22.--UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION.

Pendant la crise la plus furieuse de la Révolution, quand Robespierre

étendait son sceptre de fer sur la France, quand Carrier se signalait

par ses noyades à Nantes, Lebon par ses massacres dans le midi, et

Javogues par ses fureurs dans le Forez, la fermeté courageuse des

saints missionnaires de ces pays persécutés ne se laissait point

abattre; leur zèle, au contraire, semblait acquérir de nouvelles

forces à la vue des malheurs de ces contrées et des dangers qui

planaient sur elles.

Tandis que plusieurs confesseurs de la foi prodiguaient leur zèle sur

d'autres points du diocèse, M. l'abbé Coquet, (mort en 1845 curé

de Rozier-en-Donzy), avait choisi pour théâtre de ses courses

évangéliques le centre même de la persécution, Feurs, capitale du

Forez, et l'intrépide proscrit poursuivait sa mission sublime sous les

yeux pour ainsi dire de Javogues. On ne saurait raconter en détail

tous les actes d'héroïsme, de dévouement, de sainte audace, qu'il

accomplit pendant cette période de terrible mémoire; mais l'histoire

suivante en donne une bien haute idée, en même temps qu'elle offre un

exemple des plus étonnants de la miséricorde divine.

Un jour, un envoyé extraordinaire se présente dans le lieu de retraite

du saint missionnaire. «Une femme se meurt, s'écrie-t-il, une femme

bien pieuse, bien dévouée, mais qui ne peut se résigner à mourir sans

sacrements et qui exprime le plus vif désir de recevoir les secours

d'un prêtre pour obtenir le pardon de ses fautes ainsi qu'une mort

tranquille.»

L'abbé, après avoir écouté l'envoyé avec sa bienveillance ordinaire,

s'empressa de promettre les consolations de son ministère, dont on

réclamait l'assistance; mais à peine le premier courrier avait-il

disparu, qu'un autre entre et s'écrie: «Monsieur l'abbé, on vient de

vous mander auprès d'une malade? Gardez-vous bien d'aller chez elle!

Depuis longtemps les satellites de Javogues, qui vous épient, ont

appris la maladie de cette femme, et ils ont décidé entre eux de

saisir le premier prêtre qui se présentera. Réfléchissez: si vous

êtes pris, au même instant vous serez conduit à Feurs et dans les

vingt-quatre heures exécuté.»

Il y avait en effet de quoi réfléchir: mais quand le devoir parle

au coeur d'un ministre de Dieu lui-même, toute crainte est bientôt

dissipée, et la décision ne se fait pas attendre. «Quoi qu'il arrive,

se dit l'abbé Coquet, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis; je

suis appelé, il faut partir...»

Le soleil n'était pas encore couché; le charitable prêtre attendit

encore quelques instants, espérant, aidé du ciel et des ombres

naissantes de la nuit, parvenir plus sûrement à son but. Enfin le

voilà en marche; couvert d'habits de paysan, il s'avance dans la

campagne. Tout est silencieux autour de lui: les pâtres ont déjà

regagné leurs chaumières, et les craintes qu'on lui avait fait

concevoir sont bien près de s'évanouir dans son esprit rassuré. Il

s'approche de la demeure dont on lui a indiqué l'adresse; toutefois,

avant d'entrer, il jette un dernier regard autour de lui, et lance des

pierres dans les massifs d'arbres ou de verdure, afin de s'assurer

si personne n'est en embuscade pour le surprendre; mais, en fait

d'ennemis, il ne voit que quelques oiseaux effrayés qui sortent

précipitamment de leur retraite ainsi troublée. Il se tourne alors

du côté de la maison; la solitude de l'intérieur rivalise avec la

solitude du dehors. «C'en est fait, se dit-il en lui-même, tout danger

a disparu; on m'a trompé.» Et, ouvrant la porte cochère, il traverse

rapidement la cour.

À peine a-t-il franchi le seuil, qu'un grand nombre d'hommes se

jettent sur lui; les baïonnettes l'enserrent dans un réseau de fer,

et de toutes ces poitrines où le coeur n'a plus de place s'échappent

mille cris menaçants: «Nous te tenons enfin, misérable! Assez

longtemps tu nous as échappé; cette fois tu n'échapperas plus.--Il

faut le fusiller à l'instant! crient les uns.--Non, disent les autres;

à demain la guillotine! Conduisons-le à Feurs: les traîtres et les

brigands apprendront par sa mort ce qu'ils doivent attendre des vrais

patriotes!» D'autres enfin ne s'en tiennent pas à ces brutalités

et les rendent encore plus amères par des imprécations, par des

blasphèmes.

