26.--LE TROTTOIR.

Vous ne sauriez concevoir le nombre et la variété des petits

contentements que l'on éprouve dans la pratique de l'abnégation et de

l'obligeance sur le trottoir, dans les grandes villes et surtout à

Paris. Suivons celui-ci, qui est des plus étroits.

Un insolent vous voit venir, et il indique par son attitude une

certaine résolution à l'impolitesse. Vous descendez froidement, et:

Passe sans obstacle, homme fort, je triomphe de toi et de moi!

Un peu plus loin, une pauvre femme, mal vêtue et bien modeste, vous

voit venir aussi; déjà elle cherche la place de son pied sur le pavé

glissant. Vite vous la devancez... Un hommage à la pauvreté, que tout

le monde opprime ou dédaigne, est chose bien louable.

Plus loin encore, le passage est scabreux: sur la chaussée, de

la boue, des paveurs, un tombereau d'ordures suivi de plusieurs

charrettes. Pour vous le péril et la souillure de la rue, pour les

autres le trottoir. On a compris, et on vous salue avec un air

d'admiration et de sympathique reconnaissance.

Ah! nous oublions trop la fécondité merveilleuse des principes

chrétiens. Le moindre devoir rempli a des approximatifs imprévus qui

naissent sous nos pas pour nous produire un surcroît de mérite et un

salaire de délicieux plaisirs! Vous ne vouliez être que patient avec

courage, vous devenez tout de suite bienveillant sans effort; puis

votre bienveillance va se transformer en une sorte de vertu gracieuse

qui déterminera l'apparition d'une foule de charmants petits

faits.--Le trottoir était hier une arène où votre orgueil subissait un

pugilat onéreux; aujourd'hui, c'est la plate-bande d'un jardin où les

fleurs s'épanouissent.

Mon point de vue une fois accepté, je défie que l'on trouve une

situation et un lieu plus commodes pour acquérir le goût du devoir

et s'y fortifier petit à petit. Tout en allant à vos affaires, vous

accomplissez, une multitude d'actes vertueux qui laissent derrière

vous une précieuse semence. Avec le droit, vous semiez des cailloux;

avec le devoir, vous semez de bons exemples. De plus, votre patience

se fortifie, et vous faites la conquête de l'humilité, la plus belle

des vertus.

Il y a quelques années, pour me rendre à mon bureau, je suivais chaque

matin la rue du Four. Très souvent j'y rencontrais un homme dont le

vêtement indiquait un ouvrier à son aise.

Nous nous croisions. Je descendais toujours du trottoir. Lui recevait

l'hommage et continuait toujours de son pas vainqueur.

Un matin, la rue était plus malpropre et plus obstruée que

d'ordinaire. Il y avait vraiment du mérite a céder la belle place. Je

voyais venir mon superbe ouvrier. Il crut que je ne m'exécuterais pas

de bonne grâce. Il souriait insolemment et se disposait à me faire

obéir.

Je me sacrifiai à propos, sans hésitation, mais non pas sans dignité.

Cela le surprit. Il se retourna et me suivit des yeux, jouissant de

mes difficultés avec un air de bravade.

J'avais aussi tourné la tête; son orgueil imbécile se brisa contre

un regard fixe et froid que je maintins sur lui pendant quelques

secondes. Je sentis qu'il m'en garderait rancune.

En effet, le lendemain, le surlendemain encore, il me parut courroucé.

Une résistance de ma part lui eût été bien agréable! Il l'attendit en

vain.

Un des jours suivants, la pluie se mit à tomber tout à coup. La rue du

Four ressemblait à un de ces chemins vicinaux de la Brie pouilleuse,

où le paysan monté sur son âne ne se hasarderait pas l'hiver, par

crainte d'y perdre sa monture.

Les piétons, bien ou mal vêtus, les marchandes de noix ou de

maquereaux se remisaient sous les grandes portes. Quoique muni d'un

parapluie, je fis de même, et je me mêlai à un groupe de pauvres gens

qui attendaient la fin de la giboulée en geignant.

