40.--LA ROSE BÉNITE.

Un dimanche vers les trois heures, rapporte un homme du monde, je

passais rue de Vaugirard, à Paris. Une pluie torrentielle inondait les

rues et faisait chercher un abri aux malheureux piétons. Je regardais

machinalement à droite et à gauche, lorsque la petite église des

Carmes m'apparut comme lieu de refuge. Arrivé dans la cour, je vois

son intérieur tout resplendissant de fleurs et de lumières; une foule

immense la remplissait, et c'est à peine si je pus parvenir à me

placer sous son portique.

Quelle fête célébrait-on? voilà ce que je demandai à une bonne femme

qui, à genoux près de moi, égrenait son chapelet. Elle releva la tête

d'un air étonné: «Comment! monsieur, vous ne savez pas? c'est la fête

du Saint-Rosaire, et, pour en conserver le souvenir, les révérends

pères vont distribuer à tous ceux qui sont dans l'église une rose

bénite.» J'ai une passion pour les fleurs et une prédilection toute

particulière pour les roses; je voulais profiter de celles que la

Providence semait (avec intention peut-être) sur ma route: elles sont

si rares, hélas! Je suis le courant qu'un mouvement de chaises opère,

et je me trouve transporté je ne sais comment près de la balustrade de

l'autel. Le R. P. qui venait de donner la bénédiction, en montait les

degrés. Il fit signe qu'il allait parler; je me sentis attiré vers

lui par un sentiment que je ne pus définir: son pâle et noble visage

inspirait le respect, une joie toute céleste l'animait, et l'immense

quantité de bougies qui brûlaient autour du tabernacle lui faisaient

comme une auréole lumineuse. Son regard doux et pénétrant se

portait avec bonheur sur les nombreux fidèles qui l'entouraient et

l'écoutaient. Il fit une allocution simple et touchante, sans phrases

préparées ni oratoires; on sentait que c'était le coeur qui débordait

avec tous ses trésors, la source qui coulait limpide et transparente

pour chacun.

«Je vais vous distribuer de petites roses bien modestes, dit-il, parce

que nous sommes pauvres. Vous les trouverez parfumées comme l'était

Marie, la reine du ciel, et leur parfum vous pénétrant, vous désirerez

lui ressembler. Vous les trouverez bénites, afin qu'elles apportent

dans vos maisons la bénédiction de Marie. Mères, ornez-en le berceau

de votre petit enfant pour le protéger. Femmes, montrez-la à votre

mari; dites-lui qu'elle sera son prédicateur, son égide, lorsqu'il

devra vous quitter. Jeunes filles, suspendez-la au Christ placé à

votre chevet, afin que votre premier regard, la première élévation de

votre coeur soient pour Jésus et Marie confondus dans un même amour.»

Ce serait trop long de raconter les belles et bonnes choses que

dit encore le révérend Père. La distribution commença; lorsque je

m'approchai pour recevoir ma rose, un léger sourire se dessina sur

les lèvres du religieux: il semblait lire au fond de ma pensée ce

mot _hasard_ qui m'avait amené là. Je m'inclinai et sortis de

l'église beaucoup plus grave que je n'y étais entré.

Une fois dehors, je me trouvai très embarrassé: je dînais en ville et

j'avais disposé de ma soirée; mais la pensée de porter dans une maison

profane ma petite rose bénite me fit rougir intérieurement. Je rentrai

chez moi, je la suspendis au portrait de ma mère. Pauvre mère! il me

sembla qu'elle me regardait plus tendrement. Peut-être étaient-ce ses

prières qui, du haut du ciel, avaient guidé mes pas. Toujours est-il

que j'étais resté chez moi par une force d'attraction plus puissante

que ma volonté. Je passai mon temps à méditer sur les petites choses

qui amènent souvent de grands effets. Je ne puis pas dire tout ce que

je confiai de pensées tumultueuses à ma rose mystique: c'était presque

une confession, et la petite goutte de rosée bénie qui reposait au

fond de son calice était le baume consolateur que j'appliquais sur

les blessures orageuses de mon coeur. «Qui sait, murmurai-je en

m'endormant, si je ne retournerai pas dans cette église, et si, te

tenant a la main, je n'irai pas trouver ce bon religieux? Elle m'amène

à vous repentant et converti!» lui dirai-je.

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 46 / 61 题