8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.

Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques années, deux

personnes se rendant à l'église principale de leur localité, vers

l'heure de la grand'messe. C'étaient M. X*** et son épouse, tous deux

imbus des préjugés de notre siècle et pleins de cette arrogante fierté

qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas à la

maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher

un moyen de se distraire en même temps qu'une satisfaction à leur

vanité. Lorsqu'ils entrèrent, la messe était commencée; au lieu de se

tenir dans le bas de l'église, ils prétendent traverser les rangs,

examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs

impressions, en un mot affectent le même sans-gêne que s'ils s'étaient

trouvés dans un concert ou une salle de spectacle. À ce moment, un

prêtre à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, quitte le choeur pour

faire, selon l'usage, la quête parmi les fidèles. C'était le curé de

la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grâce à ses

bienfaits et à ses vertus. Le digne ecclésiastique avait la douceur

d'un père, mais il avait aussi la juste sévérité du ministre d'un

Dieu trois fois saint. Indigné de l'attitude inconvenante de M. X***

et de son épouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus

révoltante encore, peiné surtout du scandale qui en résultait pour

ses ouailles, le pasteur ne put s'empêcher de s'arrêter un instant

lorsqu'il arriva près d'eux, et il leur dit à voix basse, mais d'un

air grave: «Oubliez-vous donc que vous êtes ici dans la maison de

Dieu?...» Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura

brûlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son

front la rougeur de la honte et de la colère...

Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme se présente

au domicile du bon curé et demande à lui parler. Vainement lui

objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le

moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par

les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les

étreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et

ne parler qu'à lui seul!... Le prêtre est averti, il abandonne tout

pour porter au moribond les consolations de son ministère, il hâte

le pas, il court vers le domicile indiqué, il arrive. Introduit dans

l'appartement où il était attendu, il cherche inutilement le lit du

malade, il n'y trouve qu'un homme à l'abord froid et glacial et une

dame se prélassant sur un riche canapé.--On a deviné M et Mme X***.

C'était un lâche guet-apens.

Le seuil à peine franchi, la porte se ferme à double tour derrière le

vieillard.

--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec étonnement.

--Je vais vous l'apprendre, répond X***. Asseyez-vous.

Le vénérable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre à un

pareil début. Mme X*** laissa percer sur ses lèvres un imperceptible

sourire, et son mari joua une dignité qui était une contradiction

flagrante avec le rôle qu'il s'imposait.

--Monsieur l'abbé, dit-il, nous reconnaissez-vous?

--Non, dit le prêtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus,

mais je ne saurais préciser...

--C'est étrange, fit X*** avec une légère ironie; eh bien! monsieur,

j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charité,

comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige à un autre?

--C'est une faiblesse, dit le prêtre.

--Et si cette prétendue faiblesse atteint encore son épouse?

--C'est alors une lâcheté, dit le vieillard, de plus en plus surpris.

--Mais si cette lâcheté s'accomplit devant une foule nombreuse, et

dans un lieu réputé sacré par vous et par les vôtres, dans l'église

même: que devient alors cette lâcheté?

--Cette lâcheté devient alors un sacrilège, dit encore le vénérable

ecclésiastique, dont l'étonnement n'avait plus de limite.

--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en échangeant avec sa

femme un rapide coup d'oeil.

Les dernières paroles du prêtre avaient entièrement épanoui le visage

de Mme X*** et elle souriait béatement sur son siège.

--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le curé, où peuvent

aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement,

je vous prie.

--Encore un point à éclaircir, monsieur l'abbé, et j'arrive au

dénoûment.

--Quel châtiment doit donc être infligé à l'homme lâche et sacrilège

qui a pu s'oublier ainsi?

--Le châtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la

vengeance, et la vengeance n'appartient qu'à Dieu!

--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous différons absolument de

manière de voir, et il m'est avis que l'insulte doit nécessiter ou

de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, même, de

n'admettre à cet égard que mon opinion seule.

Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout à coup le ton d'une

discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la

colère et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes

les offensés, et l'insulteur, c'est vous!...

--Moi! dit le prêtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce

calme et cette dignité qui jaillissent d'une conscience pure; moi!...

Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mémoire: «Oh! monsieur,

poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez

étrangement les rôles: je sais à présent de quoi il s'agit. Dieu m'a

confié la garde de sa maison, j'ai dû la faire respecter, et en vous

rappelant, ainsi qu'à madame, la sainteté du sanctuaire, je n'ai fait

qu'accomplir un devoir.»

X*** demeure un instant interdit, en face d'une réponse aussi ferme:

mais peut-il être vaincu, lui, par un prêtre, par un vieillard?...

--Monsieur! s'écrie-t-il avec violence, vos paroles étaient une

insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet

caché sous son vêtement: «À genoux, dit-il au vieillard, à genoux! et

faites des excuses![4]»

[Note 4: Quelque incroyable et même improbable que paraisse cette

Violence préméditée, qu'on pourrait regarder comme une scène de roman,

L'auteur garantit l'authenticité du fait.]

X*** avait armé le pistolet et le tendait menaçant vers la poitrine du

vieux prêtre.

Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'énergie,

d'invincible volonté dans un coeur sans tache, dans une âme

chrétienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas

qu'abreuvé du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces

de la jeunesse, le prêtre l'héroïsme qui fait les martyrs. Il ne le

savait pas, il ne le soupçonnait même pas; s'il en eût été autrement,

aurait-il pu consentir à affronter bénévolement cette alternative,

ou d'être le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une

mystification qu'il prétendait infliger lui-même?

