Mous devons à un homme du monde le récit suivant, qui contient plus
d'une instruction utile et fournit un nouvel exemple des ineffables
tendresses de la miséricorde divine.
J'étais à Paris en 1841, et je faisais partie d'une Conférence de
Saint-Vincent-de-Paul. Quelques-uns des jeunes gens qui la composaient
avaient la pieuse habitude de visiter une ou deux fois par semaine les
pauvres malades des hôpitaux du quartier.
L'hôpital Necker, dans la rue de Sèvres, m'était échu en partage. Je
commençais toujours mes visites par la chapelle, et j'allais demander
au Seigneur de bénir l'oeuvre que, pour l'amour de lui, je venais
accomplir, d'accompagner de sa bénédiction les paroles, les conseils
que j'allais donner à mes malades; et quand j'avais fini ma tournée
dans les salles, je venais encore en déposer le succès aux pieds de ce
bon Maître.
Je fus obligé de quitter Paris au printemps, et je me rappellerai
toujours le trait touchant dont j'ai été le témoin à ma dernière
visite aux malades de Necker.
La salle que je devais visiter ce jour-là était confiée aux soins
d'une Soeur de Charité vieillie dans cet admirable métier, et non
moins infatigable pour soulager les souffrances de ses malades que
zélée pour le salut de leurs âmes. En arrivant, j'allai, selon mon
habitude, prendre les ordres de cette bonne Soeur. Elle me recommanda
spécialement six ou sept malades: l'un, Étienne, nouvel arrivé, et
encore inconnu d'elle; l'autre, comme moribond, ayant besoin d'être
fortifié et consolé; un autre comme ébranlé déjà, et prêt à se
convertir, etc.
«Et puis, ajoute-t-elle, allez donc au n° 39; c'est un homme de
trente-deux ou trente-trois ans, poitrinaire au dernier degré, qui
sera mort dans trois jours. J'ai eu beau faire, je n'ai pu rien en
tirer; il m'a envoyée promener trois ou quatre fois, et n'a jusqu'ici
reçu M. l'aumônier qu'avec des paroles grossières. Un de vos confrères
de Saint-Vincent-de-Paul, qui l'a déjà visité plusieurs fois, n'a pas
mieux réussi que nous. Il est probable qu'il vous enverra promener
aussi; mais enfin il ne faut rien épargner. Il s'agit ici de la gloire
de Dieu et d'une pauvre âme à sauver.
--«Eh! mon Dieu, ma bonne Soeur, répondis-je, s'il m'envoie promener,
j'irai me promener, voilà tout; cela ne me fera pas grand mal. Dites
seulement pour ce pauvre homme un _Ave Maria_ pendant que j'irai lui
parler.»
Je fis ma visite; et de lit en lit j'arrivai à mon n° 39. Je fus tout
saisi en le voyant. La mort était peinte sur son visage. Trois ou
quatre coussins le soutenaient assis sur son lit; sa face était hâve
et d'un blanc jaunâtre, et son affreuse maigreur donnait à ses yeux
noirs une apparence étrange...
Je m'approchai de son lit. Il me regarda fixement sans rien dire.
Je lui demandai de ses nouvelles: «La soeur m'a appris, mon pauvre
ami, que vous souffriez beaucoup, et qu'il y avait bien longtemps déjà
que vous étiez malade.»
Pas de réponse; seulement le regard de mon homme devenait de plus
en plus dur, et il semblait me dire: «Je n'ai que faire de vos
condoléances; donnez-moi la paix.» Je fis semblant de ne pas m'en
apercevoir: «Souffrez-vous beaucoup en ce moment, et pourrais-je vous
soulager en quelque manière?»
Pas un mot.
«Que voulez-vous, mon pauvre enfant! il faut faire de nécessité vertu,
et offrir vos souffrances au bon Dieu en expiation de vos fautes;
comme cela du moins elles vous seront utiles.»
Toujours même silence et même accueil. La position commençait à
devenir embarrassante. L'oeil du malade était de plus en plus
menaçant, et je voyais le moment où il allait me dire quelque
injure... La Providence de Dieu m'envoya tout à coup une inspiration.
Je me rapprochai vivement du malheureux, et je lui dis à demi-voix:
«Avez-vous fait une bonne première communion?»
Cette parole produisit sur lui l'effet d'une commotion électrique. Il
fit un léger mouvement; sa figure changea d'expression, et il murmura
plutôt qu'il ne dit: «Oui, Monsieur.»
--Eh bien! repris-je, mon ami, n'étiez-vous pas heureux dans ce
temps-la?--Oui, Monsieur, me répondit-il d'une voix émue; et au même
instant je vis deux grosses larmes couler sur ses joues. Je lui pris
les mains.--Et pourquoi étiez-vous heureux alors, sinon parce que vous
étiez pur, chaste, aimant et craignant Dieu, en un mot, bon chrétien?
Mais ce bonheur peut revenir encore, et le bon Dieu n'a pas changé! Il
continuait à pleurer: N'est-ce pas, ajoutai-je, que vous voulez bien
vous confesser?
--Oui, Monsieur, dit-il alors avec force; et il s'avança vers moi pour
m'embrasser. Je le fis de grand coeur, comme vous pouvez penser, et je
lui donnai quelques petits conseils pour faciliter l'exécution de son
bon dessein. Je le quittai ensuite, et j'annonçai à la Soeur le succès
inespéré de ma visite. Je ne sais ce qui s'ensuivit; mais ce qui m'est
resté profondément gravé dans l'esprit ou plutôt dans le coeur, c'est
la force merveilleuse de la miséricorde de Dieu, qui changea en un
instant, et à l'aide d'une seule parole, ce coeur si endurci!
Le seul souvenir de sa première communion suffit pour convertir et
probablement pour sauver ce pauvre malade, heureux de l'avoir bien
faite; car s'il eût accompli, comme plusieurs, hélas! avec négligence,
ce grand acte de la vie chrétienne, le souvenir que je lui en
rappelai n'eût fait sans doute sur son coeur qu'une impression
insignifiante!...
Ainsi le bien produit le bien, et avec Dieu rien ne demeure perdu.
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