10.--LE BANC DE FAMILLE.

Vers dix-huit ans, rapporte le héros de cette histoire, je perdis mon

père et ma mère à quelques mois de distance, et en les perdant, je

perdis tout. Un an ne s'était pas écoulé que ma foi et mes moeurs

avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est

toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie,

matérialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur.

Poussé par une logique satanique, je conformai mes actes à mes

nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis

plus les pieds à l'église ni à Pâques, ni à Noël, ni à l'occasion d'un

enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiée à l'aide de

propos impies et blasphématoires qui scandalisèrent toute la paroisse.

Le vieux curé qui m'avait fait faire ma première communion, m'ayant

écrit pour me demander si je voulais garder à l'église mon banc de

famille, je ne daignai pas lui répondre et je cessai de le saluer.

Dix-huit ans s'écoulèrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon

existence au prix du temps que j'ai encore à passer sur la terre.

Un trait vous dira quel homme j'étais. Un jour de Pâques, fatigué

d'entendre les cloches chanter à toutes volées dans leur langage

l'_Alléluia_, exaspéré de voir les chemins couverts d'hommes et de

femmes en habits de fête se rendant à l'église, je saisis une cognée

de bûcheron et j'allai attaquer par le pied un chêne situé dans une de

mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les

superstitions populaires!...

Deux ans après ce bel exploit, par un jour brûlant d'été, une tempête

épouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Étangs. Une

famille, composée du père, de la mère et des trois enfants fut tuée

par la foudre.

Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq

cercueils à l'église et au cimetière. Je suivis la foule. L'impiété

n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-là, jeté des

pierres, si je m'étais abstenu d'assister aux funérailles, ou si, en y

allant, j'avais affecté de ne pas entrer dans l'église. J'entrai donc

et je fis comme les autres.

Il y avait près de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la

maison de Dieu; aussi étais-je embarrassé de ma personne au milieu

de la foule qui remplissait, ce jour-là, l'église. Pendant que je

cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint à moi et me fit

signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce

bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit

le vieux banc de ma famille, toujours à sa place et toujours inoccupé,

comme si j'avais continué à payer à la fabrique la taxe annuelle!

Je n'étais pas à la fin de mes étonnements.

Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite

clef rouillée. Il me la remit en disant:

--Voici votre clef.

Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret

scellé, moitié dans le bois, moitié dans la pierre, où ma pieuse mère

mettait ses livres de prières.

Le coffret, lui aussi, était à sa place; je le reconnus, je reconnus

la clef. J'ouvris, poussé comme par une force surnaturelle. Quelle ne

fut pas mon émotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma

mère se servait et où elle m'avait fait lire souvent de si belles

prières! Ils étaient là, à peine détériorés par le temps et

l'humidité, le _Formulaire de prières_, l'_Ange conducteur_,

l'_Imitation de Jésus-Christ_...

Ma présence dans l'église et dans le banc de ma famille eût fait

sensation en d'autres circonstances. Grâce à la foule et à ces

funérailles extraordinaires, elle passa inaperçue. Je pus, non pas

prier,--je ne savais plus le faire,--mais rêver et réfléchir comme si

j'avais été seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une

contenance, j'y trouvai une feuille de papier détachée, jaunie par le

temps et le contact des doigts. Elle contenait une prière écrite de la

main de ma mère. La voici:

«Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi

pour souhaiter, comme la mère de saint Louis, de voir mon fils mort

plutôt que souillé d'un seul péché mortel! Pardonnez à ma faiblesse.

Conservez la vie et la santé de mon enfant. Gardez-le du malheur de

vous offenser. Mais si jamais il s'égarait du chemin de la foi et de

la vertu, ramenez-l'y doucement et miséricordieusement comme vous

ramenâtes l'enfant prodigue a son père!»

Vous devinez mon émotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforçait de

retenir, coulèrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la,

serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans

d'impiété. Mais si je ne fus pas converti, je fus touché et ébranlé.

Dès le jour même, j'allai remercier le vénérable curé de Saint-Maurice

de m'avoir conservé mon banc de famille. Il me fallut insister pour

rembourser à l'excellent homme les dix-huit annuités qu'il avait

avancées pour moi au trésorier de la fabrique.

«Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est

pas impunément le rejeton d'une famille de saints. Je le savais,

moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des

Chauvigny.

Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:

--Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous êtes allé à l'église,

retournez-y. Vous consolerez les dernières années d'un vieux prêtre

qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estimé et aimé.»

Que vous dirai-je de plus? J'allai à la messe le dimanche suivant. La

grâce de Dieu fit le reste.

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 16 / 61 题