Mon homme était là! Nous nous regardâmes du coin de l'oeil. Il

paraissait de méchante humeur, et la pluie le contrariait évidemment

plus qu'aucun de ses voisins.

Je prononçai à son intention quelque phrase banale sur le temps.

Il répondit, comme se parlant à soi-même:

--Oui, un joli temps, quand on est pressé! Je suis attendu dans une

maison, à cent pas d'ici, chez des bourgeois. Je voudrais y arriver

propre, et il faut que je reste là. Je vais peut-être manquer une

bonne affaire.

Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaçant

brusquement bien en face de lui:

--Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si

vous êtes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le

renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de

remarquer le numéro de la maison en sortant d'ici.

--Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me

connaissez pas.

--Si, si, je vous connais.

L'ouvrier crut à une allusion sur ses arrogances passées envers moi.

Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:

--Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-même, et je

suis sûr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voilà,

partez vite.

Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait

avec une bonne femme qui fit très verbeusement la commission de

reconnaissance.

Je devais m'attendre à un changement radical dans les procédés de mon

homme. Il guettait une première rencontre. Pour moi je tenais peu à

une liaison au moins inutile. À la première rencontre, je passai vite.

Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un

geste très civil: un salut d'égal à égal.

À partir de cette minime obligeance dont j'avais honoré son caractère,

je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir

à la hâte pour me faire place, mais encore qu'il avait renoncé à ses

anciennes prétentions; car je m'amusais à l'étudier, et je le vis plus

d'une fois, à distance, céder le pas avec un empressement semblable au

mien. Il se christianisait sans le savoir!

Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprégné du sentiment

chrétien a quelquefois des conséquences d'une étendue extraordinaire.

Nous n'en sommes pas toujours témoins.

Un dimanche, par un beau jour de mai, je me promenais de long en

large sur la place Saint-Sulpice, en attendant la messe basse de neuf

heures.

Si peu que je fisse attention aux personnes qui passaient près de moi,

il m'était impossible de ne pas voir le profond salut que venait de

m'adresser un promeneur.

Ai-je besoin de dire que c'était encore mon ouvrier? Sa confortable

toilette l'avait transformé!

Précisément parce qu'il me parut disposé à la discrétion, sinon au

respect, je l'abordai.

Il avait le sourire fin. Il parlait peu. Ses paroles n'étaient point

oiseuses. J'usai les banalités de la conversation sans qu'il y

répondit rien que des monosyllabes. Et puis je me tus.

Le brave homme me déclara alors que mon opiniâtreté à descendre

du trottoir, pour lui céder la place, l'avait fort surpris, fort

intrigué, et qu'en dernier lieu, alors qu'il me supposait irrité

enfin par sa bravade tout directe, mon extrême obligeance au sujet du

parapluie avait bouleversé son humble raison. Il me supposait un but,

un motif. Il cherchait, il ne comprenait pas.

--Comment vous appelle-t-on? lui dis-je.

--Jean.

--C'est un nom favorable. Monsieur Jean, autrefois le trottoir de la

rue du Four était pour vous l'instrument d'un orgueilleux despotisme.

Chacun se sentait contraint de descendre à votre approche. Depuis que

je vous ai prêté mon parapluie...

--Ma foi, monsieur, depuis l'histoire du parapluie, j'agis tout

autrement. J'ai eu l'idée de faire comme vous! D'abord je suis

descendu pour les femmes et pour les vieillards, petit à petit je suis

arrivé à descendre pour tout le monde; et, vous ne le croiriez pas!

aujourd'hui, si quelqu'un me prévient, cela me fait de la peine; il me

semble que l'on a mauvaise opinion de moi, et que l'on me prend pour

un homme d'un très vilain caractère.

--Eh bien, votre orgueil a fait place à l'esprit de douceur; vous vous

êtes amélioré; vous êtes entré dans la bonne voie; peut-être irez-vous

loin dans cette voie où l'on ne recueille que des plaisirs, tout en

épurant et en grandissant son caractère. Mon but est atteint.

