Dans une des principales villes du midi de la France, un vénérable
ecclésiastique, vicaire de paroisse, fut soudainement appelé vers le
milieu de la nuit, près d'une malade qui, lui dit-on, se mourait,
privée tout à la fois des ressources matérielles capables d'adoucir
les souffrances de son corps, et des sentiments religieux propres à
soutenir l'énergie de son âme, profondément aigrie par la misère. Le
digne prêtre ne se fit point attendre. Sautant hors de sa couche et
s'habillant à la hâte, il est bientôt dans la rue, se dirigeant
avec son guide vers la demeure de la pauvre mourante, à travers des
tourbillons de neige dont une bise glaciale fouettait son visage. Il
arrive, gravit six étages et pénètre au fond du plus méchant réduit
que l'on puisse voir. Là, sur un grabat fétide, une malheureuse femme
se débattait avec angoisse, voulant et ne voulant pas mourir; car à
ses côtés dormait, ensevelie sous d'informes haillons, une petite
fille qui la rattachait encore à la vie quand le malheur la pressait
au contraire de quitter un monde devenu inhabitable pour elle.
Un tel spectacle émut l'envoyé de Dieu jusqu'aux larmes, et le frisson
d'une pitié sincère parcourut tous ses membres. Que faire devant une
pareille infortune? Comment ramener la paix et la joie dans une âme
ainsi torturée, toujours en présence d'une misère de plus en plus
poignante, de plus en plus irrémédiable? Tout autre qu'un prêtre
assurément eût reculé devant une mission si difficile. L'abbé ne se
découragea point; il prit conseil de sa foi, il prit conseil de son
coeur, et le plus doux triomphe couronna bientôt ses intelligents
efforts. Aux premiers mots sortis de sa bouche, la malade avait
brusquement détourné la tête, à ses exhortations toujours plus tendres
et plus pressantes, elle opposait une indifférence profonde, un de
ces sourires amers qui déconcertent les plus robustes espérances et
attestent une incrédulité systématique ou une ignorance absolue des
vérités chrétiennes. Il fallait donc tenter un dernier assaut décisif;
c'est alors qu'une inspiration soudaine vint illuminer l'esprit du
bon pasteur à la recherche de sa brebis égarée. «Elle résiste à mes
paroles, se dit-il en lui-même, elle ne résistera pas sans doute aux
saintes obligations de la maternité; l'amour maternel mène à Dieu, qui
aime si tendrement sa Mère.» Et, saisissant l'enfant endormi dans
un coin de la mansarde, il le présenta à la mourante en lui disant:
«Sauvez votre âme, vous sauverez celle de votre fille; si vous devez
la laisser orpheline ici-bas, au moins gagnez le ciel pour la protéger
et lui garder une place parmi les anges.» À la vue de cette innocente
et douce créature qui lui tendait ses petits bras et sollicitait ses
caresses, la pauvre femme jeta un cri perçant, serra convulsivement
son enfant sur sa poitrine haletante, et, au bout de quelques
instants, ses yeux desséchés s'emplirent de larmes; bienheureuses
larmes qui emportèrent avec elles toutes les barrières que l'esprit de
révolte avait placées entre son coeur et celui du souverain Juge, dont
la main ne nous frappe ici-bas que pour nous guérir. L'attendrissement
qui ouvrait son âme aux plus nobles sollicitudes d'une mère, l'ouvrit
en même temps à tous les sentiments chrétiens qui donnent la
résignation dans les souffrances et le courage dans l'adversité. «Mon
Dieu, s'écria-t-elle pleinement soumise et consolée, mon Dieu, que
votre volonté s'accomplisse! Je vous fais volontiers le sacrifice
de ma vie; que tous les maux que j'ai soufferts soient autant
d'infortunes épargnées à l'enfant qui doit me survivre. Et vous,
monsieur l'abbé, ajouta-t-elle, daignez, je vous en conjure, prendre
soin de l'orpheline; je vous la confie: si vous acceptez ce dépôt, je
mourrai contente et rassurée.» L'abbé promit tout, et la malade se
confessa avec de grands sentiments de contrition. L'amour maternel
l'avait ramenée à l'amour de Dieu.
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