Une actrice de Genève avait une petite fille de onze ou douze ans.
La mère, tout oublieuse qu'elle était pour elle-même de ses devoirs
religieux, se souvint cependant qu'elle était catholique et voulut que
son enfant fit et fit bien sa première communion. Elle la conduisit
en conséquence chez l'abbé Mermillod[5], l'un des prêtres les plus
intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de
vouloir bien instruire et préparer sa petite fille. Le prêtre la reçut
avec une bonté qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que
sous peu de jours commenceraient les leçons de catéchisme en présence
de la Mère.
[Note 5: Devenu depuis évêque et cardinal.]
Quelques jours après cette première entrevue, l'abbé Mermillod,
revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et
dans la rue où demeurait sa petite élève. Il sonna à cette porte peu
habituée à des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir.
Le prêtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa
maîtresse avait donné ordre d'introduire M. l'abbé toutes les fois
qu'il se présenterait.
Cette bonne fille avait pris la chose à la lettre; elle conduisit
l'abbé Mermillod auprès de la dame, laquelle était à table avec une
douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le
pauvre abbé se trouva fort attrapé et les convives aussi. Il voulut se
retirer, s'excusa de la malencontreuse obéissance de la servante;
mais la maîtresse de la maison insista si fort pour qu'il voulût bien
demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des
paroles si honnêtes, que force lui fut de demeurer et de prendre un
siège. La petite fille était à table auprès de sa mère et à côté d'une
autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre
ans.
L'abbé Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'était pas de ceux qui
ont peur des pécheurs. Il comprit qu'à cette table, au milieu de
cette étrange compagnie, il y avait à faire quelque bien et que la
Providence ne l'avait pas amené sans motif en pareil lieu. Il répondit
donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il
se gagna bientôt la sympathie des convives.
Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite
fille, et lui demanda si elle se préparait à bien faire sa première
communion. «Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici
une, ajouta-t-elle en désignant sa voisine, voici une dame qui aurait
à vous dire quelque chose et qui n'ose pas.» L'actrice rougit, et
avoua avec un peu d'embarras qu'elle désirait beaucoup donner à la
petite sa robe blanche de première communion.
«C'est là une bonne et aimable pensée, reprit l'abbé; mais il y
aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter
cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux.»
La pauvre actrice rougit de plus belle. «Cela m'est malheureusement
impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle
m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma
première communion. Maintenant je suis trop âgée.--On n'est jamais
trop âgé pour revenir à Dieu, répondit doucement le bon prêtre; et
à votre âge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une
profession pour en prendre une autre plus chrétienne et meilleure.»
«Ma foi, M. l'abbé a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez
bien vous confesser.» L'actrice ne répondit rien, et la conversation
devint bientôt générale; on interrogeait le prêtre sur la confession,
sur la position des acteurs et actrices vis-à-vis de l'Église; de part
et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.
Le dîner fini, on se leva de table; les fenêtres de la salle donnaient
sur un magnifique lac. Un bateau à vapeur vint à passer. «Tenez,
messieurs, dit l'abbé Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement
comprendre à quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau à vapeur.
Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer
rapidement; mais cette force elle-même est un danger, un principe
certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la
_soupape de sûreté_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la
vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sûreté. Ainsi en est-il
de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos
passions; à ces forces, à ces passions il faut une _soupape_, une
ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape,
c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous
a donnée comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et
la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays
protestants ou infidèles, où la confession est méconnue, beaucoup plus
d'aliénations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus
d'accidents moraux, que dans les pays où l'on se confesse.» Et l'abbé
développa cette thèse avec autant de force que de science, en
l'appuyant de nombreux exemples.
Il prit enfin congé de la compagnie, qu'il laissa toute charmée de
son esprit et de sa bonté. La jeune actrice le reconduisit jusqu'à
la porte. «Suivez donc M. l'abbé jusqu'à l'église, lui dit un des
acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du
bien.--Je ne dis pas non, reprit sérieusement la jeune femme, et je ne
vois pas qu'est-ce qui m'en empêcherait.» Et sortant avec le prêtre,
elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Se trouvant seule avec
lui: «Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix tout étouffée de sanglots,
Monsieur, vous m'avez sauvée! C'est la Providence qui vous a envoyé
pour moi dans cette maison. J'étais désespérée; ce soir, j'avais formé
la résolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs
de la vie; il y a quelques jours j'ai été sifflée sur la scène et je
ne veux plus y reparaître. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis
sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je
veux me confesser tout de suite!»
Le prêtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son
bon propos. Il ajouta quelques conseils chrétiens aux paroles qu'il
avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour
se rendre le lendemain au confessionnal.
Grâce à une énergique volonté, elle a quitté le théâtre, et est
devenue une bonne et fervente chrétienne.
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