Dans un émouvant récit, le P. Hermann a raconté le baptême et la
conversion d'un de ses neveux, né comme lui dans la religion juive.
Rien de plus édifiant que cette histoire, dont les détails semblent
nous reporter aux premiers temps du christianisme.
Il y a quelques années, dit-il, un enfant, alors âgé de sept ans, vint
avec son père et sa mère, tous les deux juifs comme lui, me visiter au
monastère des Carmes, près de la ville d'Agen. C'était à l'époque des
belles processions de la Fête-Dieu. On avait inspiré à cet enfant une
profonde horreur pour notre divin Crucifié: cependant la grâce, se
répandant avec profusion du fond de l'ostensoir où Jésus daigne se
cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette âme si
naïve, si inaccoutumée à nos mystères; elle attira ce jeune coeur à
son amour avec une si forte véhémence et une si forte douceur que
l'enfant crut à la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement
de son amour avant de connaître aucune autre des vérités de notre
divine religion. Aussi, à force de prières et de supplications,
obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revêtir les ornements d'un
de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Très
Saint-Sacrement, répandent des fleurs sous les pas de Jésus-Hostie.
Ravi de joies et de consolations célestes, après avoir rempli cette
angélique fonction, il courut à son père: «Ô mon père! dit-il, quel
bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu.» Dans la bouche de
ce petit enfant juif, c'était toute une profession de foi nouvelle...
Le père, redoutant qu'on ne fît changer de religion à ce fils unique
sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorénavant et
voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa résidence. Mais, avant
le départ, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait
frappé, pénétré, presque renversé la jeune mère, l'avait rendue
chrétienne et, dans le plus profond mystère d'une nuit silencieuse,
celle-ci avait reçu le baptême et l'Eucharistie des mains sacerdotales
de son propre frère[7]. Le jour suivant, l'Évêque lui donnait le
sacrement de confirmation. Rien n'avait transpiré de ce pieux secret
et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eût
une chrétienne dans son sein.
[Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.]
Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes
impressions que son âme avait puisées dans ces fêtes chrétiennes; il
en parla souvent à sa mère, il la questionna, et celle-ci, heureuse de
voir germer dans cette chère âme la semence de lumière que la grâce
y avait jetée, ne se fit pas prier pour développer dans son esprit,
avide de s'éclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux
Jésus qui a voulu naître d'une fille de Jacob et se faire homme pour
sauver les brebis d'Israël...
Dès ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent
n'étaient plus occupés que de la pensée et du souvenir de la divine
Hostie qui avait blessé d'amour son pauvre coeur, et chaque soir,
après s'être assuré que son père était endormi, il rouvrait les
yeux, il se mettait à prier longtemps le doux Enfant Jésus et à bien
apprendre son catéchisme. «Ô mon Jésus! disait-il, quand donc mon
jeûne finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte
Communion et vous presser sur mon coeur!» Ce qui le préoccupait
vivement, c'était le changement qu'il avait remarqué dans sa mère
depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes,
d'autres démarches, des principes et des goûts plus sévères, et un
jour il lui dit: «Mère, si vous ne m'assurez que vous n'êtes pas
baptisée, je le croirai.» La mère, embarrassée, ne sut que répondre.
«Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous êtes déjà chrétienne et
j'espère que le bon Jésus me réunira bientôt à vous et que nous ferons
ensemble notre première communion...» La mère, tressaillant d'une
émotion mêlée de joie et de crainte, osa avouer à son fils qu'elle
recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit à
pleurer à chaudes larmes, à sangloter, à se jeter au cou de sa mère:
«Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me
tenir tout près de vous quand Jésus sera dans votre coeur, afin que
je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... Ô mère
bien-aimée, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque
chose de votre communion; une mère partage volontiers avec son enfant
sa nourriture..» Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mère et
baisait avec respect ses vêtements. Ce désir dura quatre années tout
entières. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre
enfant pour concilier l'obéissance qu'il devait à son père avec sa
foi vive, sa préoccupation unique de devenir chrétien, d'apprendre à
connaître, à aimer, à servir Jésus-Christ, serait chose impossible. Ce
fut un long martyre...
