Il y a quelques années, en me rendant à Paris, raconte un homme du
monde, je me détournai de la route directe pour aller prier sur
la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de
voiture, j'étais bientôt arrivé au cimetière. Je me mis à le parcourir
dans toutes les directions, m'arrêtant devant chaque tombe, lisant
toutes les inscriptions sans pouvoir découvrir le nom que je
cherchais. Je commençais à désespérer d'y parvenir, quand j'aperçus un
officier qui était à l'extrémité opposée. J'allai droit à lui: nous
nous rencontrâmes près d'une place où la terre avait été fraîchement
remuée; au milieu, une petite croix de bois apparaissait à peine entre
quelques rares gazons. Nous échangeâmes un salut; je prononçai le
nom d'Alexis. «C'était mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez
donc?--Je suis entré ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et
voici précisément le lieu où il repose.»
Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prières s'élancèrent
à la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fûmes
relevés: «J'avais encore un autre désir, lui dis-je, et il est en
votre pouvoir de l'accomplir. Vous étiez, m'avez-vous dit, l'ami
intime d'Alexis; vous avez sans doute assisté à ses derniers moments;
ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le récit de votre
bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'à moi, monsieur. Mais,
pour apprécier combien sa mort a été belle, il est nécessaire de
remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques années
de sa vie; ce sera la mienne aussi.
«Nous sommes entrés le même jour, Alexis et moi, à l'École militaire;
dès notre première entrevue, une secrète sympathie nous attira l'un
vers l'autre. Nous eûmes le bonheur d'entrer dans le même régiment. Il
eût été difficile de se figurer deux caractères mieux en harmonie que
les nôtres. Graves, sérieux, réservés, nous prenions en horreur les
plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs
bruyants. Nous ne quittions l'étude que pour discourir entre nous des
matières que nous venions d'apprendre, et, chose déplorable! nous
n'avions de foi qu'en nous-mêmes, et toutefois, sur ce point-là
même, il y avait entre nous une grande différence. Alexis était
_incrédule_, moi j'étais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en
dérision des choses saintes, cet excellent Alexis me blâmait; il
m'adressait des reproches sévères, bien que toujours affectueux.
L'hiver venu, nous allâmes, chacun de notre côté, en semestre. À notre
rentrée au régiment, après quelques paroles d'amitié échangées entre
nous, «Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pâques
avant de partir?--Non, répliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez
que la question lui avait déplu.--Je veux parier avec toi, repris-je,
que ta mère t'aura bien persécuté pour cela.--Elle m'y a exhorté
tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien
communier, et que, grâce à Dieu, j'en avais encore assez pour ne
vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en
attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne
tardera pas à venir, je l'espère. Oui, je l'espère!» répéta-t-il en se
tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.
«En ce moment, je ne sais quel génie infernal s'empara de moi: sans
respect pour l'amitié, sans égard pour les lois de la politesse,
j'éclatai grossièrement de rire. Mais je ne tardai pas à m'en
repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait
faite à son coeur. «Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas
bien... je ne m'attendais pas à cela de ta part... moi qui te croyais
un si bon coeur...» Tels furent ses reproches; il y avait à la
fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui
l'accompagnait quelque chose de si profondément triste et douloureux,
que je fus saisi de confusion. «J'ai eu tort... me pardonneras-tu?...
cela ne m'arrivera plus...» Je ne pus en dire davantage; lui, aussitôt
... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me
précipitai: notre amitié était devenue plus étroite que jamais.
«Un jour, nous étions allés ensemble à l'hôpital visiter quelques-uns
de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier
soupir. «C'est triste, dis-je à Alexis, de voir un militaire mourir
dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort
pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est préparé, reprit-il;
car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous
frappe en traître...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans
confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais
cependant promis...» Et après un court intervalle de silence: «Tu l'as
dit, je désire et je désire vivement ne pas mourir sans confession...
J'ai même... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pensé que
si je venais quelque jour à tomber malade, je m'adresserais a toi pour
aller chercher un prêtre; et je puis compter que tu me rendras ce
service, n'est-il pas vrai?» Il remarqua la surprise que me causait
une telle demande; il insista: «Tu me le promets, mon ami?...» Et il
me tendit la main... J'hésitai encore; mais la pensée que mon refus
affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre
considération: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui
promis, de mauvaise grâce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il
n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.
«Dès que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut,
je ne le quittai plus. Je m'étais établi dans sa chambre; le jour,
j'étais constamment à le garder; je le veillai toutes les nuits. Un
matin, le médecin venait de faire sa visite accoutumée. Il avait
remarqué un grand changement en lui; des symptômes fâcheux s'étaient
manifestés; ses traits étaient visiblement altérés. Alexis se tourna
vers moi, souleva péniblement sa tête appesantie et s'efforça
vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogèrent; il me
sembla qu'il me disait: «Tu as oublié ta promesse... Et moi qui avais
compté sur ton amitié!...--J'y vais, j'y vais!» Je ne dis que ce
mot, et j'étais parti comme un trait. En entrant chez le curé de
la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piété
fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. «Monsieur, lui
dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demandé de vous
aller chercher: je n'ai pu qu'obéir; car le voeu d'un ami, et surtout
d'un ami mourant, est une chose sacrée.» Nous nous dirigeâmes vers la
maison du pauvre malade; j'introduisis le prêtre dans la chambre, et
je les laissai seuls.
