14.--UNE MÉPRISE QUI PORTE BONHEUR.

Un soir de l'année 1855, après une laborieuse journée, l'abbé

Baron[6], alors vicaire à Douai, était rentré dans sa modeste demeure

et se reposait de ses travaux apostoliques en récitant l'Office divin.

On vint frapper à sa porte; il ouvrit, et une petite fille se présenta

devant lui, le priant de passer, le plus tôt qu'il lui serait

possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue

***, n° 28. Le bon abbé voulut interrompre sa prière et se rendre

aussitôt avec l'enfant à l'adresse indiquée; mais la petite messagère

lui dit que la chose n'était pas urgente à ce point, et qu'on lui

demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de

peur d'accident. Le prêtre prit donc l'adresse de la malade et dit à

l'enfant de le précéder et d'annoncer sa visite très prochaine.

[Note 6: C'est celui qui s'est immortalise à la guerre de 1870,

par son dévouement héroïque et les services éminents qu'il a rendus à

l'armée française.]

Quand il eut terminé la récitation de son Office, le pieux abbé se mit

en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait à verse et que

le froid était vif. Il s'agissait de sauver une âme, de consoler une

douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil?

Arrivé dans la rue indiquée par l'enfant, le prêtre entra au n° 18,

convaincu que c'était bien là le numéro qu'on lui avait donné. La

maison était pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le prêtre monta

l'escalier à tâtons et frappa à la première porte qu'il trouva sous sa

main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclésiastique,

entra dans une brutale colère, répondit par trois ou quatre injures à

la demande polie du charitable prêtre, qui s'informait si ce n'était

point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la

porte au nez.

Patient et doux comme le divin Maître, le prêtre frappa à la porte

suivante, où il ne fut guère mieux accueilli.

Il monta au second étage, un petit garçon était dans le corridor. «Mon

enfant, lui dit le bon prêtre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une

pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle

s'appelle madame Gérard.--Il y a bien à la porte là-bas au bout du

corridor une pauvre dame très malade, monsieur le Curé; papa disait

même qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne

s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le

plaisir de me conduire à sa porte.» Et l'enfant le conduisit.

L'abbé ouvrit la porte, entra dans la chambre. Auprès d'un lit où

était en effet une femme malade à l'agonie, était assis un homme d'une

cinquantaine d'années, qui se leva et parut fort étonné à la vue d'un

prêtre. Celui-ci le salua avec affabilité et lui demanda comment

allait sa pauvre femme; «car c'est sans doute votre femme,

ajouta-t-il, et vous êtes monsieur Gérard?...--Moi? répondit

brusquement le maître de la chambre; point du tout. Qui vous a dit

de venir ici et de vous mêler de nos affaires?--Mais on vient de

m'envoyer chercher, repartit le prêtre fort étonné. On m'a dit qu'une

pauvre dame Gérard, malade à l'extrémité, m'envoyait quérir pour

recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mépris de

rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre

dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministère. C'est

le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette

méprise.»

«Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante,

c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec

emportement. Voici plus de dix ans qu'un prêtre n'a mis les pieds chez

moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est à moi, mêlez-vous

de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le prêtre avec

douceur et fermeté. Votre femme est à Dieu avant d'être à vous, et

vous n'avez pas le droit de disposer de son âme. Si votre femme veut

se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner

que si, de sa propre volonté, elle refuse mon ministère.»

Et s'approchant de la malade: «Madame, lui dit-il, désirez-vous vous

réconcilier avec Dieu et mourir chrétiennement?» La pauvre femme leva

les mains au ciel et se mit à pleurer de joie. «C'est le bon Dieu

qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari

d'appeler un prêtre, et il m'a toujours refusé. Je veux me réconcilier

avec le bon Dieu, qui a eu pitié de moi.--Vous l'entendez, Monsieur?

dit le prêtre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques

moments me laisser seul avec cette pauvre dame.»--Et ces paroles

furent prononcées avec tant de fermeté et de résolution, qu'il fut

comme forcé de se retirer; ce qu'il fit en grommelant.

«Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvée,» dit en pleurant la mourante. Et

montrant au prêtre un chapelet suspendu auprès de son lit: «J'ai eu

la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour éviter des

scènes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonné la pratique de mes

devoirs religieux; mais je n'ai jamais cessé de me recommander à la

bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou à peu près, j'ai dit un bout

de mon chapelet, et j'ai toujours conservé l'amour de la sainte Mère

de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbé, qui vous amène à moi; c'est

elle qui sauve ma pauvre âme!...» Profondément touché de cette

scène attendrissante, le bon prêtre consola la malade, l'aida à se

confesser, lui donna l'absolution de ses péchés, et lui dit, en la

quittant, de se préparer de son mieux à recevoir le saint Viatique et

l'Extrême-Onction, qu'il allait chercher à la paroisse voisine.

En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui

rentra fort mécontent auprès de son heureuse femme.

L'abbé avait regardé dans son calepin l'adresse de la malade, pour

laquelle on était venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n°

18, c'était le n° 28 qui lui avait été indiqué. Tout en bénissant le

bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hâta d'aller à ce n° 28,

où il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son

tour, puis, sans perdre de temps, il alla réveiller le sacristain de

la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il

revint auprès de ses deux malades; mais quand il entra à son cher n°

18, sa pénitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution

sacramentelle le pardon de ses péchés, et la ferveur de sa bonne

volonté avait sans doute suppléé aux yeux du Dieu de miséricorde aux

autres secours que le prêtre lui apportait.

Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge

des pécheurs, consolatrice des affligés, le ministre de Dieu termina

auprès de l'autre malade ce qu'il avait à faire; et c'est lui-même qui

a donné tous les détails de cette touchante aventure. Elle montre une

fois de plus quels trésors de bénédiction sont renfermés dans la piété

envers Marie, et combien Jésus est miséricordieux pour ceux qui aiment

sa Mère.

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 20 / 61 题