41.--UN SOUVENIR DU BAGNE.

Un religieux plein de zèle, qui venait de remplir son saint ministère

auprès des forçats de Rochefort, le P. Lavigne, ne pouvait se lasser

d'admirer les merveilles de la grâce sur ces pauvres âmes si chères

au Bon Pasteur. Prêchant dans la chapelle d'une Maison religieuse, à

Paris, il racontait un fait admirable qui atteste l'étonnante bonté de

Dieu en faveur d'un pécheur pénétré d'un sincère repentir.

«Il y a un homme, dit-il, dont le souvenir s'est empreint dans mon âme

d'une manière ineffaçable, un homme que je place au-dessus de tous les

religieux et de toutes les religieuses: c'est un saint que je vénère,

et cet homme, ce saint, c'est un forçat.

«Un soir, il vint me trouver au confessionnal, et, après sa

confession, je lui adressai quelques questions, comme j'avais assez

souvent coutume de le faire avec ces infortunés. Cependant, cette

fois, un motif plus particulier m'engageait à interroger celui-ci.

J'avais été frappé du calme répandu sur ses traits. Je n'y fis pas

d'abord grande attention, car j'avais eu l'occasion de remarquer la

même chose chez plusieurs de ces malheureux. Néanmoins, la précision

avec laquelle il s'exprimait, l'exactitude rigoureuse et le laconisme

de ses réponses piquaient de plus en plus ma curiosité.

«Il me répondait sans affectation, ne disant pas un mot inutile, et

n'allant jamais au delà de ce que je lui demandais. Aussi ce ne fut

qu'en le poussant et en le pressant par mes questions, que je parvins

à savoir, en quelques mots bien simples, sa touchante histoire.

--Quel âge avez-vous? lui dis-je d'abord.

--Quarante-cinq ans, mon père.

--Combien y a-t-il que vous êtes ici?

--Il y a dix ans.

--Devez-vous y rester encore longtemps?

--À perpétuité, mon père.

--Quelle est donc la cause de votre condamnation?

--Le crime d'incendie.

--Sans doute, mon pauvre ami, vous avez beaucoup regretté d'avoir

commis cette faute.

--J'ai beaucoup offensé Dieu, mon père, mais je n'ai point commis ce

crime. Toutefois, je suis justement condamné; mais c'est Dieu qui m'a

condamné.

Cette réponse piquant plus vivement encore ma curiosité, je repris:

--Mais que voulez-vous donc dire, mon ami? expliquez-vous.

Alors il me répondit:

--J'ai beaucoup offensé le bon Dieu, mon père; j'ai été bien coupable,

mais jamais envers la société. Après une foule d'égarements, le bon

Dieu toucha mon coeur.

«Je résolus de me convertir, de réparer le passé; mais depuis ma

conversion, il me restait une inquiétude, un poids énorme sur le

coeur. J'avais tant offensé le bon Dieu? pouvais-je croire qu'il eût

tout oublié? Et puis, je ne trouvais rien qui fût de nature à réparer

ces iniquités malheureuses de ma jeunesse, et je sentais un besoin

immense de réparation! Sur ces entrefaites, un incendie éclata près de

ma demeure. Tous les soupçons tombèrent sur moi; on m'arrêta, et on me

mit en jugement. Pendant la procédure, je fus beaucoup plus calme que

je ne l'avais jamais été; je prévoyais bien que je serais condamné,

mais j'étais prêt à tout. Enfin arriva le jour où on devait prononcer

ma sentence. Le jury quitta la salle pour aller délibérer sur mon

sort, et dans ce moment, il me sembla entendre une voix intérieure qui

me disait: Si je te condamne, je me charge aussi de faire ton bonheur

et de te rendre la paix. À cet instant, je ressentis effectivement une

paix délicieuse. Les jurés revinrent bientôt, apportant leur verdict,

qui me déclarait convaincu du crime d'incendie, avec circonstances

atténuantes; j'étais condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je fus

obligé de me contenir pour ne pas verser des larmes, qu'on aurait sans

doute attribuées à tout autre motif qu'à celui du sentiment de bonheur

que j'éprouvais. On me conduisit à mon cachot, et là, tombant sur

la paille qui me servait de lit, je me mis à répandre un torrent de

larmes si douces que l'homme le plus voluptueux aurait été heureux

d'acheter, au prix de toutes les jouissances, le seul bonheur de les

verser. Une paix ineffable remplissait enfin toute mon âme. Elle ne me

quitta pas pendant la route que je parcourus pour arriver au bagne, et

ne m'a jamais abandonné jusqu'ici. Depuis cette époque, je tâche de

remplir tous mes devoirs, d'obéir à tout et à tous. Je ne vois dans

ceux qui commandent, ni le commissaire, ni les adjudants, ni leurs

subalternes, je ne vois que Dieu. Je prie partout, dans les travaux, à

la prison; je prie toujours, et le temps passe si vite que je puis à

peine m'en apercevoir; les heures s'écoulent comme des minutes, les

jours comme des heures, les mois comme des jours, les années comme des

mois. Personne ne me connaît; on me croit condamné justement et cela

est vrai.

«Vous ne me connaîtrez pas non plus, mon père; je ne vous dis ni mon

nom ni mon numéro; priez seulement pour moi, je vous en conjure, afin

que je fasse la volonté de Dieu jusqu'à la fin.»

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 47 / 61 题