11.--LA LETTRE D'UNE MÈRE.

Un des premiers malades que je visitai à mes débuts, disait un médecin

chrétien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le

désordre avait prématurément conduit aux portes de la mort. Je

m'attachai à ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai

d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon

malade acceptait mes remèdes et mes soins sans croire beaucoup a

leur efficacité. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me

demander de l'opium.

Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prêtre qui me dit:

--Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez chrétien; rendez donc à

ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu.

Je lui ai fait, sans résultat, plusieurs visites. Il m'accueille

poliment, mais c'est tout. Je suis sûr qu'une parole de vous ferait

plus d'effet que toutes mes exhortations.

Je promis d'essayer.

Le lendemain, je m'efforçai de faire causer mon malade et, comme il

s'y prêtait d'assez bonne grâce, j'amenai la conversation sur le

terrain religieux; le jeune homme s'en aperçut et me dit d'un ton

ferme:

--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y

crois pas.

--Vous croyez au moins a l'existence de l'âme?

--Je crois à l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.

Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.

À quelques jours de là, je fis une seconde tentative, qui tourna plus

mal encore que la première.

--Écoutez, docteur, me dit le malade, j'ai étudié un peu de

philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire à l'existence de

l'âme.

Et il se mit à développer quelques-uns des arguments de l'école

matérialiste.

Ces erreurs, qui m'auraient choqué dans la bouche d'un professeur

éloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lèvres de ce

mourant, révoltantes et monstrueuses. Je sortis navré.

Cependant nous continuions, le vieux prêtre et moi, à soigner, sans

plus de succès l'un que l'autre, le corps et l'âme de ce malade.

Le corps marchait à grands pas au tombeau. L'âme s'en allait à la

perdition éternelle.

Un jour que je posais à ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un

morceau de papier; j'aperçus une espèce de lettre posée à côté de son

chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me

saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je

déchirai une feuille à un vieux livre et je fis mon opération.

Le soir du même jour, je retournai voir mon client qui baissait de

plus en plus. Je l'aperçus tenant à la main et s'efforçant de lire la

lettre que j'avais voulu brûler le matin.

--Docteur, me dit-il, voici la dernière lettre que ma mère m'a écrite;

il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent

fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma

vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'à la fin, lisez-moi tout haut cette

lettre.

Je pris la lettre et j'en commençai la lecture. Non! jamais, depuis,

je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'était Monique

écrivant à Augustin. J'avais beau être médecin, je n'avais que

vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mères: les

sanglots étouffaient ma voix; je sentais des larmes venir à ma

paupière.

Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se

mêlèrent aux siennes.

Tout à coup je me levai et m'écriai: «Malheureux! pouvez-vous croire

que celle qui a écrit une semblable lettre n'avait pas une âme?»

Il garda le silence et ses larmes coulèrent plus abondamment. Le

lendemain, il fit appeler le vieux prêtre et eut avec lui un long

entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reçu les sacrements.

Il vécut encore une semaine. Sa froideur polie n'était qu'un masque

cachant un coeur égaré sans doute, mais bon et généreux. Il mourut

entre les bras du vieux prêtre et les miens, couvrant de baisers les

pieds du crucifix et la lettre de sa mère.

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 17 / 61 题