Un religieux plein de zèle, qui venait de remplir son saint ministère
auprès des forçats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser
d'admirer les merveilles de la grâce sur ces pauvres âmes si chères
au Bon Pasteur. Prêchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, à
Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'étonnante bonté de
Dieu en faveur d'un pécheur pénétré d'un sincère repentir.
«Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon âme
d'une manière ineffaçable, un homme que je place au-dessus de tous les
religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vénère,
et cet homme, ce saint, c'est un forçat.
«Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, après sa
confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez
souvent coutume de le faire avec ces infortunés. Cependant, cette
fois, un motif plus particulier m'engageait à interroger celui-ci.
J'avais été frappé du calme répandu sur ses traits. Je n'y fis pas
d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la
même chose chez plusieurs de ces malheureux. Néanmoins, la précision
avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme
de ses réponses piquaient de plus en plus ma curiosité.
«Il me répondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et
n'allant jamais au delà de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut
qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins
à savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.
--Quel âge avez-vous? lui dis-je d'abord.
--Quarante-cinq ans, mon père.
--Combien y a-t-il que vous êtes ici?
--Il y a dix ans.
--Devez-vous y rester encore longtemps?
--À perpétuité, mon père.
--Quelle est donc la cause de votre condamnation?
--Le crime d'incendie.
--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regretté d'avoir
commis cette faute.
--J'ai beaucoup offensé Dieu, mon père, mais je n'ai point commis ce
crime. Toutefois, je suis justement condamné; mais c'est Dieu qui m'a
condamné.
Cette réponse piquant plus vivement encore ma curiosité, je repris:
--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.
Alors il me répondit:
--J'ai beaucoup offensé le bon Dieu, mon père; j'ai été bien coupable,
mais jamais envers la société. Après une foule d'égarements, le bon
Dieu toucha mon coeur.
«Je résolus de me convertir, de réparer le passé; mais depuis ma
conversion, il me restait une inquiétude, un poids énorme sur le
coeur. J'avais tant offensé le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eût
tout oublié? Et puis, je ne trouvais rien qui fût de nature à réparer
ces iniquités malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin
immense de réparation! Sur ces entrefaites, un incendie éclata près de
ma demeure. Tous les soupçons tombèrent sur moi; on m'arrêta, et on me
mit en jugement. Pendant la procédure, je fus beaucoup plus calme que
je ne l'avais jamais été; je prévoyais bien que je serais condamné,
mais j'étais prêt à tout. Enfin arriva le jour où on devait prononcer
ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller délibérer sur mon
sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intérieure qui
me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur
et de te rendre la paix. À cet instant, je ressentis effectivement une
paix délicieuse. Les jurés revinrent bientôt, apportant leur verdict,
qui me déclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances
atténuantes; j'étais condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je fus
obligé de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans
doute attribuées à tout autre motif qu'à celui du sentiment de bonheur
que j'éprouvais. On me conduisit à mon cachot, et là, tombant sur
la paille qui me servait de lit, je me mis à répandre un torrent de
larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait été heureux
d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les
verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon âme. Elle ne me
quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et
ne m'a jamais abandonné jusqu'ici. Depuis cette époque, je tâche de
remplir tous mes devoirs, d'obéir à tout et à tous. Je ne vois dans
ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs
subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, à
la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis à
peine m'en apercevoir; les heures s'écoulent comme des minutes, les
jours comme des heures, les mois comme des jours, les années comme des
mois. Personne ne me connaît; on me croit condamné justement et cela
est vrai.
«Vous ne me connaîtrez pas non plus, mon père; je ne vous dis ni mon
nom ni mon numéro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin
que je fasse la volonté de Dieu jusqu'à la fin.»
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