Il y a dans notre collège, rapporte un éminent écrivain, retraçant ses
souvenirs de jeunesse, un pauvre abandonné qu'on appelle Isaac. Comme
son nom l'indique, il est juif. De plus, il est orphelin et sans
fortune. La réprobation terrible qui pèse sur sa race, éloigne de lui
jusqu'aux moins chrétiens de nos camarades. On le voit toujours dans
le coin le plus désert de notre cour, où le poursuivent encore les
injures et les railleries d'un âge sans pitié. Cependant il est doux
et semble résigné par avance à toutes les amertumes de la vie, dont
celles du collège ne sont qu'un avant-goût. Quelquefois la nature
l'emporte et le malheureux enfant éclate en sanglots; il se cache le
visage entre les mains et pleure des heures entières.
Depuis longtemps je pense à l'aborder. Je voudrais consoler un peu
cette précoce affliction, tenir compagnie à cette solitude prématurée;
mais je n'ose. Isaac n'est pas sans quelque sauvagerie; ses malheurs
et son abandon lui ont inspiré la défiance. Quelques méchants coeurs,
comme il en est même au collège, ont encore contribué à augmenter
cette défiance, en venant solliciter l'amitié de l'orphelin et en
trahissant ensuite, avec tous les secrets confiés, un coeur si
désireux d'abord de se communiquer, mais que l'infortune avait rendu
susceptible à l'excès et incapable de se livrer deux fois.
L'autre jour, une de ces tristes scènes qui se renouvellent trop
souvent, est venue ajouter de nouvelles douleurs à celles de celui que
j'aime en secret. Je sortais du parloir au milieu de la plus longue
de nos récréations; tout à coup j'entends de grands cris. Je me hâte,
j'arrive devant tous nos camarades rassemblés. Ils étaient en grande
agitation. «Qu'y a-t-il?--C'est Isaac qui nous a dénoncés,» me répond
le plus colère. Et il entame une longue histoire à laquelle chacun
veut ajouter son trait. C'était encore une accusation banale et
sans fondement. Les preuves abondaient, la haine suggérait les plus
détestables hypothèses à ces petites têtes méchantes et enflammées; on
accueillait tout, pourvu que tout fût contraire à l'accusé. Tristes
juges comme on en voit tant dans un monde qui n'a plus la jeunesse
pour excuse!
Isaac n'était pas là, mais bientôt nous le vîmes paraître, accompagné
du supérieur qui s'éloigna quelques secondes après, laissant le
pauvre enfant en proie à la cruauté de ses ennemis. Oh! ce mot de
_cruauté_ n'est pas trop fort. On l'injuria, et les injures bientôt
furent suivies de pierres. Un fils de boucher, qui sans doute avait
vu avec quelque profit son père assommer des boeufs à l'abattoir,
s'élança enfin sur lui et de ses gros poings lui mit la figure en
sang.
J'étais pâle d'indignation. Mon coeur battait vivement. La colère
finit par l'emporter, la sainte colère, et je m'élançai devant Isaac:
«Vous êtes des lâches, m'écriai-je en lui prenant les mains, et
malheur au premier d'entre vous qui touchera à mon _ami!_»
J'appuyai à dessein sur ce dernier mot, je regardai les agresseurs
d'un regard décidé, les poings fermés, le pied en avant: je leur
semblai redoutable, malgré ma petite taille; ils se turent, ils
s'éloignèrent en jetant au vent leurs dernières insultes, et l'un
d'eux déclara qu'il fallait mettre les deux juifs à la quarantaine.
Ce mot de juif me fit beaucoup rougir, malgré moi. Cependant je
me remis de cette soudaine émotion et me penchai vers Isaac. Il
s'appuyait sur moi et semblait me sourire, mais je le vis tout à coup
chanceler, puis tomber sans connaissance. Tant de douleurs l'avaient
brisé. Alors j'appelai à mon secours, et comme personne ne venait à
mes cris, je rassemblai toutes mes forces, je le pris dans mes bras
et parvins à le transporter jusqu'à l'infirmerie. Il y fut près d'une
heure évanoui.
Cependant l'affaire s'était ébruitée. Le supérieur arriva et me
tendant la main: «Vous êtes un digne enfant, me dit-il; je sais tout
et je veux désormais que vous me regardiez comme un ami, comme un
père.» Il ajouta en me montrant la croix: «Mais voici l'Ami céleste,
voici le Père qui vous récompensera mieux que moi de votre belle
action!»
Il se retira, en me permettant de rester auprès de mon nouvel ami
jusqu'à sa complète guérison. Hélas! il ne savait pas que la maladie
du pauvre enfant dût être si longue. Le médecin vit bien tout d'abord
que le cas était grave et fit craindre une fièvre cérébrale. En effet,
les symptômes en éclatèrent dès le soir.
Quinze jours après, le pauvre Isaac était encore à l'infirmerie, mais
il était sauvé.
J'avais obtenu la permission de le veiller une partie des nuits, et
la soeur de charité avait peine à m'arracher de ce chevet auquel il
semblait que ma propre vie fût attachée. Ces nuits furent pour mon âme
une source délicieuse de jouissances morales. J'y pris une habitude
presque monastique, celle de lire en latin l'office même de l'Église,
et je n'ai pu depuis détacher mes lèvres de cette coupe trop méprisée
de la liturgie catholique. Oui, je me rappelle ces soirées d'été,
alors que quelques rayons, les derniers du jour, venaient enflammer
les vitres de l'infirmerie, et qu'à genoux au pied du lit de mon ami
en délire, je suivais sur ce visage en feu les progrès du mal ou
cherchais à y démêler les espérances de la guérison.
