Deux années environ avant sa mort, arrivée le 24 février 1845, le
général Bernard, maréchal de camp de gendarmerie en retraite, membre
honoraire de la société de Saint-François-Xavier, aborde, peu
d'instants avant la réunion, le directeur des frères des Écoles
chrétiennes, et lui frappant sur l'épaule avec une rudesse amicale:
«Tenez, cher Frère, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand'
chose.
--Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coulé
sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez être ce que vous
dites; si vous vous accusiez d'être un retardataire vis-à-vis du grand
général de là-haut, à la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour
ou l'autre, et plus tôt que vous ne pensez, peut-être.
--Franchement, les conférences de notre Société, ce que je vois ici
comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que...
c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au
régiment: c'est le _hic_; une batterie à enlever me ferait moins
peur!
--Peur d'enfant, mon général! La confession n'est un épouvantail que
de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble à ces
prétendus fantômes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il
suffit de marcher pour qu'ils s'évanouissent; ou mieux encore, c'est
comme une médecine qui paraît amère au premier abord et qu'on trouve
de plus en plus douce à mesure qu'on la goûte, sans compter qu'elle
guérit infailliblement le malade... qui veut guérir. Essayez
seulement, et vous m'en direz des nouvelles.
--Hum ... hum ... À la manière dont vous en causez, on croirait qu'il
s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise délicieuse à nous
proposer! Et pourtant ... cette médecine, dont vous me faites une
peinture si séduisante, me paraît encore à moi une vraie médecine, une
médecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voilà la séance qui
commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun à son
poste! et moi dans ma guérite, c'est-à-dire, dans mon coin.
À quelques semaines de distance, une après-midi, le Frère directeur
voit entrer dans la salle commune le général, tout radieux, et qui
accourt lui presser les mains avec force:
«Oh! cher Frère! s'écrie-t-il, une bonne poignée de main; et tenez,
il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus
heureux que le jour où j'ai reçu la croix, et ce n'est pas peu dire.
Je crierais volontiers, comme ce jour-là: Vive l'empereur! Savez-vous
ce que j'ai fait ces jours-ci?
--Non, mais je le soupçonne à vos regards, répondit le Frère en
souriant.
--Juste! Vraiment oui, j'ai fait le grand pas! tous les anciens
comptes réglés! Au diable le vieil homme! Oui, cher Frère! j'ai suivi
votre conseil; je me suis confessé. Et que vous aviez bien raison:
Ça n'est effrayant qu'à distance et pour des poltrons! Il suffit
de commencer, et ensuite rien de plus facile, grâce à ce bon curé.
Voyez-vous, à mesure que je parlais, je sentais comme un poids qu'on
m'ôtait par degrés de dessus la poitrine; ou encore, j'étais comme
un homme qui rejette un poison qui lui tournait sur le coeur et sent
rapidement la santé revenir! J'ai rajeuni de trente ans; pour un rien
je m'envolerais au plafond; mais soyons sages et n'oublions pas que
nous avons des cheveux blancs: ne faisons pas rire vos écoliers, qui
pourraient nous voir à travers les carreaux. Une fois encore, cher
Frère, je vous remercie, car à votre conseil vous aurez joint, je n'en
doute pas, les prières.
Le bon Frère était presque aussi heureux que le général, et l'émotion
de sa parole le prouva bien à celui-ci.
Le brave militaire, dès lors, n'en fut que plus assidu aux réunions
de Saint-François-Xavier, qu'il édifiait par sa présence et qu'édifia
davantage encore le récit de sa mort.
Le général, après avoir accompli avec calme et recueillement tous les
devoirs du chrétien, ordonna, avant que le prêtre se fût éloigné,
qu'on fit venir toute sa famille. Celle-ci arriva tout en larmes, et
chacun se mit a genoux dans la chambre mortuaire. Il éleva alors la
voix et dit: «Mes enfants, je vous remercie de toutes les preuves
d'affection que vous m'avez données, et je vous prie de me pardonner
les peines que j'aurais pu vous causer en cette vie.»
Après un silence de quelques moments, interrompu par les sanglots des
assistants, il reprit:
«Vous tous que j'aime, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit.»
Puis il inclinait la tête, pendant qu'un dernier et paternel sourire
glissait sur ses lèvres. L'âme du juste était devant Dieu.
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