35.--RIEN N'EST IMPOSSIBLE A DIEU.

Dans une antique cité des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier,

qui vivait dans une extrême misère, se rendit chez l'évêque, pour

lui demander secours et protection. Le prélat était connu comme le

consolateur de toute espèce de souffrances: les vieillards, les

veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui

souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgré sa

haute dignité, avec confiance et abandon. Quand l'évêque eut entendu

les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais

cependant sur le ton du reproche:

«Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumône

deux fois par semaine.»

La pauvre femme répondit sans oser lever les yeux:

«Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis

longtemps alité et tourmenté de si grandes douleurs!...

--S'il en est ainsi, s'écria l'évêque, je ne saurais vous refuser,

car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en réserve.

Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations

spirituelles.»

À ces mots, la pauvre femme se montra inquiète et embarrassée:

«Que Votre Grandeur ne se dérange pas... Mon mari a de singulières

idées.

--Malgré cela je réaliserai mon projet, interrompit sérieusement

l'évêque qui se figura que cette maladie attribuée au mari était un

prétexte pour obtenir un secours plus abondant.

--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout

en larmes, que mon mari est si profondément irréligieux qu'il ne veut

entendre parler d'aucun prêtre.

--Cela ne m'empêchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je

le vois, doublement malade. Peut-être, humble instrument de Dieu,

pourrai-je le ramener dans la bonne voie.»

La pauvre femme courut avec le coeur inquiet près de son mari; il

souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait

recevoir.

Bientôt après, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'évêque

entra.

Il s'approcha avec bonté du lit de douleur et s'informa avec

bienveillance des souffrances du malade; il s'efforça de réchauffer le

coeur du pécheur au foyer toujours brûlant de l'amour divin et de le

préparer au voyage de l'éternité.

Mais le malade qui, à la première vue de l'évêque, était devenu rouge

de colère, se montra tellement insensible à ce langage si doux et si

éloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondément affligé.

Il avait déjà franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna

une dernière fois. Son doux regard rencontra celui de la femme

attristée, et il lui dit à voix basse:

«Ne désespérez pas, _vous savez qu'à Dieu rien n'est impossible_; ne

doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment

venait où il désirât ma présence, ne tardez pas à m'appeler, serait-ce

même au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez,

et chaque minute est précieuse pour le salut de son âme.»

La nuit suivante, à onze heures, la pauvre femme arrivait toute

haletante au palais de l'évêque. Elle tira vivement, et à coups

redoublés, le cordon de la sonnette, jusqu'à ce qu'enfin elle entendit

le bruit des clefs et qu'elle aperçut le domestique, qui lui demanda

avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir à une heure semblable.

«Mon mari mourant demande Monseigneur. Il réclame la grâce qu'il

daigne venir au plus tôt.

--Y pensez-vous? répondit le domestique; comment pourrais-je troubler

le sommeil de mon maître, dont la vie est si remplie et les fatigues

si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre à demain matin;

je ferai votre commission dès le réveil de Monseigneur.

--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jésus,

ayez pitié de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur

m'a dit elle-même de venir la chercher à toute heure, même au milieu

de la nuit.

--S'il en est ainsi, répondit avec empressement le vieux et fidèle

serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa

Grandeur.»

Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de réveiller

immédiatement son maître; mais l'évêque n'était pas dans sa chambre

a coucher. Le domestique, qui avait vieilli à son service, l'alla

chercher à la chapelle, où il savait qu'il passait en prières une

partie des nuits. Il le trouva, en effet, plongé dans de pieuses

méditations devant l'image de Jésus crucifié.

Dès que le bon évoque connut l'appel du malade, il s'écria avec une

sainte joie:

«Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exaucé ma prière!»

Et immédiatement il se mit en route, traversa à pas pressés les rues

étroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au

chevet du mourant, qui le reçut avec des larmes brûlantes de repentir,

et avec une profonde émotion lui parla ainsi:

«La nuit était venue, et j'avais déjà passé plusieurs heures sans

sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout à coup mon coeur a

éprouvé une inquiétude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais

compris quel affreux danger planait sur mon âme; j'ai reconnu mes

graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours été

miséricordieux pour moi, j'ai été épouvanté du sort qui m'attendait

si je paraissais en cet état devant le souverain Juge qui voit et qui

sait tout. J'ai songé alors à ma mère, qui en mourant m'a recommandé

à la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adressé à

cette Mère céleste, implorant sa protection auprès de son cher Fils,

et bientôt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme

m'a rappelé aussitôt votre promesse de m'assister dans ce danger de

mon âme et dans le péril de la mort...»

Le malade ne put continuer; il retomba épuisé sur son lit, en proie à

un profond évanouissement. Dès qu'il eut repris l'usage de ses sens,

il déposa dans le coeur de l'évoque une humble confession générale,

et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait été si

longtemps privé, où lui fut présenté le Pain céleste qui remplit

son âme d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix déjà presque

éteinte:

«Ô Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi

miséricordieux pour ma pauvre âme que tu le fus sur la croix pour le

bon larron repentant.»

Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cessé: il

était passé à une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme

dut être le plus beau jour de la vie d'un évoque; car il ne saurait

y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensée d'avoir ramené un

pécheur à Dieu.

Et ainsi, en cette circonstance décisive pour le bonheur éternel d'une

âme, ce bonheur fut double; c'est là le propre de toutes les oeuvres

de miséricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de

ceux qui en sont l'objet.

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 41 / 61 题