Un jeune prêtre attaché à l'Hôtel-Dieu de Paris est appelé un soir
près d'un homme qui venait d'être apporté tout meurtri, tout sanglant,
à la suite d'une rixe de cabaret. En proie à une surexcitation
extrême, le malheureux épuise le peu de force qui lui reste en
malédictions et en blasphèmes. La vue du prêtre ne fait qu'augmenter
sa rage. Vainement le ministre du Dieu de paix s'efforce de ramener à
des sentiments meilleurs ce coeur ulcéré; son zèle demeure impuissant
et la prudence le force à mettre fin à des instances évidemment
inutiles.
Le prêtre s'éloigne donc, le coeur brisé. Le lendemain matin, il
revient tout anxieux à l'hôpital.
--La nuit a été terrible, lui dit la bonne Soeur qui a veillé au
chevet du misérable. Il n'a eu ni un moment de repos, ni un moment de
silence; toujours des douleurs atroces, toujours des blasphèmes! Il
n'y a pas plus d'une demi-heure qu'il est calme. Sa fureur s'est
apaisée pendant qu'à la prière nous récitions les litanies du Saint
Nom de Jésus.
--Avant ma messe, je vais le voir un instant; ma Soeur, prions pour
lui.
Puis, sur la pointe du pied, l'abbé alla s'agenouiller près du lit où
l'étranger était couché... Il ne s'agitait plus, et ses yeux étaient
fermés. «Mon Dieu! dit tout bas le charitable prêtre, prolongez ce
calme pour que je puisse, avec votre grâce, faire descendre dans cette
âme quelques pensées de repentir et de confiance.»
Après avoir dit ces mots avec une grande ferveur, l'aumônier s'était
relevé et allait se rendre à la sacristie. Il avait déjà fait quelques
pas dans cette direction lorsqu'il revint tout à coup vers le lit...
Puis, ayant pris dans son bréviaire une image, il l'attacha aux
rideaux, de manière à ce que le blessé pût la voir lorsqu'il se
réveillerait. Cette image représentait saint Stanislas Kostka en
oraison devant une statue de la sainte Vierge.
Monté a l'autel, l'aumônier avait peine à se défaire de la pensée
du malade. Dans cette multitude d'êtres souffrants, combien n'y en
avait-il pas de plus intéressants que lui? Cependant c'était celui-là
qui le préoccupait le plus; et, durant le saint sacrifice, il pria
pour lui plus que pour les autres.
La messe terminée, le prêtre, dans un grand recueillement, faisait son
action de grâces, quand une Soeur, celle à qui il avait parlé le matin
même en entrant dans la salle, vint lui dire d'un air radieux:
--Monsieur l'abbé, il vous demande...
--Qui?
--L'homme du numéro 48... le furieux d'hier soir.
--Les fureurs lui sont-elles revenues?
--Oh! non; il est maintenant doux comme un agneau. Il vous demande...
--Que Dieu soit béni!... hâtons-nous.
Les voici tous les deux auprès du malade... Il ne s'agite plus, il ne
se tord plus sur son lit... Son visage n'est plus enflammé, ses yeux
ne lancent plus d'éclairs, sa bouche ne blasphème plus. À demi assis
sur sa couche, il a les yeux fixés sur une image qu'il tient dans
une de ses larges mains; de l'autre, il essuie la sueur froide qui
ruisselle sur son visage... Sa préoccupation est telle qu'il n'entend
ni ne voit le prêtre et la Soeur arrivés près de lui... Enfin
l'inconnu, levant les yeux, eut comme un sourire de reconnaissance
sur ses lèvres, qui, la veille, ne proféraient que malédictions et
blasphèmes; et, d'une voix presque douce, il demanda:
--Qui a attaché cette image au rideau de mon lit?
--C'est moi, répondit l'abbé.
--Est-ce que vous me connaissez?
--Aucunement.
--Pourquoi donc avez-vous mis près de moi l'image de saint Stanislas?
--Parce que j'ai grande confiance en lui.
--Ah!... vous n'avez pas eu d'autres raisons?... C'est que moi,
ajouta-t-il en passant sa main sur son front, c'est que moi aussi...
j'ai aimé ce nom... je l'aime encore...
À ces mots, l'inconnu porta l'image à ses lèvres: des pleurs
jaillirent de ses yeux, sa bouche s'entr'ouvrit. «Mon Dieu!
proféra-t-il, mon Dieu!...»
Et ses convulsions de la nuit le reprirent. Moins violentes que celles
de la veille, elles ne durèrent pas longtemps. Lorsqu'il fut redevenu
plus calme, il se mit à parler, mais comme à lui-même; quoique ses
yeux fussent grands ouverts, il avait l'air de ne voir personne.
«C'est étrange, disait-il, ce nom que je ne prononce plus... je le
trouve ici, sur cette image... et attaché à mon lit... Quand ce prêtre
a donné la communion... j'ai pu le regarder... j'ai fixé mes yeux sur
les siens...; ils ressemblent à ceux que j'ai tant fait pleurer!...
Hier, j'ai blasphémé contre lui... Lui et sa robe noire me faisaient
horreur!... Un tel changement s'est opéré en moi pendant sa messe,
que, si je le revoyais à présent, je le bénirais.»
--Me voici! me voici! s'écrie l'abbé, me voici près de vous... Je ne
sais pas qui vous êtes, mais jamais, pour aucun malade apporté ici, je
n'ai ressenti au coeur autant de charité... Je donnerais ma vie pour
sauver votre âme.
--Oh! mon âme!... Si vous saviez combien je l'ai souillée, vous ne
penseriez pas à me sauver...
--Arrêtez! au nom du Sauveur Jésus, ne désespérez pas de la
miséricorde divine.
Parlant ainsi, le jeune prêtre était tombé à genoux près du lit,
tenant les mains de l'étranger dans les siennes et les arrosant de ses
pleurs.
Après quelques instants, l'inconnu, qui ne retirait pas ses mains de
celles de l'aumônier et qui laissait couler d'abondantes larmes, dit
d'une voix plus calme:
--Voilà plus de vingt-trois ans... à Nantes... que j'ai abandonné, que
j'ai condamné aux privations, au chagrin, à la misère peut-être, ma
femme et mon fils...
--Quoi! s'écria le prêtre en se relevant et en se penchant sur
l'inconnu, vous avez une femme, un fils!... vous avez habité Nantes...
Ah! encore un mot, un seul mot, je vous en conjure; votre nom?
L'inconnu se nomme. Impossible de douter plus longtemps. L'abbé
Stanislas n'est plus debout, il est dans les bras, sur le sein de
son père!... Les battements de leurs coeurs, leurs larmes de joie se
confondent.
Mais, il n'y avait pas de temps à perdre. L'abbé parle d'un confesseur
au pécheur repentant. «C'est vous que je choisis, répond celui-ci; je
veux vous déclarer tous mes crimes et vous dire combien mon odieuse
conduite envers votre pieuse mère m'a rendu malheureux!»
Lorsque le pardon appelé par son enfant descendit sur le coupable,
quelle ne fut pas la joie, l'indicible bonheur et du père et du fils!
Le repentant pardonné respirait à l'aise, le poids de ses péchés ne
l'oppressait plus; et le prêtre qui avait enlevé ce poids répétait
avec transport: «Celui que je vois maintenant sur le chemin du ciel,
c'est mon père! Oh! Seigneur, soyez, soyez à jamais béni!»
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