Passant un jour sur la place des Capucins, à Lyon, une zélatrice du
rosaire y vit une petite fille âgée de six à sept ans, qui, après
avoir brisé la glace d'une fontaine, plongeait quelque chose dans
l'eau. La dame s'approcha et dit:
--«Que fais-tu là, mon enfant?--Je lave ma robe.--Quel est ton
nom?--Marie.--Où est ta mère?--À Loyasse (cimetière de Lyon).--Et ton
père?--Il est malade et triste là-bas...--Eh bien! conduis-moi à ta
maison.».
L'orpheline regarda l'inconnue avec une sorte de crainte, puis,
rassurée sans doute par l'affectueux sourire qui répondait à son
regard, elle mit sa petite main glacée dans celle que lui tendait
sa nouvelle amie, et se dirigea vers une de ces affreuses demeures,
ordinairement habitées par le vice ou par le malheur.
Arrivée au dernier étage, l'enfant ouvre une porte et dit:--Papa,
voilà une dame qui veut vous voir.--Me voir!... moi!... une dame!...
allons donc!... C'est, sans doute pour jouir du spectacle de ma
misère! Je suis chez moi; et, bien que je sois pauvre, malheureux, je
ne souffrirai pas que les riches viennent insulter à ma misère! Donc,
vous pouvez vous en aller,» s'écria-t-il en désignant du doigt la
porte restée entr'ouverte.--Je venais vous offrir des secours,»
murmura timidement la visiteuse, un peu effrayée.--Je n'ai besoin de
rien, que de rester tranquille chez moi, sans qu'on vienne se moquer
de ma pauvreté, reprend l'homme; et il lance par la porte de la
mansarde une pièce de monnaie qui vient d'être déposée sur la table.
Il n'y avait rien à faire... La charitable zélatrice embrassa la
petite fille et lui dit tout bas: «Viens me trouver quand tu auras
besoin de quelque chose.» Puis elle sortit.
Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que la douce Marie reparût, bien
qu'on allât souvent, pour l'y rencontrer, à l'endroit où on l'avait
trouvée.
Mme L, l'aperçut enfin, un jour, amaigrie et toute en larmes; son
père, qui manquait d'ouvrage et par conséquent de pain, l'envoyait
mendier dans la rue. Elle l'emmena chez elle et lui fit raconter son
histoire, histoire bien simple et bien touchante, imprimée dans son
jeune coeur.
«Maman était très bonne; soir et matin, elle me faisait dire _Notre
Père_ et _Je vous salue, Marie_... Mon père était bon, lui aussi,
alors; mais depuis qu'ils ont emporté maman à Loyasse, il est devenu
triste, s'est mis à lire de grandes feuilles et ne parle plus de Dieu
ou des riches qu'en se fâchant bien fort.»
Ce récit fut un trait de lumière pour Mme L. Elle fit promettre à la
chère petite de dire, tous les jours, une fois, «Notre Père,» et dix
fois, «Je vous salue, Marie...» _pour obtenir que son père devînt
très heureux_, et la renvoya munie d'abondantes provisions.
Un mois après, l'enfant revint chez sa bienfaitrice, mais, cette fois,
avec un visage tout joyeux: «Madame, dit-elle, papa voudrait bien vous
voir; seulement il n'ose pas venir...»
La difficulté fut vite tranchée; Mme L... accourut à la mansarde, et
y trouva l'ouvrier. Si l'aspect du pauvre réduit était le même, on
lisait sur le visage du malheureux père l'expression humble et douce
du changement opéré dans son âme.
«Madame, dit-il avec respect, je ne sais comment cela est arrivé, mais
je ne peux plus me reconnaître... En entendant la petite réciter tant
de fois son _Notre Père_ et son _Je vous salue_, je me suis d'abord
impatienté, parce qu'elle le répétait trop... Puis j'ai fini par le
dire machinalement avec elle, en me rappelant que ma pauvre femme le
disait aussi... Alors, j'ai pleuré, j'ai senti le regret de ma
mauvaise vie, et je me suis reproché mon insolence envers la dame qui
a été si bonne pour nous... C'est pourquoi je voulais la voir, pour
lui demander pardon.»
Ce pardon fut accordé sans peine, et Dieu, après avoir purifié,
soulagé la misère de l'âme et du corps, par l'entremise de sa
généreuse servante, sauva aussi par elle le père et l'enfant.
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