--Mais qu'est-ce que vous y gagnez? Qu'est-ce que cela vous fait?

Je lui montrai l'église. Il me répondit par une grimace. Un banc était

là. J'allai m'y asseoir. Sur un imperceptible signe amical, le

brave Jean vint prendre place près de moi, non sans rire sous cape,

convaincu qu'il était que j'allais le prêcher.

Le prêcher! je n'aurais eu garde. Il y a temps pour tout. À chacun sa

fonction, d'ailleurs. Mon néophyte était un homme de quarante ans, un

brave ouvrier; son instinct le portait au bien assez directement; avec

lui il suffisait d'agir très simplement.

--Monsieur Jean, je vous montrais du doigt l'église, où je vais aller

entendre la messe tout à l'heure. Vous, vous n'allez pas à la messe,

je le sais. Je l'ai compris à votre grimace. Mais vous irez un jour

comme moi.

--Cela ne m'étonnerait pas trop. Vous avez déjà fait un miracle à mon

profit.

--Je n'ai pas toujours été pieux; je le suis devenu à l'aide de la

réflexion. Il plut à Dieu de décider mon retour par ce chemin. Mon

seul mérite est d'avoir obéi à son impulsion: nous ne saurions jamais,

en face de lui, prétendre à un autre mérite que celui de l'obéissance.

--Mais pour obéir ainsi, il faut croire en Dieu; et il ne dépend pas

de nous de croire!

--Mon cher Jean, vous vous trompez. Sans vous rien dire de la grâce,

ce qui ressemblerait à une prédication, je vous affirme qu'il dépend

de nous de croire.

---Alors je n'y comprends plus rien.

--Compreniez-vous mon empressement à descendre du trottoir lorsque

vous approchiez, et l'offre de mon parapluie?

--Enfin, monsieur, est-ce que vous voulez me rendre dévot?

--Ne riez pas. Vous êtes bien devenu patient, même obligeant, sur ce

trottoir où vous vous pavaniez en roi il y a six semaines.

--Oui, c'est bien drôle! S'il y a un secret, dites-le-moi. Par

exemple, je ne m'engage pas à rien faire de contraire à mes opinions.

--Ah! vous avez des opinions! Dites-moi, vous avez aussi de la

loyauté?

--Pour ça, je m'en vante.

--Cela suffit. Tant qu'une seule vertu catholique demeure dans

l'homme, elle peut devenir, elle devient tôt ou tard une fondation sur

laquelle la Providence divine rebâtit tout l'édifice ruiné. Ah! vous

êtes loyal! Eh bien, Dieu vous connaît, il vous suit au travers du

monde, et il vous aidera.

--Mon cher monsieur, vous tapez à bras raccourci sur tout ce qu'il y a

dans ma tête. Pour un rien, je me mettrais en colère. Mais je ne veux

pas être ingrat envers vous. Faites votre affaire; cette fois-ci je

vous écoute très sérieusement.

--Bien. Une remontrance vous ennuierait; vous hausseriez les épaules.

De longues explications religieuses et morales auraient à peu près le

même résultat. Vous bâilleriez dans le creux de votre main.

--C'est vrai.

--Cependant, si l'on vous disait: La foi vous viendra, à la condition

d'un acte simple et loyal accompli en moins de dix minutes, et qui

n'aura pas d'autre témoin que Dieu, vous accepteriez la foi?

--Je l'accepterais...

Je me levai; l'ouvrier se leva. Nous marchâmes à petits pas en

regardant l'église.

--Monsieur Jean, savez-vous encore votre _Pater_?

--Oh!...

--Et pourriez-vous le réciter couramment?

--Oui, quoique cela ne me soit pas arrivé trois fois depuis ma

première communion.

--Voici l'église devant nous. Entrez froidement. Si un murmure s'élève

dans votre esprit, faites-le taire; dites-vous: J'ai promis d'être

loyal, je dois être loyal.

--Je le serai.