Durant cette terrible scène, l'abbé Coquet gardait un profond silence

et faisait intérieurement le sacrifice de sa vie. Cependant, à force

de vociférations, de trépignements, d'agitation furibonde, les

poitrines a la fin s'épuisèrent, les cris cessèrent. Le bon prêtre

saisit alors ce moment de calme pour adresser quelques paroles à cette

horde sauvage. «Mes amis, leur dit-il, je ne suis ni un traître ni

un monstre, comme vous vous l'imaginez; je n'ai jamais rien fait

d'hostile ni contre le gouvernement ni contre le pays. Tout mon rôle

se borne à porter secours aux infirmes, aux malades, à les consoler

dans leurs maux, à leur apprendre à bien mourir. Vous le voyez par

cette femme qui languit sur son lit de douleur dans une chambre

voisine. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me laisser lui

porter les dernières consolations. Vous ferez ensuite de moi ce que

vous voudrez.»

Un pareil discours était fait pour attendrir les coeurs les plus durs.

«Va! s'écrie après un moment de silence un de ces forcenés, va! nous

te tenons, tu ne nous échapperas plus.»

L'abbé Coquet entre donc dans la chambre de la malade; il aperçoit en

même temps une fenêtre donnant sur le jardin; il pourrait s'échapper

par cette issue, mas il n'a garde d'en profiter. «Que je suis

malheureuse! s'écrie la malade en le voyant s'avancer vers elle, que

je suis malheureuse d'être la cause de votre captivité, peut-être

de votre mort! Mais j'avais trop besoin de vos secours au moment si

redoutable de la mort... Ne craignez rien du reste; la sainte Vierge,

que j'ai bien priée cette nuit passée et les nuits précédentes, m'a

fait comprendre qu'il ne vous serait fait aucun mal. Veuillez donc

entendre ma confession et m'administrer les derniers sacrements.»

Depuis un instant le prêtre était dans l'exercice de cet auguste

ministère, quand les révolutionnaires, se ravisant, prennent la

résolution d'entrer dans la chambre de la malade; ils voulaient

empêcher le prêtre, leur captif, de s'échapper par la fenêtre dont

nous venons de parler. Mais aussitôt entrés, émus par tout ce qu'il

y a de touchant dans l'administration des derniers sacrements, ces

hommes naguère si farouches tombent subitement à genoux et semblent

plongés comme dans une extase. D'autres arrivent, ils sont terrassés

de même. Le prêtre, tout entier à ses fonctions sacrées, aux

exhortations qu'il adressait à la malade, ne s'était pas même aperçu

de cette scène étrange.

Les cérémonies terminées, l'abbé Coquet quitte le chevet de la

mourante pour s'occuper de son propre sort. «Allons, mes amis, dit le

généreux martyr en s'adressant à ses bourreaux, je suis à vous. J'ai

fait mon devoir, disposez de moi, je ne crains rien; mon corps peut

périr, mon âme est dans les mains de Dieu.» Mais, ô surprise! ô

merveilleux effet de là grâce divine! lorsque la victime croit marcher

au supplice, elle devient au contraire l'objet du plus beau triomphe

que puisse ambitionner le coeur d'un prêtre. Les bourreaux se taisent,

les menaces sont bien loin déjà des lèvres qui les ont proférées;

la haine a fait place à l'amour, l'impiété à la foi, le crime au

repentir. Tous ces tigres altérés de sang qui s'élançaient naguère sur

le ministre de Jésus-Christ comme sur une proie, sont là à ses pieds,

renversés, comme Paul sur le chemin de Damas, par une puissance

invisible, et confessant à haute voix le Dieu qu'ils osaient

persécuter dans la personne de son représentant sur la terre. Le

croirait-on? le chef de cette horde sanguinaire, l'organisateur de ce

guet-apens était le fils même de la pieuse femme qui achevait en ce

moment sa paisible et sainte agonie. Le misérable, loin d'adoucir, de

consoler les derniers moments de sa mère, n'avait pas craint d'offrir

en spectacle, à ses yeux qui allaient se fermer, les préparatifs d'un

meurtre et du meurtre de son confesseur!...

Mais la grâce divine venait de toucher son coeur comme celui de ses

complices. Les armes lui tombent des mains; à son tour il implore le

pardon du prêtre qui avait vainement sollicité sa clémence. Qu'on juge

de l'émotion de ce dernier. Il bénit Dieu en versant des larmes et

reçoit avec une joie inexprimable ces brebis perdues qui reviennent au

bercail. Puis, après avoir entendu les aveux des coupables, il fait

descendre sur eux le pardon en prononçant les paroles sacramentelles,

et tous ensemble redisent les bontés infinies du Dieu des chrétiens

pour lequel il n'est aucun crime sans miséricorde, si le pécheur est

pénétré d'un vrai repentir.

Tous se séparent alors en se disant adieu comme des frères, et le

missionnaire regagne sa retraite, le coeur débordant de consolation et

de reconnaissance.

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 28 / 61 题