Imbu dès sa jeunesse des maximes de l'école voltairienne, Arthur
Grant était impie; mais son impiété n'avait rien du cynisme des
libres-penseurs du siècle. C'était un impie de bon ton. Son éducation
aristocratique, l'aménité de son caractère, la distinction de ses
manières le rendaient agréable dans le commerce du monde, et le venin
de son irréligion se cachait sous des dehors attrayants et des formes
polies. C'était un majestueux vieillard à la figure noble, dont la
barbe blanche tombait à flots d'argent sur sa poitrine. Initié, jeune
encore, aux mystères absurdes de la franc-maçonnerie, après en avoir
subi les ridicules épreuves, il avait été promu au grade de chevalier
kadosch. C'était un aimable viveur qui se faisait chérir dans son
village, dont il était le plus riche propriétaire, et en quelque sorte
le seigneur. Il secourait les indigents et se faisait gloire d'être
philanthrope. Les glaces de l'âge n'avaient pas encore éteint en lui
les flammes des passions. La corruption du coeur avait perverti son
intelligence. Cependant sa fille, Irma, gémissait en secret, sur les
dérèglements et l'irréligion de son vieux père. On la voyait souvent
répandre des larmes abondantes sur les marches de l'autel de Marie, à
laquelle elle adressait de ferventes prières pour sa conversion.
Un zélé missionnaire étant venu prêcher une retraite dans le village
qu'habitaient Irma et son père, la jeune fille, sous les inspirations
de la grâce, redoubla de ferveur et de supplications pour obtenir
la conversion de celui qu'elle aimait de l'amour le plus tendre, et
résolut de tenter un effort suprême. Elle consulta le missionnaire sur
les moyens à prendre pour convertir son vieux père.
--Il faut prier, mon enfant, et prier sans cesse, lui dit le saint
prêtre: ne désespérez pas, Dieu est plus fort que le diable. Voyons,
quelles sont les habitudes de Monsieur votre père, quel est son genre
de vie?
--Il se lève tous les jours à neuf heures, répond la jeune fille,
déjeune à dix, se rend ensuite à un kiosque situé à un kilomètre au
couchant du village, au pied d'une riante colline. C'est là qu'il
passe le reste de la journée, se promenant dans son jardin ou
s'enfermant dans son cabinet de travail.
--J'en sais assez, mon enfant. Pendant trois jours, à onze heures et
quart, vous réciterez un chapelet pour la conversion de votre père.
Le lendemain, après s'être livré aux occupations de son ministère, le
saint prêtre s'acheminait vers le kiosque. Quand il fut à quelques pas
du vieillard, après l'avoir salué gracieusement, il s'arrêta comme
pour lui parler.
--Que signifie ceci, monsieur l'abbé? dit Arthur étonné et presque
fâché.
--Monsieur, je vous demande pardon si je vous ai offensé, répond le
missionnaire; mais la vue de votre jardin m'a charmé, je voulais vous
adresser mes félicitations.
Ce compliment adoucit le vieillard, qui lui dit:
--Si je ne suis pas trop indiscret, monsieur l'abbé, puis-je vous
inviter à m'accompagner à mon kiosque?
--Avec plaisir, répondit le prêtre.
Et chemin faisant, en parlant de la pluie et du beau temps, on arriva
au kiosque. On entra dans le jardin, on admira les fleurs, les
ombrages, les bassins, les berceaux de verdure, les cascades, et on
pénétra dans le pavillon. Le missionnaire, que les travaux de son
ministère appelaient au village, prend congé du vieillard; celui-ci,
charmé de la simplicité, de l'esprit et des manières polies de l'abbé,
lui fait promettre de se retrouver le lendemain à la même heure dans
son pavillon.
Irma avait récité son premier chapelet, à l'heure prescrite, avec une
ferveur extraordinaire.
Le lendemain, le prêtre était fidèle au rendez-vous. Et Irma récitait
son second chapelet avec la même ferveur.
Arthur et l'abbé se promenèrent dans le labyrinthe, sous les berceaux
de noisetiers et les larges avenues de platanes, et parlèrent
longuement de la littérature contemporaine et des nouvelles
politiques. Le prêtre, en se séparant du vieillard, pour aller
s'enfermer dans le confessionnal, fut encore invité pour le lendemain.
Le troisième jour, au moment où la pieuse jeune fille commençait son
troisième chapelet, le missionnaire se dirigea vers le kiosque. Il y
fut accueilli par Arthur, avec une amabilité charmante et des marques
de déférence tout à fait exceptionnelles. On entra dans le pavillon,
ensuite dans le cabinet de travail. Ce qui frappa les regards du
missionnaire, ce fut un prie-Dieu surmonté d'un magnifique crucifix
d'ivoire, près duquel était un tabouret. Le vieillard sourit.
--Vous comprenez, monsieur l'abbé!
--Oui, mon ami, répond le prêtre, heureux de voir que Marie avait
favorablement accueilli les prières d'une âme pure et innocente.
--Monsieur l'abbé, dit Arthur d'une voix vibrante, j'ai longtemps
combattu; mais, après une lutte longue et terrible, je m'avoue vaincu.
La grâce triomphe; vous avez devant vous un vieux pécheur qui renonce
à ses égarements, un impie qui reconnaît et abjure les erreurs d'une
philosophie menteuse. Oui, la divinité de la religion catholique
m'apparaît dans toute sa splendeur. Comme Augustin, j'ai cherché le
bonheur dans les vaines jouissances de la terre, et, comme lui, je
n'ai trouvé le repos que lorsque je les ai eu foulées aux pieds, et
que les aspirations de mon coeur se sont dirigées vers le ciel. Tout
n'est que vanité et affliction d'esprit, dit avec raison l'auteur du
livre de la Sagesse. Mon père, je me jette entre vos bras: aidez un
pauvre naufragé à regagner le port; ramenez dans le bercail sacré de
l'Église catholique une brebis errante et vagabonde; purifiez-moi de
mes souillures.
Le prêtre et le vieillard restèrent longtemps embrassés; des larmes
abondantes coulèrent de leurs yeux...
Quelques jours après, quand fut clôturée la retraite, on voyait
agenouillé à la Table-Sainte, à côté de sa fille rayonnante de
bonheur, le vénérable vieillard, dont le maintien noble, pieux et
modeste réjouissait une population éminemment chrétienne qu'avaient
autrefois attristée ses écarts.
Enfants, si vos parents oublient le chemin de l'église, s'ils se
laissent entraîner par les séductions de l'erreur, il dépend de vous
de les arracher à la fureur du dragon infernal, de sauver ces âmes
pour lesquelles Jésus-Christ est mort sur la croix. La Providence
a placé entre vos mains une arme puissante: c'est la prière.
Adressez-vous à Marie, qu'on n'invoque jamais en vain, Marie, la Mère
de miséricorde et le refuge des pécheurs. Elle touchera le coeur de
vos parents bien-aimés et les amènera repentants aux pieds de son
divin Fils.
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