Un riche seigneur avait à son service, suivant la coutume d'autrefois,
un bouffon chargé de le distraire par ses plaisanteries. Un jour il
le fit habiller à neuf des pieds jusqu'à la tête, et lui mit en même
temps entre les mains une baguette de bouffon, en lui recommandant
expressément de n'en faire présent à personne, si ce n'est à un plus
fou que lui. Le bouffon prit à coeur cet avertissement, et pour bien
de l'argent il n'aurait pas donné sa baguette. Quelque temps après il
arriva que le seigneur tomba mortellement malade. Alors il s'apprêta
à faire son testament; mais, comme dans ses bons jours il s'était peu
occupé des pauvres et avait encore moins réfléchi aux quatre choses
suprêmes, c'est-à-dire à la mort, au jugement, au ciel et à l'enfer,
il n'en fit pas plus alors que par le passé; il institua ses plus
proches parents héritiers de tous ses biens; quant à des aumônes ou
d'autres dispositions charitables, il n'en fut point question. Pas un
signe non plus pour la confession ni pour le saint Viatique.
En attendant, on pleurait et on gémissait dans le château, à la pensée
que le bon seigneur allait bientôt quitter ce monde. Le bouffon,
averti de ce qui se passait, courut droit à la chambre et au lit du
malade, et lui demanda d'un air triste: «Maître, j'apprends que vous
allez partir? Est-ce vrai?--Oui, répondit le malade d'une voix à
moitié brisée, oui, mon heure approche.--Où voulez-vous donc aller?
Les chevaux sont-ils déjà équipés, la voiture est-elle déjà attelée?
Et vous, êtes-vous tout prêt à partir?--Je n'en sais rien.--Mais vous
devez pourtant savoir a quelle distance vous allez, et combien de
temps vous resterez dehors? Est-ce un mois, quinze jours, ou toute une
année?--Je n'en sais rien.--Mais au moins reviendrez-vous?--Ah!....
peut-être jamais!...--Ainsi, répondit le bouffon d'une voix sévère et
convaincante, avec un regard pénétrant, vous faites un si grand voyage
que vous ne savez pas même si vous reviendrez, et vous ne faites pas
un seul préparatif pour une route aussi longue et aussi dangereuse?
Tenez, prenez la baguette de fou, ajouta-t-il en la posant sur le lit
du malade, car vous êtes un bien plus grand fou que moi!»
Le malade commença tout à coup à y voir clair; il reconnut, à sa
honte, que le bouffon n'avait jamais dit une vérité plus grande. Et
alors, il fit distribuer beaucoup d'argent aux pauvres et se prépara à
faire le voyage en chrétien[8].
[Note 8: Cette anecdote, déjà ancienne, est rapportée par
Guillaume Pépin, écrivain ecclésiastique.]
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