19.--LE MARQUIS D'OUTREMER.

Le marquis d'Outremer était un vrai philanthrope. Il ne s'amusait pas

à fonder ces oeuvres qui ne figurent guère que sur le papier et qui

servent surtout à obtenir des décorations à leurs fondateurs. Il

vivait de très peu, et ce qu'il eût pu employer de son superflu,

il préférait le donner aux pauvres, qu'il aimait, qu'il visitait

assidûment, qu'il soignait lui-même. Car, dans sa jeunesse, il avait

étudié la médecine, et le titre de docteur ne lui paraissait pas

messéant à côté de celui de marquis. Son défaut, c'était d'être non

seulement incrédule, mais impie.

Il avait une fille unique. Bien qu'il fût veuf et qu'il l'aimât avec

une extrême tendresse, Eudoxie, quand elle eut atteint ses vingt-cinq

ans, ayant manifesté le désir de se faire Soeur de Chanté, le marquis,

chose étonnante pour un libre-penseur, n'y avait mis aucun obstacle.

Il s'était contenté d'éprouver la vocation d'Eudoxie par quelques mois

d'attente. Il avait consulté les directeurs de sa fille, et sa fille

était devenue fille de Saint-Vincent de Paul. Depuis un an, on l'avait

chargée de la pharmacie, à l'hôpital civil de Castres.

Pendant le choléra, il passa bien des jours et des nuits, côte à côte

avec des prêtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur

ministère; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses

consolantes illusions. Mais le dévouement de ces bons prêtres,

égal, sinon supérieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de

libre-penseur.

Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus

pauvres pratiques. Le froid était vif et le verglas si glissant qu'il

eût fallu des patins pour cheminer d'un pied sûr à travers les rues de

la ville.

Notre marquis-médecin glissa. En cherchant à se retenir, il se donna

une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de

sorte que notre homme gisait presque inaperçu au coin d'une borne.

Tout à coup, de dessous une porte cochère, sortit une bonne laitière,

alerte et robuste, comme on l'est à la campagne.

«Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre

patient.--Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?--Comment je

vous connais? Mais qui ne connaît pas dans le quartier M. le marquis

d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrivé?» Le marquis

raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le

porter elle-même jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il

y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.

Pour oublier ce qu'il souffrait, le porté dit a la porteuse:

«Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire,

si ce n'est matériellement impossible.--Monsieur le marquis, vous êtes

pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais

pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander

un prêtre, de l'écouter avec votre coeur et de devenir bon chrétien.

Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel

que vous du même parti, en religion, que les débauchés et les

partageux?--Vous êtes saint Jean bouche d'or, laitière. Mais j'ai

promis; je tiendrai. Je ferai venir un prêtre. À lui, par exemple, de

me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.--Et moi, je

promets qu'elle sera douce.»

Quand un homme loyal comme le marquis consent à entendre la parole de

Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa défaite est certaine,

cette bienheureuse défaite qui vaut mieux que toutes les victoires.

«Voyez-vous, disait-il a l'abbé Antoine, à leur seconde entrevue

seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqué cette

promesse, sans cela j'étais capable de mourir dans mon impiété.

Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction.»

Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle

ne put qu'écrire à la bonne laitière. Mais elle le fit avec une

éloquence qui ravit et en même temps confusionna la pieuse femme.

Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant

aimé les oeuvres de miséricorde, il semblait qu'alors seulement il en

eût découvert l'esprit, la raison d'être, la céleste origine, et ce

baume qui, d'un coeur compatissant et chrétien, coule à la fois sur

les plaies du corps et sur les plaies de l'âme, et semble, remontant

vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-même d'une suavité céleste.

«C'est pourtant à vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je

faire pour vous?--Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de

ramener une âme à Dieu n'est pas une assez riche récompense, surtout

quand il s'agit d'une aussi belle âme?»

Un matin, la pauvre laitière vint trouver le marquis. Elle était

troublée et tenait une lettre à la main. «Eh bien, oui, dit-elle, si

vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garçon qui est

soldat en Afrique, et qui m'écrit des choses navrantes... Je crains

bien qu'il ait perdu la foi.» Le marquis pria.

Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyée à Toulouse, à l'hôpital

militaire. L'hôpital était comble. Depuis huit jours, il était arrivé

d'Alger un nombre considérable de soldats malades. Soeur Eudoxie les

soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, très jeune,

au sourire triste et doux: il était miné par les fièvres d'Afrique...

Autre chose encore le dévorait.

Avec ce tact exquis de la Soeur de Charité, qui est presque le tact

d'une mère, Soeur Eudoxie vit qu'il y avait là une blessure; que cette

blessure s'envenimait en devenant secrète, que la confiance peut-être

allait la guérir.

Un jour, tout naturellement, et sans que Soeur Eudoxie le lui

eût demandé, le soldat lui raconta son âme. Il avait été élevé

chrétiennement. Sa mère n'était pas seulement pieuse: c'était une

sainte.

Enfin, Soeur Eudoxie apprit le nom du jeune soldat. C'est dire qu'elle

redoubla d'efforts pour le ramener à Dieu. Il y avait là une dette de

reconnaissance filiale à acquitter.

Un jour, elle aborda le malade en ces termes: «Je connais votre mère,

la bonne, l'ardente, la pieuse, la charitable Mme X... Elle a sauvé

mon père doublement: son corps, d'abord, puis son âme. Je voudrais

essayer de me libérer envers elle. Vous seul pouvez m'en fournir

les moyens: faites comme mon père. Je ne dirai pas de vous rendre à

l'aveuglette, mais de consentir à écouter un bon prêtre.» Jacques, que

les raisonnements avaient trouvé insensible, se laissa émouvoir.

Une fois le bon prêtre à son chevet, une fois cette voix entendue,

au fond de laquelle Jacques ne pouvait méconnaître la sincérité, la

tendresse, la vraie charité, l'obstacle fut levé. Il revint à Dieu du

fond du coeur.

Jacques converti, le calme de son âme réagit sur son corps. La fièvre

tomba. Et il eut vite son congé de convalescence.

Oh! quelles douces larmes coulèrent de tous les yeux, lorsqu'il

retrouva sa mère et le marquis! Et avec quels transports d'amour ils

bénirent ensemble les miséricordes divines! ...

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 25 / 61 题