Il y a une dizaine d'années, l'église de Saint-Paul-Saint-Louis, de
Paris, avait parmi ses desservants un prêtre qui se faisait remarquer
par sa haute taille et son visage grave et basané.
À ses allures un peu militaires on devinait sans peine que ce prêtre
avait dû porter l'épée, et l'on écoutait sans surprise l'histoire de
ce brave officier de cavalerie, qui vaillamment s'était battu sous le
commandement de don Carlos, l'avait suivi, et enfin était entré dans
le sacerdoce.
Ce prêtre était l'abbé Capella.
Après être resté quelques années à Saint-Paul-Saint-Louis où il
s'était particulièrement attiré l'estime de tous, M. Capella fut
appelé à une petite cure des environs de Paris.
Là, il fut vénéré par ses bons et simples paroissiens, presque tous
jardiniers; son caractère aimable et sa franchise militaire avaient
vaincu tous les préjugés, toutes les antipathies mêmes; le bien que
fit là son court passage, est incalculable.
C'était la veille de sa mort; les derniers sacrements venaient de lui
être administrés, et il se recueillait dans son action de grâces,
offrant au Seigneur ses dernières souffrances et son agonie qui allait
commencer. À ce moment une personne entra inopinément et s'approchant
de lui:
--Monsieur le Curé, lui dit-elle, un tel, que vous connaissez bien,
est très malade; il va mourir; nous sommes bien en peine, car il ne
veut recevoir aucun prêtre. Ainsi, quand M. le curé est venu, il lui a
tourné le dos et ne veut pas l'entendre.
--Quel malheur! un si brave homme, fit M. Capella avec chagrin. Ah! si
moi-même je n'eusse pas été mourant, peut-être ne m'aurait-il pas si
mal reçu!
--Ah! vous, Monsieur le Curé, il vous aime et vous vénère trop pour
cela! Mais hélas!... Et elle se retira sans achever.
Une pensée sublime vint au saint prêtre; se soulevant sur sa couche
et joignant les mains: Mon Dieu, donnez-moi un peu de force!
s'écria-t-il. Faisant alors un effort suprême, il endossa une dernière
fois ses vêtements ecclésiastiques, puis il dit, d'un ton résolu, aux
amis qui l'entouraient:
--Soulevez-moi et portez-moi chez le malade.
Frappés de stupeur, pas un ne bougea. Ils écoutaient cette voix
expirante qui avait retrouvé le ton du commandement pour faire une
chose impossible, et ils crurent le curé dans le dernier délire.
Prenez-moi, répéta-t-il avec une suprême autorité. Une exclamation
assourdie sortit de toutes les bouches.
Mais le mourant, dont l'heure de vie s'était réfugiée dans son
inébranlable volonté, présenta ses bras tremblants, ses jambes inertes
déjà; on lui obéit donc et soutenant avec précaution ce corps qui
voulait reprendre la vie pour aller sauver une âme, on le déposa sur
une litière.
«Ah! mon Dieu! il va mourir en route!» s'écria l'un des porteurs avec
désespoir.
Lui, sans s'inquiéter de ce qui se passait ou se disait autour de sa
couche, absorbé dans son héroïque idée fixe, donnait des ordres pour
qu'on lui apportât ce qui était nécessaire à l'administration
des sacrements. Quand tout fut prêt: «En route, et hâtons-nous,»
commanda-t-il.
On se mit en marche vers la maison du malade. Le prêtre ne faisait
entendre ni un cri, ni une plainte, ni même un soupir dans ce chemin
douloureux dont tout choc était une angoisse, mais il priait avec
ferveur.
Le voilà près du lit de cet autre mourant. «Mon ami, lui dit-il d'une
voix entrecoupée, nous allons tous les deux paraître devant le bon
Dieu. Voulez-vous que nous fassions le voyage ensemble?... Moi, je
viens vous aider... et vous apporter les secours de cette dernière
heure...»
Un intraduisible cri échappa au malade, et sans pouvoir articuler un
mot, il saisit la main de son pasteur et la porta à ses lèvres avec un
mouvement d'adoration.
«Mon ami, continua celui-ci, le temps est court...; confiez-vous à
moi; vous ne me refuserez pas de vous confesser, n'est-ce pas?»
Le malade, subjugué par cet héroïsme de la foi, fondit en larmes. «Oh!
oui, je veux me confesser à vous!» s'écria-t-il.
Un sourire du ciel passa sur les lèvres blanches du pasteur. Il fit un
signe, et le vide s'établit autour des deux mourants.
Bientôt après, le ministre de Dieu fit un dernier effort pour
élever sa main au-dessus de la tête du pardonné, et les paroles de
l'absolution tombèrent comme une rosée sur cette âme ressuscitée. Le
prêtre appela; «L'Extrême-Onction!» demanda-t-il. On lui apporta ce
qui était nécessaire pour la réception du Sacrement. «Prenez mon bras,
et conduisez ma main,» dit-il à son aide. Et l'on conduisit cette main
mourante, se traînant refroidie déjà, comme une suprême bénédiction,
sur les membres du malade qui semblait se ranimer sous ce froid
attouchement et sous les onctions de l'huile sainte.
Quand tout fut achevé, le prêtre pencha sa tête alourdie vers celui
qu'il venait d'administrer, et dans un soupir de soulagement, il
dit tout bas: «Au revoir, mon ami!... Maintenant, remportez-moi,
ajouta-t-il d'une voix éteinte. _Nunc dimittis servum tuum, Domine,
secundum verbum tuum, in pare!_»
Puis sa tête tomba pesante sur sa poitrine; ses bras fatigués se
laissèrent pendre; ses yeux se fermèrent: et, pendant cette lugubre
route du retour, on aurait cru qu'il n'existait plus, si l'on n'avait
vu ses lèvres remuer sous un souffle de prière. Peu après, on le
déposa immobile sur son lit. Quelques heures plus tard, il était mort.
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