C'était en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon,
diocèse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux ménage octogénaire. Le
mari était un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas
même à la messe le dimanche. Hélas! il n'avait pas fait sa première
communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours été
chrétienne, et, avec l'âge, elle était devenue très pieuse.
Bien des fois elle avait essayé de faire entendre raison à son mari,
qui l'aimait beaucoup; mais dès qu'elle abordait le chapitre de la
confession et de la communion, elle était invariablement repoussée.
Un jour elle tomba malade. Le médecin constata bientôt la gravité du
mal, et engagea la bonne vieille à mettre ordre à ses affaires. Elle
n'eut pas de peine à se résigner, mais son pauvre mari était comme
atterré par la perspective de la séparation. Il était à moitié
paralysé et cloué, à l'autre bout de la chambre, dans un grand
fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner à la chère malade
les soins que réclamait son état.
La bonne femme était, elle aussi, très désolée, mais pour un motif
tout autre: elle pleurait et priait, profondément attristée de laisser
derrière elle, non converti et dans un aussi pitoyable état de
conscience, celui qui avait été le compagnon de fa vie pendant de si
longues années. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une
dernière fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu.
Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progrès du mal Quand il
crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins
et leur dit en sanglotant: «Mes amis, portez-moi auprès de ma pauvre
femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise
adieu.» Le lit où gisait la moribonde était un de ces grands lits
d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des
deux côtés. En voyant approcher son mari, la femme réunit ses forces
et se tourne de l'autre côté. On porte le vieil infirme de ce côté-là;
au grand étonnement de tous, la femme se retourne, en disant: «À quoi
bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous
revoir dans l'éternité?»
Le vieil incrédule n'y tient plus. Il fond en larmes. «Si! si! ma
chère femme, s'écrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je
vais appeler M. le curé tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas
peur; je ne veux pas être séparé de toi pour toujours. Moi aussi, je
vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne.»
On était en pleine nuit, et il était trop tard pour faire venir
immédiatement le prêtre. Mais, dès le matin, on courut au presbytère.
«Venez, vite, monsieur le Curé!--Comment! répond celui-ci, elle n'est
pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous
réclame pour se confesser tout de suite.»
Le curé accourt. Déjà froide et sans mouvement, la bonne femme vivait
encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son
mari, à l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le curé, un
éclair de joie brilla dans ses yeux éteints, et, d'une voix mourante,
elle murmura: «Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir
converti.»
Le curé s'assied auprès du vieux mari; la confession commence; et, au
premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir...
Huit jours après, à la messe du second service funèbre célébré pour sa
femme, le pauvre vieillard converti faisait sa première communion, à
la grande édification de toute la paroisse.
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