Dans une antique cité des bords du Rhin, la femme d'un cordonnier,
qui vivait dans une extrême misère, se rendit chez l'évêque, pour
lui demander secours et protection. Le prélat était connu comme le
consolateur de toute espèce de souffrances: les vieillards, les
veuves, les orphelins, les infirmes, les aveugles, tous ceux qui
souffraient physiquement ou moralement, approchaient de lui, malgré sa
haute dignité, avec confiance et abandon. Quand l'évêque eut entendu
les plaintes de la pauvre femme, il lui dit amicalement, mais
cependant sur le ton du reproche:
«Je ne suis pas assez riche, bonne femme, pour vous donner l'aumône
deux fois par semaine.»
La pauvre femme répondit sans oser lever les yeux:
«Que Votre Grandeur daigne m'excuser; mais mon mari est depuis
longtemps alité et tourmenté de si grandes douleurs!...
--S'il en est ainsi, s'écria l'évêque, je ne saurais vous refuser,
car, pour des cas semblables, j'ai toujours une somme en réserve.
Je veux voir aussi votre mari et lui apporter quelques consolations
spirituelles.»
À ces mots, la pauvre femme se montra inquiète et embarrassée:
«Que Votre Grandeur ne se dérange pas... Mon mari a de singulières
idées.
--Malgré cela je réaliserai mon projet, interrompit sérieusement
l'évêque qui se figura que cette maladie attribuée au mari était un
prétexte pour obtenir un secours plus abondant.
--Il faut donc que je vous avoue franchement, dit la pauvre femme tout
en larmes, que mon mari est si profondément irréligieux qu'il ne veut
entendre parler d'aucun prêtre.
--Cela ne m'empêchera pas de l'aller visiter, d'autant qu'il est, je
le vois, doublement malade. Peut-être, humble instrument de Dieu,
pourrai-je le ramener dans la bonne voie.»
La pauvre femme courut avec le coeur inquiet près de son mari; il
souffrait beaucoup, elle n'osa lui annoncer la visite qu'il allait
recevoir.
Bientôt après, la porte de la chambre s'ouvrit doucement, et l'évêque
entra.
Il s'approcha avec bonté du lit de douleur et s'informa avec
bienveillance des souffrances du malade; il s'efforça de réchauffer le
coeur du pécheur au foyer toujours brûlant de l'amour divin et de le
préparer au voyage de l'éternité.
Mais le malade qui, à la première vue de l'évêque, était devenu rouge
de colère, se montra tellement insensible à ce langage si doux et si
éloquent, que le bon pasteur se retira le coeur profondément affligé.
Il avait déjà franchi le seuil de la chambre, lorsqu'il se retourna
une dernière fois. Son doux regard rencontra celui de la femme
attristée, et il lui dit à voix basse:
«Ne désespérez pas, _vous savez qu'à Dieu rien n'est impossible_; ne
doutons pas de la conversion de votre mari. Si un heureux moment
venait où il désirât ma présence, ne tardez pas à m'appeler, serait-ce
même au milieu de la nuit. Votre mari est plus mal que vous ne pensez,
et chaque minute est précieuse pour le salut de son âme.»
La nuit suivante, à onze heures, la pauvre femme arrivait toute
haletante au palais de l'évêque. Elle tira vivement, et à coups
redoublés, le cordon de la sonnette, jusqu'à ce qu'enfin elle entendit
le bruit des clefs et qu'elle aperçut le domestique, qui lui demanda
avec impatience ce qu'elle pouvait vouloir à une heure semblable.
«Mon mari mourant demande Monseigneur. Il réclame la grâce qu'il
daigne venir au plus tôt.
--Y pensez-vous? répondit le domestique; comment pourrais-je troubler
le sommeil de mon maître, dont la vie est si remplie et les fatigues
si grandes? Votre mari, je pense, peut bien attendre à demain matin;
je ferai votre commission dès le réveil de Monseigneur.
--Ce sera trop tard, soupira la pauvre femme. Pour l'amour de Jésus,
ayez pitié de mon pauvre mari et annoncez-moi de suite. Sa Grandeur
m'a dit elle-même de venir la chercher à toute heure, même au milieu
de la nuit.
--S'il en est ainsi, répondit avec empressement le vieux et fidèle
serviteur, je vais communiquer votre demande au chapelain de Sa
Grandeur.»
Et il courut chez le chapelain, qui lui ordonna de réveiller
immédiatement son maître; mais l'évêque n'était pas dans sa chambre
a coucher. Le domestique, qui avait vieilli à son service, l'alla
chercher à la chapelle, où il savait qu'il passait en prières une
partie des nuits. Il le trouva, en effet, plongé dans de pieuses
méditations devant l'image de Jésus crucifié.
Dès que le bon évoque connut l'appel du malade, il s'écria avec une
sainte joie:
«Combien je vous remercie, mon Dieu, d'avoir exaucé ma prière!»
Et immédiatement il se mit en route, traversa à pas pressés les rues
étroites et sombres, monta rapidement l'escalier et vint s'asseoir au
chevet du mourant, qui le reçut avec des larmes brûlantes de repentir,
et avec une profonde émotion lui parla ainsi:
«La nuit était venue, et j'avais déjà passé plusieurs heures sans
sommeil sur mon lit de douleur, lorsque tout à coup mon coeur a
éprouvé une inquiétude que je n'avais ressentie de ma vie. J'avais
compris quel affreux danger planait sur mon âme; j'ai reconnu mes
graves offenses envers Dieu, et, en voyant combien il a toujours été
miséricordieux pour moi, j'ai été épouvanté du sort qui m'attendait
si je paraissais en cet état devant le souverain Juge qui voit et qui
sait tout. J'ai songé alors à ma mère, qui en mourant m'a recommandé
à la protection de la bienheureuse Vierge Marie. Je me suis adressé à
cette Mère céleste, implorant sa protection auprès de son cher Fils,
et bientôt j'ai senti la consolation entrer dans mon coeur. Ma femme
m'a rappelé aussitôt votre promesse de m'assister dans ce danger de
mon âme et dans le péril de la mort...»
Le malade ne put continuer; il retomba épuisé sur son lit, en proie à
un profond évanouissement. Dès qu'il eut repris l'usage de ses sens,
il déposa dans le coeur de l'évoque une humble confession générale,
et attendit avec impatience ce moment heureux dont il avait été si
longtemps privé, où lui fut présenté le Pain céleste qui remplit
son âme d'une paix inexprimable. Il murmura d'une voix déjà presque
éteinte:
«Ô Dieu! qui as fait pour moi de si grandes choses, sois aussi
miséricordieux pour ma pauvre âme que tu le fus sur la croix pour le
bon larron repentant.»
Le lendemain, sa lutte avec la mort et la douleur avait cessé: il
était passé à une vie meilleure. Le jour de la conversion de cet homme
dut être le plus beau jour de la vie d'un évoque; car il ne saurait
y avoir ici-bas de plus grande joie que la pensée d'avoir ramené un
pécheur à Dieu.
Et ainsi, en cette circonstance décisive pour le bonheur éternel d'une
âme, ce bonheur fut double; c'est là le propre de toutes les oeuvres
de miséricorde: elles sont la joie de ceux qui les accomplissent et de
ceux qui en sont l'objet.
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