Lors de mon dernier séjour en Normandie, raconte un médecin bien
connu, le maire d'une commune voisine de Caen, s'affichant depuis
longtemps comme libre-penseur, devint malade de la poitrine. Sa femme
et sa fille, personnes pieuses, voyant que son état était menaçant,
usèrent de toutes leurs industries pour obtenir qu'il laissât venir le
prêtre. À la fin, il leur dit: «Eh bien! soit, faites-le venir, votre
curé; mais avertissez-le que je lui dirai son fait.»
Les deux pauvres femmes allèrent trouver le curé de la paroisse, à qui
elles rapportèrent cette réponse. Il parut très peu s'en effrayer, car
il les pria d'annoncer sa visite pour le lendemain.
Le lendemain donc il se rendit chez le malade, et fut immédiatement
introduit dans sa chambre. Il le trouva tenant à la main un journal.
«Monsieur le curé, lui dit celui-ci à brûle-pourpoint, vous me
surprenez relisant la loi Ferry. J'en étais précisément à l'article 7.
Que pensez-vous de cet article?
--Je pense, répliqua le curé, après un moment de réflexion, que vous
en êtes également à un article qui devrait vous préoccuper bien
davantage.
--Et cet autre article, quel est-il?
--Je n'ose vous le dire.
--Parlez, monsieur le curé, parlez; vous savez que je n'aime pas les
mystères. Et il appuya sur ce mot d'un ton très significatif.
--Puisque vous l'exigez, reprit le prêtre, je parlerai, quoi qu'il
m'en coûte. Sachez donc que l'article auquel j'ai fait allusion,
c'est... l'article de la mort.» Et il se retira.
Le libre-penseur savait bien qu'il était gravement atteint, mais il ne
se croyait pas si près du moment fatal. La déclaration du prêtre le
jeta dans la stupeur, et, grâce sans doute aux prières de son épouse
et de sa fille, la stupeur produisit l'effroi, avec le désir de la
conversion.
Quelques jours après, il faisait appeler le même prêtre et se
réconciliait sincèrement avec Dieu.
* * * * *