Dans une petite ville assez populeuse, près de Liège, une personne
dirigeait un café, où elle s'efforçait bien plus de conquérir des âmes
à Jésus-Christ que de grossir sa fortune. On y voyait en abondance les
publications les plus édifiantes, les cadres et les scapulaires du
Sacré-Coeur. Cette propagande fut bénie de Dieu et devint le principe
d'un grand nombre de conversions; nous allons reproduire ici la
relation de plus remarquable, en conservant au style sa naïve
simplicité.
«Un jour, la maîtresse de la maison voit entrer chez elle un inconnu
en haillons, de haute taille, ayant une longue barbe et une figure
portant l'empreinte d'une profonde misère. Cet homme inspire à la
zélatrice une grande compassion, il lui semble que Notre-Seigneur lui
envoyait une âme à gagner. J'ai toujours eu, dit-elle, le désir de
faire du bien, mais depuis que je suis zélatrice, il me semble en
avoir contracté l'obligation, de sorte que cela me donne du courage
pour vaincre ma timidité. Elle fit donc bon accueil à son nouvel hôte,
qui ne disait pas un mot, et le servit de son mieux, en priant le
Coeur de Jésus de l'inspirer. Croyant le moment favorable, elle entama
la conversation: «Ne vous étonnez pas, Monsieur, lui dit-elle, de
ce que je vais vous demander; je fais cette question a toutes les
personnes qui viennent ici, et je vous vois, je crois, pour la
première fois: avez-vous fait vos Pâques?--Non, répondit-il, je ne
fais pas mes Pâques, je suis libre-penseur.--Mais ce n'est pas
une religion, cela.--C'est ma religion à moi, je n'en ai pas
d'autre.--N'avez-vous pas été catholique autrefois?--Oui, j'ai fait ma
première communion; depuis, j'ai tout laissé: j'ai quitté ma femme,
mes enfants, j'ai été en Afrique... Je ne veux pas des prêtres, pas
plus qu'ils ne voudraient de moi.--Au contraire, Monsieur, ce serait
un grand bonheur pour eux de vous ramener à Dieu; dans l'Évangile, n'y
a-t-il pas la parabole de l'enfant prodigue où le père fête le retour
de son fils?--Ne me dites rien, répond-il avec animation, je ne veux
pas changer, vous ne me convertirez pas, vous dis-je; pensez-vous
mieux réussir que ma femme et mes enfants qui m'ont supplié de toutes
les façons? Non, vous ne me changerez pas, je devrais parler à des
prêtres, et je déteste les prêtres; quand ils arrivent, je m'en vais
d'un autre côté pour ne pas les voir.»
«Il ajouta encore beaucoup d'autres choses contre la religion. J'étais
toute tremblante en l'entendant, dit la zélatrice, et je priais
intérieurement le Coeur de Jésus. Quand il eut fini, j'allai chercher
un scapulaire du Sacré-Coeur.--Monsieur, lui dis-je, ne voudriez-vous
pas, avant de partir, accepter ceci? j'aimerais à vous le donner;
voyez, l'image est bien belle. Lisez, ajoutai-je, ce qui est écrit
dessous, ce sont de si bonnes paroles! Il le fait, puis se lève et
tenant le scapulaire des deux mains, il le baise, pleure et dit:
«Coeur de Jésus, je suis un des plus grands pécheurs, oui, un grand
pécheur.» Ses larmes coulaient en abondance, l'émotion l'oblige à
s'asseoir.--Un prêtre! dit-il, je veux me confesser. Qui êtes-vous,
pauvre femme, pour me convertir ainsi? car je suis converti.--C'est
le Coeur de Jésus qui a tout fait, dit la zélatrice, et elle le fait
entrer dans une chambre voisine, pendant qu'elle allait avertir le
vicaire. Celui-ci vint aussitôt, s'entretint avec le pauvre pécheur,
puis l'engagea à se rendre à l'église pour préparer sa confession.
En y allant, cet homme priait, et dès qu'il fut arrivé, il alla se
prosterner au pied d'un autel de la sainte Vierge; il pleurait et
disait à haute voix: «Vierge sainte, ayez pitié d'un grand pécheur
qui vous demande sa conversion.» Il fit le chemin de la croix, et,
lorsqu'il fut arrivé à la douzième station, il mit les bras en croix
sans s'occuper des personnes présentes, en disant: Jésus-Christ,
je vous demande pardon de mes péchés, oui, de tous mes péchés. La
contrition débordait de son âme, il était inondé par la grâce. Il
alla à la sacristie, et, quand il en sortit avec le prêtre, tous deux
pleuraient. Il ne reçut pas ce jour-là l'absolution: on préféra lui
laisser quelques jours pour se préparer. Il passa ce temps dans le
recueillement, vint prendre ses repas chez la zélatrice qui lui
fournit des lectures pieuses pour occuper ses loisirs, car il évitait
même de travailler pour ne pas se distraire des pensées de foi qui
nourrissaient son âme. Lorsqu'il rencontrait le vicaire, il lui
serrait la main en lui exprimant son désir de recevoir l'absolution.
Le temps d'épreuve fut abrégé, et la brebis perdue rentra dans le
bercail du Bon Pasteur, qui se donna à elle dans la sainte communion.
C'était la seconde de ce nouvel enfant prodigue qui n'avait plus reçu
son Dieu depuis cinquante ans.
«Il fut dès lors un modèle de piété, et son exemple en ramena
plusieurs qui travaillaient dans un atelier irréligieux où il
conduisit le prêtre qui l'avait réconcilié avec Dieu.»
Ah! si tous les bons catholiques avaient le zèle et le courage de
cette généreuse chrétienne, combien de pauvres pécheurs seraient
ramenés à la pratique de la religion! Le prêtre, hélas! n'a aucun
moyen d'atteindre ces infortunés qui ne viennent plus à l'église et
lui ferment leur porte. Qui les sauvera, qui les arrachera aux flammes
de l'enfer, si les pieux laïques de leur entourage ne s'intéressent
pas à l'oeuvre de leur conversion, la plus grande, la plus capitale de
toutes les oeuvres?...
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