13.--LA SOUPAPE.

Une actrice de Genève avait une petite fille de onze ou douze ans.

La mère, tout oublieuse qu'elle était pour elle-même de ses devoirs

religieux, se souvint cependant qu'elle était catholique et voulut que

son enfant fit et fit bien sa première communion. Elle la conduisit

en conséquence chez l'abbé Mermillod[5], l'un des prêtres les plus

intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de

vouloir bien instruire et préparer sa petite fille. Le prêtre la reçut

avec une bonté qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que

sous peu de jours commenceraient les leçons de catéchisme en présence

de la Mère.

[Note 5: Devenu depuis évêque et cardinal.]

Quelques jours après cette première entrevue, l'abbé Mermillod,

revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et

dans la rue où demeurait sa petite élève. Il sonna à cette porte peu

habituée à des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir.

Le prêtre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa

maîtresse avait donné ordre d'introduire M. l'abbé toutes les fois

qu'il se présenterait.

Cette bonne fille avait pris la chose à la lettre; elle conduisit

l'abbé Mermillod auprès de la dame, laquelle était à table avec une

douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le

pauvre abbé se trouva fort attrapé et les convives aussi. Il voulut se

retirer, s'excusa de la malencontreuse obéissance de la servante;

mais la maîtresse de la maison insista si fort pour qu'il voulût bien

demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des

paroles si honnêtes, que force lui fut de demeurer et de prendre un

siège. La petite fille était à table auprès de sa mère et à côté d'une

autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre

ans.

L'abbé Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'était pas de ceux qui

ont peur des pécheurs. Il comprit qu'à cette table, au milieu de

cette étrange compagnie, il y avait à faire quelque bien et que la

Providence ne l'avait pas amené sans motif en pareil lieu. Il répondit

donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il

se gagna bientôt la sympathie des convives.

Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite

fille, et lui demanda si elle se préparait à bien faire sa première

communion. «Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici

une, ajouta-t-elle en désignant sa voisine, voici une dame qui aurait

à vous dire quelque chose et qui n'ose pas.» L'actrice rougit, et

avoua avec un peu d'embarras qu'elle désirait beaucoup donner à la

petite sa robe blanche de première communion.

«C'est là une bonne et aimable pensée, reprit l'abbé; mais il y

aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter

cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux.»

La pauvre actrice rougit de plus belle. «Cela m'est malheureusement

impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle

m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma

première communion. Maintenant je suis trop âgée.--On n'est jamais

trop âgé pour revenir à Dieu, répondit doucement le bon prêtre; et

à votre âge, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une

profession pour en prendre une autre plus chrétienne et meilleure.»

«Ma foi, M. l'abbé a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez

bien vous confesser.» L'actrice ne répondit rien, et la conversation

devint bientôt générale; on interrogeait le prêtre sur la confession,

sur la position des acteurs et actrices vis-à-vis de l'Église; de part

et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur.

Le dîner fini, on se leva de table; les fenêtres de la salle donnaient

sur un magnifique lac. Un bateau à vapeur vint à passer. «Tenez,

messieurs, dit l'abbé Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement

comprendre à quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau à vapeur.

Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer

rapidement; mais cette force elle-même est un danger, un principe

certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la

_soupape de sûreté_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la

vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en sûreté. Ainsi en est-il

de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos

passions; à ces forces, à ces passions il faut une _soupape_, une

ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape,

c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous

a donnée comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et

la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays

protestants ou infidèles, où la confession est méconnue, beaucoup plus

d'aliénations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus

d'accidents moraux, que dans les pays où l'on se confesse.» Et l'abbé

développa cette thèse avec autant de force que de science, en

l'appuyant de nombreux exemples.

Il prit enfin congé de la compagnie, qu'il laissa toute charmée de

son esprit et de sa bonté. La jeune actrice le reconduisit jusqu'à

la porte. «Suivez donc M. l'abbé jusqu'à l'église, lui dit un des

acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du

bien.--Je ne dis pas non, reprit sérieusement la jeune femme, et je ne

vois pas qu'est-ce qui m'en empêcherait.» Et sortant avec le prêtre,

elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Se trouvant seule avec

lui: «Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix tout étouffée de sanglots,

Monsieur, vous m'avez sauvée! C'est la Providence qui vous a envoyé

pour moi dans cette maison. J'étais désespérée; ce soir, j'avais formé

la résolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs

de la vie; il y a quelques jours j'ai été sifflée sur la scène et je

ne veux plus y reparaître. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis

sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je

veux me confesser tout de suite!»

Le prêtre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son

bon propos. Il ajouta quelques conseils chrétiens aux paroles qu'il

avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour

se rendre le lendemain au confessionnal.

Grâce à une énergique volonté, elle a quitté le théâtre, et est

devenue une bonne et fervente chrétienne.

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 19 / 61 题