Un des premiers malades que je visitai à mes débuts, disait un médecin
chrétien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le
désordre avait prématurément conduit aux portes de la mort. Je
m'attachai à ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai
d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon
malade acceptait mes remèdes et mes soins sans croire beaucoup a
leur efficacité. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me
demander de l'opium.
Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prêtre qui me dit:
--Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez chrétien; rendez donc à
ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu.
Je lui ai fait, sans résultat, plusieurs visites. Il m'accueille
poliment, mais c'est tout. Je suis sûr qu'une parole de vous ferait
plus d'effet que toutes mes exhortations.
Je promis d'essayer.
Le lendemain, je m'efforçai de faire causer mon malade et, comme il
s'y prêtait d'assez bonne grâce, j'amenai la conversation sur le
terrain religieux; le jeune homme s'en aperçut et me dit d'un ton
ferme:
--Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y
crois pas.
--Vous croyez au moins a l'existence de l'âme?
--Je crois à l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
À quelques jours de là, je fis une seconde tentative, qui tourna plus
mal encore que la première.
--Écoutez, docteur, me dit le malade, j'ai étudié un peu de
philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire à l'existence de
l'âme.
Et il se mit à développer quelques-uns des arguments de l'école
matérialiste.
Ces erreurs, qui m'auraient choqué dans la bouche d'un professeur
éloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lèvres de ce
mourant, révoltantes et monstrueuses. Je sortis navré.
Cependant nous continuions, le vieux prêtre et moi, à soigner, sans
plus de succès l'un que l'autre, le corps et l'âme de ce malade.
Le corps marchait à grands pas au tombeau. L'âme s'en allait à la
perdition éternelle.
Un jour que je posais à ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un
morceau de papier; j'aperçus une espèce de lettre posée à côté de son
chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me
saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je
déchirai une feuille à un vieux livre et je fis mon opération.
Le soir du même jour, je retournai voir mon client qui baissait de
plus en plus. Je l'aperçus tenant à la main et s'efforçant de lire la
lettre que j'avais voulu brûler le matin.
--Docteur, me dit-il, voici la dernière lettre que ma mère m'a écrite;
il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent
fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma
vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'à la fin, lisez-moi tout haut cette
lettre.
Je pris la lettre et j'en commençai la lecture. Non! jamais, depuis,
je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'était Monique
écrivant à Augustin. J'avais beau être médecin, je n'avais que
vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mères: les
sanglots étouffaient ma voix; je sentais des larmes venir à ma
paupière.
Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se
mêlèrent aux siennes.
Tout à coup je me levai et m'écriai: «Malheureux! pouvez-vous croire
que celle qui a écrit une semblable lettre n'avait pas une âme?»
Il garda le silence et ses larmes coulèrent plus abondamment. Le
lendemain, il fit appeler le vieux prêtre et eut avec lui un long
entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reçu les sacrements.
Il vécut encore une semaine. Sa froideur polie n'était qu'un masque
cachant un coeur égaré sans doute, mais bon et généreux. Il mourut
entre les bras du vieux prêtre et les miens, couvrant de baisers les
pieds du crucifix et la lettre de sa mère.
* * * * *