«Après une demi-heure d'attente, je fus rappelé; une cérémonie
religieuse se préparait. J'étais debout au pied du lit. Au moment
où elle commença, je délibérais en moi-même si je garderais la même
attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le
coeur de mon ami?... Je n'hésitai plus; mon genou orgueilleux fléchit,
et il resta ployé pendant tout le temps que le prêtre fit les onctions
sacrées. Et cependant, à quoi pensais-je dans un tel moment?... À
prier?... Hélas! je n'en avais plus le souci; j'étais à me demander
comment un esprit aussi distingué que l'était Alexis pût être dupe
de semblables momeries. Telles étaient les détestables pensées qui
m'obsédaient; voilà en quel abîme j'étais tombé, ô mon Dieu!...
«Il ne restait plus qu'à accomplir une dernière cérémonie, la plus
importante de toutes. Le prêtre ouvrit une boîte d'argent; il en tira
avec respect une hostie consacrée, et la présenta au malade, qui
recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je
le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi à son
aspect? Ses mains s'étaient jointes, et elles s'élevèrent au ciel, et
ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils réfléchissaient les plus
belles vertus, la foi, l'espérance et l'amour... Je baissai la tête:
un sentiment inconnu, nouveau, avait traversé mon esprit; pénétré
d'admiration pour mon ami, j'en étais venu à rougir de moi-même.
«Après que le curé se fut retiré, Alexis me tendit la main; je
l'arrosai de mes larmes. «Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais
pas attendu moins de toi!...» Et, après une courte pause, il ajouta:
«Je suis heureux maintenant!» Qui pourrait produire l'accent avec
lequel il prononça ses paroles? ... Ce n'était pas l'accent d'un
homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensées,
c'est ainsi qu'ils parlent. «Je suis heureux!» Pauvre jeune homme! Et
il se voyait mourir à la fleur des ans, lui, doté des dons les plus
précieux de l'esprit et du coeur, lui, chéri de ses amis, adoré de sa
famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans
des souffrances aiguës! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments
semblables?... Qui?... À la foi seule il appartient de répondre à
cette question.
«Et la religion qui opère un tel prodige serait-elle donc un jeu
d'enfant?... Non, me disais-je, elle est réellement divine... Il
pressentait ce qui se passait au dedans de moi, et il m'interrogea
d'un regard; je lui avouai tout en fondant en larmes. «Mon Dieu,
s'écria-t-il, je vous bénis! C'est maintenant que je puis le dire en
toute vérité et dans l'effusion de mon coeur: Je suis heureux!»
«Pendant la première période de sa maladie, la douleur arrachait à
Alexis d'assez fréquentes marques d'impatience; maintenant, pas un
murmure, pas une seule plainte. Il semblait que le Dieu qui venait
de descendre dans son sein y eût déposé un trésor de douceur, de
résignation et de paix. Ainsi se passèrent ses derniers jours.
Vous n'exigerez pas, monsieur, que je m'étende davantage sur cette
douloureuse catastrophe. Hélas! quand je m'y porte par la pensée,
les paroles me manquent pour rendre ce que je sens; je ne sais plus
m'exprimer que par mes larmes.»
L'officier s'était tu, sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Je
respectai son silence. Il reprit la parole et continua:
«Après que nous lui eûmes rendu les derniers devoirs, au retour de la
cérémonie funèbre je m'enfermai dans ma chambre et j'y restai jusqu'au
soir. À l'entrée de la nuit j'allai chez le curé. «Monsieur, lui
dis-je en entrant, je viens vous remercier...--Et de quoi donc?
interrompit-il avec un accent gracieux; je n'ai fait que mon devoir;
c'est là une des fonctions les plus essentielles de notre ministère,
et une des plus douces aussi quand nous trouvons des âmes disposées
à l'accueillir comme l'était votre ami. Oui, j'en ai la ferme
conviction, nous pouvons compter en lui un protecteur dans le
ciel----Monsieur, c'est à moi plutôt à vous remercier... Je vois que
vous ne soupçonnez pas le véritable motif qui m'amène ici... Pendant
que vous administriez les derniers sacrements à mon ami, j'étais là
(vous vous le rappelez peut-être) à genoux au pied de son lit. J'étais
tombé à terre incrédule; je l'ai vu communier et je me suis relevé
chrétien. Chrétien! qu'ai-je dit? Ah! je ne le sens que trop, je suis
indigne de porter un si beau nom.--Je puis dès ce moment vous le
donner, ce nom,» dit le prêtre; et me serrant tendrement entre ses
bras: «Oui, mon frère! mon cher frère! quiconque veut sincèrement
revenir à Dieu, celui-là est réellement et dans toute la force du
terme un chrétien.--Maintenant, mon Père, j'avais un second but en
venant vous voir. J'ai préparé ma confession tout à l'heure, et je
vous prie de m'écouter--Et, sans attendre de réponse, j'étais tombé
à ses pieds. Que vous dirai-je de plus, monsieur! De ce jour date ma
conversion...»
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