À onze ans, Georges assiste à la solennité d'une première communion
dans sa paroisse. Il connaît Jésus, il aime Jésus, il ne désire que
Jésus!... son petit coeur est tout brûlant de soif pour Jésus. Il voit
tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher légitimement de
la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de
l'église, dévorant ses larmes, lançant à tous ces heureux enfants des
regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
Quelques mois après cette fête de sa paroisse, la mère m'écrivait
qu'elle ne pouvait résister aux larmes de son fils qui menaçait
d'aller demander le baptême au premier prêtre qu'il pourrait attendrir
sur son sort. On pesa mûrement toutes les difficultés de sa position
vis-à-vis d'un père chéri, mais pour qui l'heure de la foi en
Jésus-Christ n'avait pas encore sonné et qui s'armait de toute son
autorité pour empêcher son fils de devenir chrétien.
L'amour de Jésus-Christ fut le plus fort, et il fut décidé que je
viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il
entra dans la chapelle, conduit par sa mère! Celle-ci tremblait d'être
surprise dans cette pieuse soustraction à la surveillance paternelle.
Avec quelle piété le petit Georges se mettait à genoux, calme,
heureux, fort de sa résolution, le visage rayonnant d'une sainte
allégresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le
baptême.--Mais savez-vous bien que demain, peut-être, on voudra vous
contraindre à entrer dans la synagogue, afin de participer à un culte
aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaïsme.--Mais si
l'on voulait avec menaces vous obliger à fouler aux pieds le Crucifix,
en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je
mourrais plutôt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et
mains, et si malgré mes cris, ma protestation et ma résistance, on me
portait dans la synagogue et on plaçait mes pieds sur le visage du
Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonté résistait?--Non, mon
enfant, la volonté seule constitue le péché.--Alors, je demande le
baptême. De grâce, accordez-le-moi.»
La cérémonie continue au milieu de la plus profonde émotion des
assistants. Après le baptême, vint la sainte messe, et après
avoir faire descendre et reçu mon Dieu dans les transports de la
reconnaissance, je me retournai et montrai à l'heureux enfant
l'objet de tous ses voeux, de tous ses désirs. Jamais spectacle plus
attendrissant n'avait frappé les regards de la foi chrétienne!...
Agenouillé entre sa mère et sa marraine, il aspira dans un divin
baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jésus qui venait lui
apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas
même la crainte d'être surpris par son père... Quelques semaines
après, il communia encore pour la Toussaint avec la même allégresse,
et puis vint l'heure de l'épreuve.
Son père lui présenta un livre et lui dit: «Faisons la prière.--Mon
père, je ne puis pas prier dans ce livre des Israélites.--Et
pourquoi?--Je suis chrétien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te
livres à un jeu cruel! tu ne parles pas sérieusement, je pense. Du
reste, tu sais bien que ton baptême ne serait pas valide sans le
consentement de ton père.--Pardon, mon père, dans notre sainte
religion catholique, il suffit d'avoir l'âge de raison et
l'instruction religieuse pour être baptisé validement.» Le père
dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours après,
il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays
protestant, à quatre cent cinquante lieues de sa mère.
Tous les efforts qu'on fit pour découvrir l'asile où l'on avait
relégué le pauvre enfant demeurèrent inutiles. On avait mis en
mouvement toutes les autorités civiles et politiques pour le chercher;
mais comme il avait été placé sous un nom supposé dans un pensionnat
dirigé par des hérétiques, toutes les démarches furent sans succès,
et la mère resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux
lions, fut en butte à des assauts acharnés pour lui faire renier sa
foi. «Je voudrais revoir ma mère, s'écriait-il souvent en versant
d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui répliquait-on, si tu
abjures.--Oh! non, je suis chrétien, je suis catholique et je préfère
tout souffrir plutôt que de renoncer à ma foi.»
Et malgré cette héroïque fidélité, on écrivait à la mère que son fils
était rentré dans les ténèbres du judaïsme. Mais elle avait confiance
en Jésus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que
devenir toute seule à Paris, elle alla se réfugier à Lyon, où elle fut
accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber
ses larmes sur la Table Sainte où elle venait puiser des forces dans
la réception du Pain quotidien, de ce Jésus pour l'amour duquel elle
s'était exposée à la cruelle séparation de son fils unique.
