Papa, disait une enfant de six ans à un ancien militaire qui, nouveau
Cincinnatus, occupait ses loisirs à cultiver ses jardins et ses
champs, donnez-moi ces jolies roses qui sentent si bon, et dont la
blancheur égale celle des lis.--Pour les effeuiller, sans doute?
répondit le père à l'enfant.--Non, non, répliqua celle-ci: elles sont
trop belles pour cela.--Mais qu'en feras-tu?--C'est mon secret.--Ton
secret! Le mot est risible... Et si je te donnais l'arbuste entier, me
dévoilerais-tu cet important mystère?--Cher Papa, donnez toujours; je
vous dirai plus tard à qui je destine ces fleurs.--À la tombe de ta
pauvre mère, sans doute?--C'est bien pour ma mère... mais... pour ma
Mère du ciel.» En prononçant ces derniers mots, la voix de l'enfant
avait un accent si pénétrant et si doux, que le père, sans en avoir
compris le sens, en fut néanmoins profondément ému. Il s'avança donc
vers le rosier, le détacha habilement de la terre, et le remit entre
les mains de sa petite fille, qui s'éloigna aussitôt, emportant avec
elle son cher trésor.
Quand la bonne petite rentra au logis, il était déjà tard. Son père
l'embrassa plus tendrement encore que de coutume et se retira dans
sa chambre pour prendre un repos bien nécessaire après une journée
employée à de rudes labeurs. Mais, hélas! le sommeil ne vint point
fermer ses paupières: une agitation fébrile, inaccoutumée, s'était
emparée de son esprit: les souvenirs d'un passé grossi d'orages
revenaient à sa mémoire et lui causaient un indicible effroi. Lui, le
brave guerrier, le soldat intrépide, que le bruit du canon et de
la mitraille n'avait jamais fait pâlir, éprouvait un saisissement
inexprimable.
Pour calmer ces cruelles angoisses, vrai cauchemar de l'âme causé par
le remords, il se mit à balbutier quelques-unes de ces prières qu'aux
jours de son enfance il avait bien des fois redites sur les genoux
maternels; et les mots bénis qui, depuis tant d'années peut-être,
jamais n'avaient effleuré les lèvres du vieux militaire, vinrent s'y
placer en ordre les uns après les autres, et former ce tout sublime
connu sous le titre d'Oraison dominicale ou prière du Seigneur ...
La prière! ce cri du coeur, cet élan de l'âme vers Celui qui l'a
créée, qui l'aime, qui _veut_ et qui _peut_ seul lui donner le
bonheur, est un de ces remèdes efficaces et doux, dont l'effet ne
tarde pas à se faire sentir. Notre homme en fit la consolante épreuve.
Un rayon d'espérance vint tout à coup dissiper les ténèbres dont,
un instant auparavant, son entendement était enveloppé: «Si je suis
pécheur, se disait-il, si, pendant de longues années j'ai vécu en
véritable _païen_, en ennemi de Dieu, tout n'est pas perdu pour moi.
N'ai-je pas un petit ange a placer entre moi et la justice du
Seigneur prête à me frapper?»
En pensant à son enfant, l'ancien soldat s'endormit, et un songe
ravissant acheva de le calmer. Il se crut transporté dans un de ces
temples majestueux élevés par le génie de la foi au Dieu trois fois
saint. Au bas du choeur, à l'entrée de la nef principale, était un
autel étincelant de mille feux et surmonté d'une gracieuse statue de
la Vierge Marie. Une foule de fidèles montaient et descendaient les
marches de l'autel, déposant aux pieds de l'image vénérée des fleurs
et des couronnes. Une délicieuse harmonie ajoutait au charme de cette
pieuse vision. Mais bientôt la foule s'écoula; les chants cessèrent;
les lumières s'éteignirent; la lampe du sanctuaire seule projetait
ses vacillantes clartés sur le candide visage d'une petite fille qui
s'avançait furtivement vers l'autel, et y déposait un rosier chargé de
blanches fleurs.
Ici le vieillard s'éveilla: le secret de sa chère enfant venait de lui
être révélé; et quand, le matin, elle accourut joyeuse vers lui pour
l'embrasser: «Moi aussi, lui dit-il en la prenant sur ses genoux, j'ai
un secret.» L'enfant sourit: «Vous me le confierez, Papa? dit-elle à
son tour.»--«Non, ma petite, _tu le verras_.»
Le dernier jour du mois de mai 186..., un militaire ayant sur sa
poitrine le signe des braves, s'approchait de la Table sainte. Une
jeune enfant le suivait du regard et semblait envier son bonheur.
Quelques instants après, le prêtre qui venait de célébrer les saints
mystères, s'approcha de nouveau de l'autel, et détacha d'un rosier,
placé aux pieds de la sainte Vierge, une branche encore toute
fleurie. Il la présenta ensuite au vieux guerrier, qui la baisa
respectueusement.
Depuis cette époque, elle figure comme un trophée au dessus des armes
appendues aux murs de sa demeure, et, chaque fois que les regards du
vieillard se portent sur ce rameau desséché, il murmure une prière à
Marie, l'aimable et tendre refuge des pauvres pécheurs.
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