J'ai été appelé, racontait en 1865 un vénérable religieux passioniste,
pour administrer un mourant à Brooklyn. C'était un allemand, que
j'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois. Sa fille unique,
excellente catholique, me prévint que son père était franc-maçon et
qu'il fallait exiger sa rétractation.
«Après avoir entendu sa confession, je lui demandai s'il n'avait
pas appartenu à quelque société secrète.--Oui, mon Père, je suis
franc-maçon; mais, vous le savez, en Amérique, cela n'est pas
mal.--C'est une erreur, lui dis-je; la franc-maçonnerie est condamnée
partout où elle existe. Il vous faut donc rétracter tout ce que vous
avez pu promettre et me délivrer vos insignes.
«Le malade fit bien quelques difficultés, mais il avait gardé la foi,
et il signa la rétractation que je rédigeai: puis il me fallut faire
de nouvelles instances pour obtenir son écharpe, son équerre et sa
truelle d'argent, son tablier de peau et son rituel, renfermés dans
une armoire près de son lit. Je dus lui expliquer la nécessité de se
dépouiller de tous ces objets s'il voulait faire preuve d'un repentir
sincère et d'un retour efficace à l'Église. Je sortais, emportant les
dépouilles opimes, et tout heureux d'avoir arraché son âme au démon.
«La jeune fille m'attendait sous le vestibule: Eh bien! dit-elle, mon
père vous a tout remis? Tout, n'est-ce pas? Il a fait la paix avec
Dieu?--Voyez plutôt, ma fille. Et je lui montrai les objets que
j'avais à la main. Elle les prend l'un après l'autre, et puis, d'un
air triste, elle dit: «Non, tout n'est pas là; il n'a pas eu de peine
à vous remettre ces insignes; il lui en a coûté davantage pour ce
livre, qui est particulier à son grade. Mais il y a encore autre
chose.--Quoi donc?--Un écrit dont j'ignore le contenu; mon père m'a
recommandé de le porter tout cacheté après sa mort au chef de sa Loge.
Ce doit être quelque secret important.»
«Je retourne près du malade, et je lui dis: «Mon pauvre ami, pourquoi
me trompez-vous? Vous allez paraître devant le tribunal de Dieu;
croyez-vous échapper à sa justice? Vous avez encore quelque chose à
me livrer.» Le malade parut consterné; je remarquai la pâleur de
son visage et le trouble de ses yeux; puis il dit avec un certain
embarras: «Mais vous avez tout emporté, je n'ai plus rien à
vous livrer.--Non, il y a un écrit comme en font tous les
francs-maçons.--C'est une erreur, mon Père, je n'ai plus rien.» Je
redoublai d'instances: tout était inutile, le démon allait triompher.
J'employais tous les moyens que je croyais efficaces en telle
occasion. Je n'obtins rien: le malade niait, ou ne répondait pas.
Alors, sa fille ouvre la porte et se jette à genoux au pied du lit:
«Oh! mon père, de grâce, sauvez votre âme; votre fille serait trop
malheureuse. Vous dites que vous m'aimez, prouvez-le maintenant.»
«Le malade ne s'attendait pas à cette secousse: les embrassements et
les larmes de sa fille l'émeuvent; elle lui prodigue les caresses les
plus vives; elle lui dit les paroles les plus tendres, lui parle du
ciel qu'il perd, et le malade veut répondre: «Tu sais que je n'ai rien
de caché.» Sa fille, prenant un ton inspiré: «Ne mentez pas, mon père;
vous avez toujours été franc; que je ne rougisse pas de votre nom.
Donnez au Père le papier que vous m'avez recommandé de porter au
vénérable de la Loge.»
«À ces paroles, le malade pousse un cri; puis, faisant un effort, il
dit en soupirant: «Non, ma fille, tu ne rougiras pas de ton père.
Tiens, prends cette clef à mon cou, ouvre le tiroir, et donne au Père
le papier qu'il renferme.» Puis il tombe affaissé.
«Sa fille, prompte comme l'éclair, avait exécuté ses ordres et me
remettait un pli cacheté en disant: «Victoire! mon père est sauvé!»
Cette scène m'avait profondément touché. Le courage de cette fille me
rappelait une chrétienne des premiers siècles. Le malade vécut
encore quelques heures, et ses dernières paroles étaient un acte de
contrition, en même temps que de foi et d'espérance. J'ouvris, en
présence de sa fille, le pli cacheté. C'était un serment signé avec du
sang. J'avais entendu parler de ce genre d'écrits en usage chez les
chefs de la franc-maçonnerie; mais quand je parcourus ce papier, je
n'en pouvais croire mes yeux. C'était le serment d'une guerre sans
fin, sans merci, contre l'Église, la papauté et les rois; avec les
plus exécrables malédictions s'il violait sa parole. Ce papier, je
l'ai remis entre les mains de l'archevêque, afin qu'il pût apprécier
aussi bien que moi la malice infernale de la franc-maçonnerie.»
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