Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je
passais rue de Vaugirard, à Paris. Une pluie torrentielle inondait les
rues et faisait chercher un abri aux malheureux piétons. Je regardais
machinalement à droite et à gauche, lorsque la petite église des
Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrivé dans la cour, je vois
son intérieur tout resplendissant de fleurs et de lumières; une foule
immense la remplissait, et c'est à peine si je pus parvenir à me
placer sous son portique.
Quelle fête célébrait-on? voilà ce que je demandai à une bonne femme
qui, à genoux près de moi, égrenait son chapelet. Elle releva la tête
d'un air étonné: «Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fête
du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les révérends
pères vont distribuer à tous ceux qui sont dans l'église une rose
bénite.» J'ai une passion pour les fleurs et une prédilection toute
particulière pour les roses; je voulais profiter de celles que la
Providence semait (avec intention peut-être) sur ma route: elles sont
si rares, hélas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opère,
et je me trouve transporté je ne sais comment près de la balustrade de
l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bénédiction, en montait les
degrés. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attiré vers
lui par un sentiment que je ne pus définir: son pâle et noble visage
inspirait le respect, une joie toute céleste l'animait, et l'immense
quantité de bougies qui brûlaient autour du tabernacle lui faisaient
comme une auréole lumineuse. Son regard doux et pénétrant se
portait avec bonheur sur les nombreux fidèles qui l'entouraient et
l'écoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases
préparées ni oratoires; on sentait que c'était le coeur qui débordait
avec tous ses trésors, la source qui coulait limpide et transparente
pour chacun.
«Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce
que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumées comme l'était
Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pénétrant, vous désirerez
lui ressembler. Vous les trouverez bénites, afin qu'elles apportent
dans vos maisons la bénédiction de Marie. Mères, ornez-en le berceau
de votre petit enfant pour le protéger. Femmes, montrez-la à votre
mari; dites-lui qu'elle sera son prédicateur, son égide, lorsqu'il
devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ placé à
votre chevet, afin que votre premier regard, la première élévation de
votre coeur soient pour Jésus et Marie confondus dans un même amour.»
Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que
dit encore le révérend Père. La distribution commença; lorsque je
m'approchai pour recevoir ma rose, un léger sourire se dessina sur
les lèvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensée ce
mot _hasard_ qui m'avait amené là. Je m'inclinai et sortis de
l'église beaucoup plus grave que je n'y étais entré.
Une fois dehors, je me trouvai très embarrassé: je dînais en ville et
j'avais disposé de ma soirée; mais la pensée de porter dans une maison
profane ma petite rose bénite me fit rougir intérieurement. Je rentrai
chez moi, je la suspendis au portrait de ma mère. Pauvre mère! il me
sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-être étaient-ce ses
prières qui, du haut du ciel, avaient guidé mes pas. Toujours est-il
que j'étais resté chez moi par une force d'attraction plus puissante
que ma volonté. Je passai mon temps à méditer sur les petites choses
qui amènent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que
je confiai de pensées tumultueuses à ma rose mystique: c'était presque
une confession, et la petite goutte de rosée bénie qui reposait au
fond de son calice était le baume consolateur que j'appliquais sur
les blessures orageuses de mon coeur. «Qui sait, murmurai-je en
m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette église, et si, te
tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amène
à vous repentant et converti!» lui dirai-je.
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