--Vous irez au bénitier, que les fidèles assiègent quelquefois. Vous

prendrez de l'eau bénite. Vous ferez le signe de la croix lentement et

la tête haute, en homme de coeur qui a contracté une obligation et

qui la remplit. Puis vous vous isolerez au milieu de la foule. Alors

recueillez-vous l'espace d'une minute; rappelez-vous la promesse

qui vous engage et que vous êtes tenu à dégager strictement. Faites

ensuite de nouveau le signe de la croix, et debout, une main dans

l'autre main, récitez le _Pater_ à voix basse, doucement, très

doucement. Vous ferez ensuite encore un signe de croix, et vous

sortirez de l'église.

--Après cela?

--Rien.

--Je comprends.

--Pourquoi hésitez-vous?

--C'est plus difficile que cela ne le paraît.

--Moins difficile que de céder la place sur le trottoir.

--Et si je faisais ainsi que vous me l'avez dit, vous pensez..?

--Je pense que cet acte bien simple sera un jour votre plus grand et

votre plus beau souvenir. Mais si vous ne vous sentez pas maintenant

l'énergie et la loyauté nécessaires ...

--Ah! on ne doit pas remettre ces choses-là au lendemain.

--Adieu; je vous prédis que vous serez bientôt un solide et fier

catholique.

Je lui serrai la main, et je m'éloignai rapidement, sans détourner la

tête, demandant à Dieu de faire le reste.

Pendant un mois, loin de chercher Jean, je l'évitais. Mais Paris

est bien moins grande ville qu'on ne le pense. Jean m'avait guetté,

m'avait suivi, et il était parvenu à connaître mon nom et mon adresse,

plus avancé en cela que moi, qui ne savais de lui que son prénom de

Jean.

Un matin je reçois une lettre de faire-part. Il s'agissait d'un

mariage pour le lendemain, entre M. Marteau et Mlle Gilquin, qui

m'invitaient à assister à la bénédiction nuptiale. Des noms inconnus;

cela arrive de temps en temps. On cherche. Est-ce mon boulanger, mon

fruitier, mon épicier? Ici se rencontrait un obstacle bizarre: M.

Marteau exerçait la profession de fabricant de formes pour chaussures.

Je stimulai mes souvenirs: aucune lumière. À la fin, je remarquai que

le fabricant de formes de chaussures avait, entre autres prénoms,

celui de _Jean_. Mais une observation de l'autre Jean m'était

demeurée dans la mémoire: «J'ai de petits enfants,» m'avait-il dit...

Le Jean du trottoir était donc marié; ce ne pouvait être mon néophyte.

Et cependant quelque chose me disait que ce devait être lui...

Mon incertitude cessa bientôt.

Je venais de dîner: j'allais sortir. Un timide coup de sonnette

m'annonce un visiteur. On ouvre. J'écoute le nom: «M. Jean Marteau.»

C'était le mien! c'était mon ouvrier de la rue du Four et de la place

Saint-Sulpice!

--Entrez, monsieur Jean, asseyez-vous. Eh bien! vous allez donc vous

marier?

--Mon Dieu, oui, monsieur, demain.

--Mais il me semblait que vous étiez déjà marié?

--Pas précisément. Si vous me le permettez, je vous expliquerai la

chose. Je vous ai adressé une lettre de faire-part avec l'espoir que

vous viendrez à l'église, parce que c'est vous qui avez fait mon

mariage; aussi est-ce surtout à cause de vous que j'ai fait imprimer

des lettres de faire-part.

--Moi, j'ai fait votre mariage?

--Certainement. Ah! c'est un peu long a expliquer.

--Mettez-y le temps, et ne trouvez pas mauvais que je rie d'abord, à

cette idée que j'ai fait votre mariage sans savoir ni votre nom, ni

votre profession, ni votre adresse.

--Le bon Dieu sait le nom et l'adresse de tout le monde. Il a eu sa

belle part dans l'affaire.

