Un soir de l'année 1855, après une laborieuse journée, l'abbé
Baron[6], alors vicaire à Douai, était rentré dans sa modeste demeure
et se reposait de ses travaux apostoliques en récitant l'Office divin.
On vint frapper à sa porte; il ouvrit, et une petite fille se présenta
devant lui, le priant de passer, le plus tôt qu'il lui serait
possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue
***, n° 28. Le bon abbé voulut interrompre sa prière et se rendre
aussitôt avec l'enfant à l'adresse indiquée; mais la petite messagère
lui dit que la chose n'était pas urgente à ce point, et qu'on lui
demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de
peur d'accident. Le prêtre prit donc l'adresse de la malade et dit à
l'enfant de le précéder et d'annoncer sa visite très prochaine.
[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise à la guerre de 1870,
par son dévouement héroïque et les services éminents qu'il a rendus à
l'armée française.]
Quand il eut terminé la récitation de son Office, le pieux abbé se mit
en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait à verse et que
le froid était vif. Il s'agissait de sauver une âme, de consoler une
douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil?
Arrivé dans la rue indiquée par l'enfant, le prêtre entra au n° 18,
convaincu que c'était bien là le numéro qu'on lui avait donné. La
maison était pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prêtre monta
l'escalier à tâtons et frappa à la première porte qu'il trouva sous sa
main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclésiastique,
entra dans une brutale colère, répondit par trois ou quatre injures à
la demande polie du charitable prêtre, qui s'informait si ce n'était
point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la
porte au nez.
Patient et doux comme le divin Maître, le prêtre frappa à la porte
suivante, où il ne fut guère mieux accueilli.
Il monta au second étage, un petit garçon était dans le corridor. «Mon
enfant, lui dit le bon prêtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une
pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle
s'appelle madame Gérard.--Il y a bien à la porte là-bas au bout du
corridor une pauvre dame très malade, monsieur le Curé; papa disait
même qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne
s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le
plaisir de me conduire à sa porte.» Et l'enfant le conduisit.
L'abbé ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprès d'un lit où
était en effet une femme malade à l'agonie, était assis un homme d'une
cinquantaine d'années, qui se leva et parut fort étonné à la vue d'un
prêtre. Celui-ci le salua avec affabilité et lui demanda comment
allait sa pauvre femme; «car c'est sans doute votre femme,
ajouta-t-il, et vous êtes monsieur Gérard?...--Moi? répondit
brusquement le maître de la chambre; point du tout. Qui vous a dit
de venir ici et de vous mêler de nos affaires?--Mais on vient de
m'envoyer chercher, repartit le prêtre fort étonné. On m'a dit qu'une
pauvre dame Gérard, malade à l'extrémité, m'envoyait quérir pour
recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mépris de
rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre
dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministère. C'est
le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette
méprise.»
«Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante,
c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec
emportement. Voici plus de dix ans qu'un prêtre n'a mis les pieds chez
moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est à moi, mêlez-vous
de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prêtre avec
douceur et fermeté. Votre femme est à Dieu avant d'être à vous, et
vous n'avez pas le droit de disposer de son âme. Si votre femme veut
se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner
que si, de sa propre volonté, elle refuse mon ministère.»
Et s'approchant de la malade: «Madame, lui dit-il, désirez-vous vous
réconcilier avec Dieu et mourir chrétiennement?» La pauvre femme leva
les mains au ciel et se mit à pleurer de joie. «C'est le bon Dieu
qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari
d'appeler un prêtre, et il m'a toujours refusé. Je veux me réconcilier
avec le bon Dieu, qui a eu pitié de moi.--Vous l'entendez, Monsieur?
dit le prêtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques
moments me laisser seul avec cette pauvre dame.»--Et ces paroles
furent prononcées avec tant de fermeté et de résolution, qu'il fut
comme forcé de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.
«Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvée,» dit en pleurant la mourante. Et
montrant au prêtre un chapelet suspendu auprès de son lit: «J'ai eu
la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour éviter des
scènes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonné la pratique de mes
devoirs religieux; mais je n'ai jamais cessé de me recommander à la
bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou à peu près, j'ai dit un bout
de mon chapelet, et j'ai toujours conservé l'amour de la sainte Mère
de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbé, qui vous amène à moi; c'est
elle qui sauve ma pauvre âme!...» Profondément touché de cette
scène attendrissante, le bon prêtre consola la malade, l'aida à se
confesser, lui donna l'absolution de ses péchés, et lui dit, en la
quittant, de se préparer de son mieux à recevoir le saint Viatique et
l'Extrême-Onction, qu'il allait chercher à la paroisse voisine.
En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui
rentra fort mécontent auprès de son heureuse femme.
L'abbé avait regardé dans son calepin l'adresse de la malade, pour
laquelle on était venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n°
18, c'était le n° 28 qui lui avait été indiqué. Tout en bénissant le
bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hâta d'aller à ce n° 28,
où il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son
tour, puis, sans perdre de temps, il alla réveiller le sacristain de
la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il
revint auprès de ses deux malades; mais quand il entra à son cher n°
18, sa pénitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution
sacramentelle le pardon de ses péchés, et la ferveur de sa bonne
volonté avait sans doute suppléé aux yeux du Dieu de miséricorde aux
autres secours que le prêtre lui apportait.
Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge
des pécheurs, consolatrice des affligés, le ministre de Dieu termina
auprès de l'autre malade ce qu'il avait à faire; et c'est lui-même qui
a donné tous les détails de cette touchante aventure. Elle montre une
fois de plus quels trésors de bénédiction sont renfermés dans la piété
envers Marie, et combien Jésus est miséricordieux pour ceux qui aiment
sa Mère.
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