Dans une fonderie située près de Paris, il y avait un ouvrier qui
avait reçu autrefois une certaine éducation. Mais des revers de
fortune l'avaient obligé à chercher du travail.
Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa
chute, et sa main droite alla malheureusement s'étendre sur un
morceau de fer rouge qui la brûla jusqu'à l'os. Le malheureux subit
l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage
égal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre
enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux
blasphèmes.
Informée de sa triste situation par une bonne-soeur de charité, la
comtesse *** se hâta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours
les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses
encouragements.
L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait
sèchement et, dès que la charitable comtesse avait franchi le seuil
de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton
railleur: «Les visites de cette dame sont bien intéressées, j'en suis
sûr, c'est en vue des prochaines élections qu'elle nous vient en
aide.»
Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas
comme lui. Elle faisait bonne mine à la comtesse afin que les dons en
faveur de ses enfants fussent augmentés.
Mais son coeur restait fermé, et la généreuse bienfaitrice ne se
faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protégée.
Noël arriva... Depuis quinze jours, la machine à coudre ne cessait de
faire entendre ses tics-tacs. C'était à ne pouvoir dormir, durant la
nuit entière, dans la maison.
--Qu'avez-vous donc à travailler ainsi, Annette? demandaient les
voisines. Nous allons vous conduire au Père-Lachaise[3], bien sûr! si
vous continuez à vous fatiguer ainsi.
[Note 3: Cimetière bien connu, le principal de la Capitale.]
--C'est que voici bientôt Noël, et je ne veux pas voir pleurer mes
enfants comme l'an passé. Ils ont eu les mains vides pendant que les
autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a
fendu le coeur et je leur ai promis que le Noël de cette année les
dédommagerait.
Je travaille pour tenir parole.
L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de
précipitation qu'un beau soir sa machine à coudre cassa.
Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noël! Ô malheur!
les enfants allaient pleurer...
L'ouvrière fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son
gagne-pain à la réparation; mais on la fit attendre et on lui fit
payer quinze francs! hélas!
--Quel guignon d'être malheureuse! murmurait la pauvre mère en
pleurant.
Ce Noël allait être, bien certainement, encore plus triste que celui
de l'année précédente. La veille au soir, les enfants mirent leurs
petites chaussures sous la cheminée. Mille précautions furent prises
pour les placer au bon endroit; il y avait eu même des contestations
et des disputes entre eux à ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de
troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur
aînée, qui s'en aperçut en faisant une ronde à la dérobée, fit un
tintamarre qui nécessita l'intervention du papa et de la maman.
--Comme ils vont être cruellement déçus, demain matin! pensait Annette
avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
Ce ne fut point sans peine que l'on décida les petits à aller se
coucher: ils restaient là, bouche béante, devant le tuyau de la
cheminée qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers
passé la nuit à attendre le petit Jésus.
Couchés sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils
firent des projets, des échanges; ils jasèrent, se disputèrent.
Quand le silence se fut établi, Annette dit a Baptiste:
--Je n'ai rien à leur donner: ma bourse est à sec. Pauvres petits!
Annette et Baptiste pleurèrent en voyant l'étalage des chaussures des
enfants.
Tout à coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa
devant les magasins étincelants de lumière, s'arrêta aux splendides
étalages.
--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer là. Il porta ses
pas du côté des petites boutiques en planches, échelonnées le long des
boulevards et bourrées de jouets. Avisant une boutique a treize sous,
il entra, et s'approchant du patron, il lui dit à l'oreille:
--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous
protège (cet aveu lui coûtait les yeux de la tête): je voudrais bien
avoir, à crédit, quelque objet à bon marché. Monsieur, vous pouvez
voir... je demeure à...
Le patron ne le laissa pas achever.
--La maison ne vend pas à crédit, Monsieur... Inutile!... A treize
sous! Boutique à treize sous!... Bon marché sans exemple.
Quand Baptiste revint a la mansarde, il était exaspéré et criait plus
fort que jamais: «Ah! quel malheur d'être pauvre!»
Les cloches de la messe de minuit sonnaient à toute volée et
joyeusement.
Annette entendit frapper à la porte; elle courut ouvrir: la comtesse
entra.
--Quoi, vous à cette heure?
--Oui, j'ai pensé à vos chéris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture
est en bas qui m'attend pour me conduire à Sainte-Clotilde où je
vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil
paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien
contents demain... tenez, voilà pour eux.
La comtesse tendit un paquet, et, enveloppée de son manteau ramené
autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
Un coup de couteau à travers une ficelle, et le paquet éventré étala
ses merveilles. Il y avait des poupées, des pantins, des dragées, des
oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et
belles choses à admirer, à conserver, à croquer.
Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils
sanglotaient.
Ces chers petits! comme ils seront heureux au réveil!
Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour
recevoir les dons du petit Jésus: le devant de la cheminée fut garni
d'objets inconnus à la mansarde. Comment décrire la joie des enfants,
leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
Annette et Baptiste dévoraient des yeux ces chers petits; ils
partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous
serons tous reconnaissants jusqu'à la mort.
Huit jours après, Baptiste, Annette et les enfants allaient à la messe
de la paroisse.
La charité de la comtesse avait trouvé le chemin du coeur.
* * * * *