L'honnête garçon était ému. Il n'avait pas dit: Dieu, mais le _bon

Dieu_. Je ne sentis jamais si bien la différence. Dieu, ce n'est

très souvent que le terme plus ou moins banal des panthéistes et des

philosophes, qui en font, au plus beau, le synonyme de l'Être suprême

des républicains de 93. Le _bon Dieu_, c'est le terme de prédilection

des catholiques, qui ne craignent pas d'afficher une foi naïve de

bonne femme ou de petit enfant: dès qu'un homme, en parlant de Dieu,

dit le _bon Dieu_, je vois le fond de son coeur et je puis lui tendre

la main.

Je tendis la main à Jean. Je compris, avec une joie intime, que la

providence de Dieu avait fait mûrir le grain que j'avais semé. Me

voilà donc silencieux près de mon cher visiteur, dont le visage

s'épanouit dès les premiers mots de l'histoire qu'il va raconter.

--Monsieur, avant notre rencontre de la rue du Four et de la place

Saint-Sulpice, j'avais des défauts insupportables. J'ai le droit de

les avouer, puisque je ne les ai plus. Je me grisais quelquefois, et

je battais ma bonne femme de loin en loin. Vous m'avez enseigné la

patience; cela fut pour moi la meilleure des préparations. Ensuite,

vous m'avez poussé dans l'église au moment propice. Il en est survenu

comme un miracle. Mais votre _Pater_ m'a fait passer, je vous

l'assure, une rude journée! Pour tenir loyalement ma parole, il m'a

fallu plus de force et de courage qu'il ne m'en faudrait dans une

lutte contre dix hommes. Vous avez oublié, peut-être?

--Je n'ai pas oublié, et je vois que le _Pater_ a été bien dit.

--Ah! Seigneur! Il faut que je l'aie dit comme on ne le dit jamais,

car en sortant de l'église, voyez-vous, je ne savais que devenir. Je

me sentais moitié heureux, moitié exaspéré en dedans de moi. Tout à

coup je me trouve, à ma grande surprise, en face de la maison que

j'habite. Je croyais chercher un estaminet pour m'y étourdir, et je

revenais chez moi. Je monte, j'entre; je prends une chaise: je ne dis

rien. Ma femme me regarde, et elle s'écrie: «Mon Dieu! Jean, est-ce

que tu es malade?» Le moyen, après cela, de croire que le _Pater_

était une petite chose insignifiante! Il m'avait si bien bouleversé,

que l'on me croyait malade. Je rassure ma femme; je lui dis de

s'asseoir près de moi, et je lui raconte ce qui venait de m'arriver.

Vous pensez bien que je lui avais parlé de vous souvent, et qu'elle

vous connaissait on ne peut mieux sans vous avoir jamais vu. Elle

m'écoutait, sans souffler mot, en ouvrant de grands yeux. Quand j'ai

fini, savez-vous ce que fait ma femme? Elle se prend à pleurer, mais à

pleurer de tout son coeur! Et moi, Jean, un homme, je fais comme elle.

Cela ne m'était peut-être pas arrivé depuis vingt-cinq ans. Enfin,

nous nous apaisons, et je me trouve soulagé: petite pluie abat grand

veut. Je voyais ma femme bien heureuse; j'étais aussi bien gai, bien

heureux. Nous allons faire une promenade hors barrière avec les

enfants. Vous vous souvenez que c'était un dimanche?

--Je m'en souviens.

--Nous causions de vous, de votre parapluie, du trottoir, de l'église,

des signes de croix que j'avais faits et que pour un rien j'aurais

recommencés toutes les dix minutes. Oui, monsieur! j'en éprouvais un

tel besoin, qu'en apercevant le calvaire de Vaugirard, le coeur m'a

battu, et j'ai doublé le pas comme malgré moi pour saluer le calvaire

et faire le signe de la croix.

--Vous le lui deviez bien.