Trois mois se sont écoulés encore, et une lettre venue du fond de
l'Allemagne lui dit: «Venez, votre fils est ici.» Elle accourt, et
après un pénible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au
moment où elle aperçoit sa famille, elle s'écrie: «Mon fils! où est
mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'après avoir fait serment
devant Dieu que vous l'élèverez dans la religion juive et que vous ne
manifesterez par aucun signe extérieur la religion catholique que vous
avez embrassée.»
Après quelques semaines d'une déchirante agonie, le coeur du père
se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa présence, à la
condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jeté
au cou de sa mère, celle-ci l'a baigné de ses larmes, ils n'ont pu
prononcer les doux noms de Jésus et de Marie; mais dans une lettre, ma
pauvre soeur me disait: «Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris,
j'ai senti, je suis sûre qu'il est resté fidèle. Oui, j'ai senti
dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours
chrétien.»
Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau privé du trésor pour
lequel il avait affronté toute cette persécution religieuse: il
s'était fait chrétien pour pouvoir communier, et voici que depuis la
Toussaint jusqu'à Pâques une sévère surveillance l'avait empêché de se
rendre à l'église et il se trouvait placé dans une pension, dans une
ville où il n'y avait pas un seul prêtre catholique... Peut-on se
figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour,
(jour secrètement fixé d'avance), il parvient enfin à se soustraire à
la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais
ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard
ému attend un messager du ciel... Un monsieur passe près de lui et
le regarde avec un intérêt marqué: c'est bien lui. Savez-vous qui
c'était? C'était un prêtre missionnaire que la mère du petit Georges
avait attendri sur son sort. Il s'était déguisé et était venu se
promener, comme par hasard, dans ce même bois, et le pauvre enfant put
faire pour la première fois sa confession depuis son enlèvement, qui
remontait à dix mois. Il la fit dans un bois, à l'ombre d'un arbre
protecteur... Mais ce n'était pas tout: comment communier?
Le prêtre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui séparait sa mission du
lieu habité par le pauvre néophyte. On pria, on étudia le terrain, et
enfin, quelques jours après, le missionnaire se déguisa de nouveau,
prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le trésor des
cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau à vapeur, au
milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jésus-Christ,
vrai Dieu et vrai homme, était caché sur la poitrine de cet heureux
prêtre. L'enfant avait pu s'échapper de l'école pour accourir dans la
chambre de sa mère, et là, dans cette chambre où il avait improvisé un
petit autel couvert de fleurs et de lumières, tous deux à genoux
ils attendaient la visite si ardemment désirée du Sauveur Jésus en
personne qui voulait bien condescendre à venir les fortifier dans leur
exil.
Enfin le prêtre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette
périlleuse entreprise, arriva avec son dépôt précieux, et dans ce pays
sans foi, dans cette ville sans prêtre, sans église catholique, et
dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et
s'unir à son Jésus.
Voici ce qu'il m'écrivit quelques jours après:
«Quand je me réveille la nuit, ô mon cher oncle, pour penser à toutes
les grâces que le bon Jésus m'a faites depuis que je suis ici, loin de
tout secours religieux, quand je pense surtout à la communion que j'ai
pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je
me mets à bondir de joie sur mon lit et à mordre ma couverture dans le
transport de ma reconnaissance.»
Quelques mois après, il m'écrivait encore: «Nous sommes à la veille de
Noël, et à l'approche de cette solennité la surveillance redouble pour
m'empêcher de recevoir mon Dieu. Hélas! devrai-je passer ces belles
fêtes dans un douloureux jeûne, privé du pain de vie? Priez le saint
Enfant Jésus que mon jeûne finisse bientôt. Il faut que je sois bien
sage pour dédommager maman de ne pas se trouver à Lyon pendant que
vous y prêchez.»
Ici se termine le touchant récit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a
été rendu à sa mère, et ils ne se sont plus séparés. Le bon religieux
revit, trois ans après lui avoir donné le baptême, cet enfant chéri
qu'il ne cessa de diriger jusqu'à sa mort.
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