Une idée m'avait saisi dès le premier jour, idée si naturelle aux
imaginations catholiques, qu'il semble qu'elle soit la première à y
naître et la dernière à s'en retirer, l'idée de convertir mon nouvel
ami et de guérir en même temps son corps et son âme également malades.
Cette idée me poursuivait. Je ne pouvais m'empêcher de penser que Dieu
n'avait pas permis, sans quelque dessein secret, qu'un innocent fût
accablé de tant de malheurs, abreuvé de tant d'injustices.
Un jour donc qu'Isaac s'était endormi, je m'armai d'une sainte audace
et passai à son cou une petite médaille de la sainte Vierge. Déjà
on avait placé sous ses yeux, en face de son lit, un crucifix où il
devait lire tout le résumé de notre foi éloquente. La pauvre soeur
redoublait de soins. Elle avait compris mon idée de conversion, ou
plutôt l'avait eue avant moi, mais elle eût craint de s'en attribuer
le moindre honneur.
Isaac fut enfin rendu à sa connaissance. C'était un dimanche: les
élèves étaient à la messe et l'on entendait très distinctement dans
l'infirmerie les chants de nos camarades et les harmonies de l'orgue.
La petite soeur et moi suivions notre messe aussi exactement que
possible et priions de grand coeur tous les deux pour notre cher
malade. J'avais coutume de réserver pour l'instant de l'élévation mes
plus vives prières, et je crois bien que la soeur faisait de même.
Ce jour-là nous fûmes encore plus recueillis. Mais un petit bruit nous
vint arracher à ce recueillement; notre malade s'était soulevé, il
s'était assis sur son lit et semblait écouter avec ravissement un bel
_O Salutaris_, que nos enfants de choeur n'avaient jamais si bien
chanté. Il souriait pour la première fois peut-être de sa vie, et ce
sourire faisait du bien à voir, quoique brillant sur un visage éteint
et décharné. Nous n'osions nous lever, mais il nous aperçut, porta les
mains à son front comme pour recueillir ses idées, réfléchit quelques
instants, puis tout à coup s'écria: «Mon frère, mon cher frère!» Et je
tombai dans ses bras.
Nous pleurions tous, et la soeur souriait à travers ses larmes. Mais
Isaac s'arrêta tout à coup, et se mit à fixer le crucifix que nous
avions mis sous ses yeux. Il le regarda d'abord froidement, puis ses
yeux s'animèrent, l'amour pénétra dans son regard; il contempla alors
l'Homme-Dieu avec des yeux qui exprimèrent toutes les nuances de la
commisération, de la prière, de l'adoration; ses bras s'agitèrent
bientôt et il les tendit vers Notre-Seigneur; enfin, il ne put
résister à la grâce, et un torrent de larmes sortit de ses yeux: «Mon
Roi, mon Maître, mon Dieu!» Et se tournant vers moi: «Tu ne sais pas
que Jésus et Marie ont veillé près de moi pendant toute ma maladie?
Ils étaient là, je les voyais, je touchais leurs mains, j'entendais
leurs voix. Oh! je veux être baptisé!»
Je l'embrassai en pleurant et lui racontai combien j'avais désiré ce
moment. Ce jour-là même, nous eûmes ensemble un entretien sur la foi.
La soeur savait mieux faire le catéchisme que moi; l'aumônier vient
l'aider. La convalescence d'Isaac s'écoula dans ces leçons qu'il
semblait avoir déjà reçues de Dieu lui-même, tant il s'élevait
facilement aux plus difficiles de nos mystères. Il avait même sur nos
dogmes des lumières qui étonnaient l'aumônier et dont je profitai.
Cependant le bruit de sa guérison s'était répandu dans le collège. On
avait bien changé d'idées sur le compte des «deux juifs,» et comme,
après tout, des coeurs d'enfants ne sont jamais profondément
pervertis, tous nos camarades s'étaient sincèrement repentis d'une
méchanceté qui avait failli devenir si fatale. Tous les matins, il en
venait à l'infirmerie quelques-uns s'informer avec anxiété de la santé
d'Isaac. Les récréations étaient silencieuses, les visages tristes;
quand on annonça qu'il n'y avait plus aucun danger pour le malade, ce
fut un jour de fête pour tout le monde.
On apprit en même temps la miraculeuse conversion de notre ami et son
baptême, qui eut lieu, d'après sa volonté, le premier jour qu'il
put faire quelques pas. Au sortir de l'église, il alla revoir ses
condisciples qui étaient devenus ses frères en Jésus-Christ. Ce fut un
spectacle touchant: tous ces persécuteurs tombèrent aux pieds de leur
victime et sollicitèrent la bénédiction de celui qui tout à l'heure
encore était un catéchumène et n'avait pas seize ans. Isaac, ou plutôt
Paul (car je lui ai, comme parrain, donné ce nouveau nom), Paul les
bénit avec ses larmes et voulut tous les embrasser. On sut qu'il était
pleinement chrétien, quand on le vit presser avec plus d'amour dans
ses bras celui-là même qui l'avait autrefois le plus cruellement
persécuté. (_Léon Gautier_.)
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