--C'est vrai. Aussi, est-ce justement ce que j'ai dit à ma femme. Nous

étions, vers cette époque, à la fin de mai, car il me semble tantôt

que cela date d'hier, tantôt que cela date de dix ans. Le soir, au

retour de la promenade, une église se rencontre devant nous. On disait

la prière du mois de Marie. Nous entrons, avec les petits. Et je vous

recommence mon _Pater_, notre _Pater_. Ah! monsieur, que je l'ai bien

dit cette fois, et que cela m'a fait de plaisir! Mes enfants, me

voyant prier, priaient aussi d'une petite façon grave. Moi, Jean, un

ouvrier, debout au milieu de ces enfants et de leur mère qui priaient

dans l'église; ...pour la première fois de ma vie, je me suis senti

l'importance d'un père de famille et d'un citoyen.--Je ne vous

fatigue pas?

--Ho!...

--Enfin, nous sommes rentrés chez nous et j'ai promis que je ne me

griserais plus, et que je ne battrais plus jamais ma femme. Mais il

y avait autre chose encore, dont ma bonne Françoise n'osait pas

me parler; nous étions mariés à la ville, mais pas à l'église.

Maintenant, mon cher monsieur, vous en savez autant que moi.

J'étais ravi; j'avais les larmes aux yeux. Jean riait de plaisir,

un peu d'orgueil, et de l'air d'un homme qui est sûr de se rendre

infiniment agréable. Il n'avait pas fini.

--Vous voyez donc bien, monsieur, que c'est vous qui avez fait mon

mariage, et que je devais vous inviter à venir à l'église demain.

--Ah! mon brave Jean, j'irai; j'irai avec plus de satisfaction et plus

d'empressement dix fois, mille fois, que si vous étiez un millionnaire

ou un prince.

--J'en étais bien sûr. Mais je dois vous dire encore un petit mot.

Nous marier à l'église, c'était la moindre chose; nous avons fait

mieux que cela. Moi, je n'aime pas les demi-mesures. Devinez-vous,

ah?...

--Oui, ah!

--Chut! Il ne faut pas toucher à ces affaires-là en riant; vous le

savez mieux que personne. Ma femme et moi, nous avons communié ce

matin, et bien communié tous deux, je vous le certifie. Ainsi, vous

aviez raison, monsieur; en me quittant sur la place Saint-Sulpice,

il y a cinq semaines, vous prophétisiez. Oh! j'entends encore votre

dernière parole: «Jean, je vous prédis que vous serez un jour un

solide et fier chrétien!» Je le suis! mes enfants le seront comme leur

père!

Nous causons encore un moment, aussi attendris l'un que l'autre, puis

il me dit:

--Eh bien, monsieur, à demain donc.

Le lendemain, j'assistai à la messe du mariage. Il y avait peu de

monde: une dizaine de personnes et cinq ou six enfants. Je faisais,

avec tout le soin possible, honneur aux mariés par l'aristocratie

de ma mise. Pour la première fois et la seule fois de ma vie, je

regrettai de n'avoir pas un ruban rouge et une croix à ma boutonnière!

Après la messe, j'allai faire ma visite aux nouveaux époux dans la

sacristie. On m'attendait évidemment. Je fus salué comme ne le fut

jamais un personnage d'importance: les enfants surtout me regardaient

d'un air de vénération très amusant.

Mais voici Jean en habit noir, bien ganté, bien cravaté, chaussure

parfaite, une physionomie tellement digne, que j'hésitais à le

reconnaître.

Je lui serrai la main en ami, et je voulus faire un petit discours

affectueux, un petit compliment d'homme du monde et de chrétien.

Notre émotion dura bien deux à trois minutes, après quoi chacun rentra

en possession de sa liberté d'esprit. J'ai pu dire à ces braves

gens...

Eh! qu'importe ce que j'ai dit et comment cela finit! Et si j'acceptai

d'être un convive de la noce! Et ce que Jean a fait depuis! Il est

converti, voilà tout!

Jean prospère, sans hâte; Jean s'attache bien moins à acquérir une

fortune qu'à constituer une famille. Quand vous rencontrez sur le

trottoir un luron de haute mine, qui vous cède la place avec une

politesse inusitée, ce doit être lui.

(_Venet_, Extraits.)

* * * * *

Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 32 / 61 题