7.--UN CADEAU INATTENDU.

Dans une fonderie située près de Paris, il y avait un ouvrier qui

avait reçu autrefois une certaine éducation. Mais des revers de

fortune l'avaient obligé à chercher du travail.

Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa

chute, et sa main droite alla malheureusement s'étendre sur un

morceau de fer rouge qui la brûla jusqu'à l'os. Le malheureux subit

l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage

égal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre

enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux

blasphèmes.

Informée de sa triste situation par une bonne-soeur de charité, la

comtesse *** se hâta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours

les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses

encouragements.

L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait

sèchement et, dès que la charitable comtesse avait franchi le seuil

de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton

railleur: «Les visites de cette dame sont bien intéressées, j'en suis

sûr, c'est en vue des prochaines élections qu'elle nous vient en

aide.»

Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas

comme lui. Elle faisait bonne mine à la comtesse afin que les dons en

faveur de ses enfants fussent augmentés.

Mais son coeur restait fermé, et la généreuse bienfaitrice ne se

faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protégée.

Noël arriva... Depuis quinze jours, la machine à coudre ne cessait de

faire entendre ses tics-tacs. C'était à ne pouvoir dormir, durant la

nuit entière, dans la maison.

--Qu'avez-vous donc à travailler ainsi, Annette? demandaient les

voisines. Nous allons vous conduire au Père-Lachaise[3], bien sûr! si

vous continuez à vous fatiguer ainsi.

[Note 3: Cimetière bien connu, le principal de la Capitale.]

--C'est que voici bientôt Noël, et je ne veux pas voir pleurer mes

enfants comme l'an passé. Ils ont eu les mains vides pendant que les

autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a

fendu le coeur et je leur ai promis que le Noël de cette année les

dédommagerait.

Je travaille pour tenir parole.

L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de

précipitation qu'un beau soir sa machine à coudre cassa.

Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noël! Ô malheur!

les enfants allaient pleurer...

L'ouvrière fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son

gagne-pain à la réparation; mais on la fit attendre et on lui fit

payer quinze francs! hélas!

--Quel guignon d'être malheureuse! murmurait la pauvre mère en

pleurant.

Ce Noël allait être, bien certainement, encore plus triste que celui

de l'année précédente. La veille au soir, les enfants mirent leurs

petites chaussures sous la cheminée. Mille précautions furent prises

pour les placer au bon endroit; il y avait eu même des contestations

et des disputes entre eux à ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de

troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur

aînée, qui s'en aperçut en faisant une ronde à la dérobée, fit un

tintamarre qui nécessita l'intervention du papa et de la maman.

--Comme ils vont être cruellement déçus, demain matin! pensait Annette

avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.

Ce ne fut point sans peine que l'on décida les petits à aller se

coucher: ils restaient là, bouche béante, devant le tuyau de la

cheminée qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers

passé la nuit à attendre le petit Jésus.

Couchés sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils

firent des projets, des échanges; ils jasèrent, se disputèrent.

Quand le silence se fut établi, Annette dit a Baptiste:

--Je n'ai rien à leur donner: ma bourse est à sec. Pauvres petits!

Annette et Baptiste pleurèrent en voyant l'étalage des chaussures des

enfants.

Tout à coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa

devant les magasins étincelants de lumière, s'arrêta aux splendides

étalages.

--Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer là. Il porta ses

pas du côté des petites boutiques en planches, échelonnées le long des

boulevards et bourrées de jouets. Avisant une boutique a treize sous,

il entra, et s'approchant du patron, il lui dit à l'oreille:

--Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous

protège (cet aveu lui coûtait les yeux de la tête): je voudrais bien

avoir, à crédit, quelque objet à bon marché. Monsieur, vous pouvez

voir... je demeure à...

Le patron ne le laissa pas achever.

--La maison ne vend pas à crédit, Monsieur... Inutile!... A treize

sous! Boutique à treize sous!... Bon marché sans exemple.

Quand Baptiste revint a la mansarde, il était exaspéré et criait plus

fort que jamais: «Ah! quel malheur d'être pauvre!»

Les cloches de la messe de minuit sonnaient à toute volée et

joyeusement.

Annette entendit frapper à la porte; elle courut ouvrir: la comtesse

entra.

--Quoi, vous à cette heure?

--Oui, j'ai pensé à vos chéris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture

est en bas qui m'attend pour me conduire à Sainte-Clotilde où je

vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil

paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien

contents demain... tenez, voilà pour eux.

La comtesse tendit un paquet, et, enveloppée de son manteau ramené

autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.

Un coup de couteau à travers une ficelle, et le paquet éventré étala

ses merveilles. Il y avait des poupées, des pantins, des dragées, des

oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et

belles choses à admirer, à conserver, à croquer.

Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils

sanglotaient.

Ces chers petits! comme ils seront heureux au réveil!

Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour

recevoir les dons du petit Jésus: le devant de la cheminée fut garni

d'objets inconnus à la mansarde. Comment décrire la joie des enfants,

leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!

Annette et Baptiste dévoraient des yeux ces chers petits; ils

partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.

Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:

--Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous

serons tous reconnaissants jusqu'à la mort.

Huit jours après, Baptiste, Annette et les enfants allaient à la messe

de la paroisse.

La charité de la comtesse avait trouvé le chemin du coeur.

* * * * *

Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 13 / 61 题