Le saint prêtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui

le menace, et n'opposant à sa fureur qu'une sublime résignation:

«Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours à

passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prêtre doit

mourir plutôt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait

rétracter un devoir accompli, et il ne fléchit le genou que devant son

Dieu!»

Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il, frappez!

Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient la vengeance!»

Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité ou

d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X*** fut tout

heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du

vieillard un _généreux_ pardon. Cette médiation tout à coup inspirée à

Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son

mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir qu'aux instances de son

épouse, il baissa l'arme et ne frappa point.

--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant à demi,

soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberté que

vous m'avez ravie.

X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et

le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion, avec l'aisance d'un

calme parfait, se retira en s'inclinant.

Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure

revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante,

et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir.

Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques affaires

et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-là

avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé à un endroit où la

route décrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une

branche qui s'inclinait isolément sur le chemin effraye le cheval.

Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse le cavalier. Par une

circonstance funeste, le pied de X**** demeure engagé dans l'étrier

et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front

ensanglanté le sable et les cailloux de la route.

Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là éparses.

Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité par le bruit

qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon avec lequel il

laboure lui-même ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et

traîne à travers les champs le corps mutilé de son maître. On peut

enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà plus le sentiment de sa propre

existence. Ses vêtements en lambeaux sont souillés de poussière et de

sang; son visage, horriblement défiguré, laisse apercevoir au front

une blessure large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre

paysan, il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y

passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.

X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur

l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans trop de

danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette distance,

quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien des

difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile.

Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance de toutes les

prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de plus en plus

alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur d'espérance que celle

qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquiétudes ne

nous est pas entièrement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa

femme elle-même ne venait auprès de lui qu'à de rares intervalles.

Elle était loin de s'illusionner sur la gravité du mal, et quelques

étincelles d'une foi non encore éteinte lui faisaient désirer pour

son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules

préjugés, elle n'osait manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de

la manière la plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le

moins l'espérer.

Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au délire,

et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses lèvres un nom

auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne

semblait cependant prononcer qu'avec respect. À ce nom se mêlaient

encore des mots entrecoupés: Expiation!... Vengeance!... Et si le

malade trouvait un peu de calme, si la raison succédait au délire,

ce n'était plus l'expression apparente du remords, mais celle du

repentir, qu'articulait sa bouche.

À l'un de ces moments heureux, mais rares, où une amélioration

sensible s'était produite dans l'état de X***, il fit venir sa femme

auprès de lui, et après quelque temps d'un secret entretien, celle-ci

le quitta le front presque joyeux, comme si elle eût puisé dans cet

entretien même une double espérance. Elle s'empressa donc de donner

des ordres, qu'elle recommanda d'exécuter sans aucun retard.

Un moment après, le vénérable curé que nos lecteurs connaissent déjà,

se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans

hésitation, le seuil d'une demeure où il avait reçu naguère un si

cruel outrage.

Ô religion sainte, voilà tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout

oublié, tout pardonné, et il vient consoler et bénir, il vient ouvrir

le ciel à celui qui avait failli l'assassiner.

Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprès du moribond.

À l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une

majesté simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours

grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs

surgirent spontanément dans l'âme de X***, et, soulevant la tête avec

effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.

--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien

vous qui daignez venir jusqu'à moi?

--Oui, c'est moi, dit le prêtre avec bonté.

--Je ne l'espérais pas, monsieur. Pouvais-je l'espérer après l'outrage

dont je me suis rendu coupable envers vous?

Puis, après un moment de silence:

--Ah! monsieur l'abbé, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner

ou pour me maudire?

--Mon fils, le prêtre ne maudit jamais, il ne sait que bénir. Je vous

bénis et je vous pardonne!

Mme X*** était là. À ces dernières paroles, son coeur s'émut, ses

larmes coulèrent, et, pour éviter d'augmenter par son émotion

l'émotion du malade, elle quitta l'appartement avec discrétion et

prudence.

Alors, son époux tournant vers le prêtre un regard où se peignaient

tour à tour et la reconnaissance et l'admiration:

--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux,

puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais même pas implorer.

--Ne parlons plus de moi, répondit le ministre du ciel; mon pardon

n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un

autre, autrement précieux, autrement désirable, celui de Dieu

lui-même. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bénir. Voyez!

jusque dans ses châtiments il se montre bon père; c'est lui qui a

fait naître en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour

consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'à lui, voici

l'heure de la réconciliation!

Et le prêtre s'approcha bien près du lit du mourant.

Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices

du prêtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un

furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de

l'autre furent accompagnées de douces larmes. Et quand ce secret

entretien fut achevé, le vieillard s'inclina plus près encore du

pénitent et déposa sur son front pâle le baiser de la paix.

Le lendemain, le vieux prêtre revint auprès de son cher malade,

portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la

réconciliation. Le moribond, avec la piété d'un chrétien, la foi vive

d'un fidèle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures

après, il expira dans les sentiments d'une espérance, d'une confiance

illimitées, car il allait vers Dieu, accompagné par Dieu même!

(D'après _Jules Ducot_.)

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 14 / 61 题