Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques années, deux
personnes se rendant à l'église principale de leur localité, vers
l'heure de la grand'messe. C'étaient M. X*** et son épouse, tous deux
imbus des préjugés de notre siècle et pleins de cette arrogante fierté
qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas à la
maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher
un moyen de se distraire en même temps qu'une satisfaction à leur
vanité. Lorsqu'ils entrèrent, la messe était commencée; au lieu de se
tenir dans le bas de l'église, ils prétendent traverser les rangs,
examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs
impressions, en un mot affectent le même sans-gêne que s'ils s'étaient
trouvés dans un concert ou une salle de spectacle. À ce moment, un
prêtre à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, quitte le choeur pour
faire, selon l'usage, la quête parmi les fidèles. C'était le curé de
la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grâce à ses
bienfaits et à ses vertus. Le digne ecclésiastique avait la douceur
d'un père, mais il avait aussi la juste sévérité du ministre d'un
Dieu trois fois saint. Indigné de l'attitude inconvenante de M. X***
et de son épouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus
révoltante encore, peiné surtout du scandale qui en résultait pour
ses ouailles, le pasteur ne put s'empêcher de s'arrêter un instant
lorsqu'il arriva près d'eux, et il leur dit à voix basse, mais d'un
air grave: «Oubliez-vous donc que vous êtes ici dans la maison de
Dieu?...» Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura
brûlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son
front la rougeur de la honte et de la colère...
Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme se présente
au domicile du bon curé et demande à lui parler. Vainement lui
objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le
moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par
les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les
étreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et
ne parler qu'à lui seul!... Le prêtre est averti, il abandonne tout
pour porter au moribond les consolations de son ministère, il hâte
le pas, il court vers le domicile indiqué, il arrive. Introduit dans
l'appartement où il était attendu, il cherche inutilement le lit du
malade, il n'y trouve qu'un homme à l'abord froid et glacial et une
dame se prélassant sur un riche canapé.--On a deviné M et Mme X***.
C'était un lâche guet-apens.
Le seuil à peine franchi, la porte se ferme à double tour derrière le
vieillard.
--Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec étonnement.
--Je vais vous l'apprendre, répond X***. Asseyez-vous.
Le vénérable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre à un
pareil début. Mme X*** laissa percer sur ses lèvres un imperceptible
sourire, et son mari joua une dignité qui était une contradiction
flagrante avec le rôle qu'il s'imposait.
--Monsieur l'abbé, dit-il, nous reconnaissez-vous?
--Non, dit le prêtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus,
mais je ne saurais préciser...
--C'est étrange, fit X*** avec une légère ironie; eh bien! monsieur,
j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charité,
comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige à un autre?
--C'est une faiblesse, dit le prêtre.
--Et si cette prétendue faiblesse atteint encore son épouse?
--C'est alors une lâcheté, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
--Mais si cette lâcheté s'accomplit devant une foule nombreuse, et
dans un lieu réputé sacré par vous et par les vôtres, dans l'église
même: que devient alors cette lâcheté?
--Cette lâcheté devient alors un sacrilège, dit encore le vénérable
ecclésiastique, dont l'étonnement n'avait plus de limite.
--Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en échangeant avec sa
femme un rapide coup d'oeil.
Les dernières paroles du prêtre avaient entièrement épanoui le visage
de Mme X*** et elle souriait béatement sur son siège.
--Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le curé, où peuvent
aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement,
je vous prie.
--Encore un point à éclaircir, monsieur l'abbé, et j'arrive au
dénoûment.
--Quel châtiment doit donc être infligé à l'homme lâche et sacrilège
qui a pu s'oublier ainsi?
--Le châtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la
vengeance, et la vengeance n'appartient qu'à Dieu!
--Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous différons absolument de
manière de voir, et il m'est avis que l'insulte doit nécessiter ou
de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, même, de
n'admettre à cet égard que mon opinion seule.
Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout à coup le ton d'une
discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la
colère et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes
les offensés, et l'insulteur, c'est vous!...
--Moi! dit le prêtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce
calme et cette dignité qui jaillissent d'une conscience pure; moi!...
Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mémoire: «Oh! monsieur,
poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez
étrangement les rôles: je sais à présent de quoi il s'agit. Dieu m'a
confié la garde de sa maison, j'ai dû la faire respecter, et en vous
rappelant, ainsi qu'à madame, la sainteté du sanctuaire, je n'ai fait
qu'accomplir un devoir.»
X*** demeure un instant interdit, en face d'une réponse aussi ferme:
mais peut-il être vaincu, lui, par un prêtre, par un vieillard?...
--Monsieur! s'écrie-t-il avec violence, vos paroles étaient une
insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet
caché sous son vêtement: «À genoux, dit-il au vieillard, à genoux! et
faites des excuses![4]»
[Note 4: Quelque incroyable et même improbable que paraisse cette
Violence préméditée, qu'on pourrait regarder comme une scène de roman,
L'auteur garantit l'authenticité du fait.]
X*** avait armé le pistolet et le tendait menaçant vers la poitrine du
vieux prêtre.
Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'énergie,
d'invincible volonté dans un coeur sans tache, dans une âme
chrétienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas
qu'abreuvé du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces
de la jeunesse, le prêtre l'héroïsme qui fait les martyrs. Il ne le
savait pas, il ne le soupçonnait même pas; s'il en eût été autrement,
aurait-il pu consentir à affronter bénévolement cette alternative,
ou d'être le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une
mystification qu'il prétendait infliger lui-même?
Le saint prêtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui
le menace, et n'opposant à sa fureur qu'une sublime résignation:
«Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours à
passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prêtre doit
mourir plutôt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait
rétracter un devoir accompli, et il ne fléchit le genou que devant son
Dieu!»
Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il, frappez!
Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient la vengeance!»
Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité ou
d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X*** fut tout
heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du
vieillard un _généreux_ pardon. Cette médiation tout à coup inspirée à
Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son
mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir qu'aux instances de son
épouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
--Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant à demi,
soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberté que
vous m'avez ravie.
X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et
le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion, avec l'aisance d'un
calme parfait, se retira en s'inclinant.
Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure
revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante,
et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir.
Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques affaires
et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-là
avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé à un endroit où la
route décrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une
branche qui s'inclinait isolément sur le chemin effraye le cheval.
Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse le cavalier. Par une
circonstance funeste, le pied de X**** demeure engagé dans l'étrier
et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front
ensanglanté le sable et les cailloux de la route.
Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là éparses.
Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité par le bruit
qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon avec lequel il
laboure lui-même ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et
traîne à travers les champs le corps mutilé de son maître. On peut
enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà plus le sentiment de sa propre
existence. Ses vêtements en lambeaux sont souillés de poussière et de
sang; son visage, horriblement défiguré, laisse apercevoir au front
une blessure large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre
paysan, il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y
passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur
l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans trop de
danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette distance,
quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien des
difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile.
Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance de toutes les
prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de plus en plus
alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur d'espérance que celle
qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquiétudes ne
nous est pas entièrement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa
femme elle-même ne venait auprès de lui qu'à de rares intervalles.
Elle était loin de s'illusionner sur la gravité du mal, et quelques
étincelles d'une foi non encore éteinte lui faisaient désirer pour
son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules
préjugés, elle n'osait manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de
la manière la plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le
moins l'espérer.
Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au délire,
et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses lèvres un nom
auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne
semblait cependant prononcer qu'avec respect. À ce nom se mêlaient
encore des mots entrecoupés: Expiation!... Vengeance!... Et si le
malade trouvait un peu de calme, si la raison succédait au délire,
ce n'était plus l'expression apparente du remords, mais celle du
repentir, qu'articulait sa bouche.
À l'un de ces moments heureux, mais rares, où une amélioration
sensible s'était produite dans l'état de X***, il fit venir sa femme
auprès de lui, et après quelque temps d'un secret entretien, celle-ci
le quitta le front presque joyeux, comme si elle eût puisé dans cet
entretien même une double espérance. Elle s'empressa donc de donner
des ordres, qu'elle recommanda d'exécuter sans aucun retard.
Un moment après, le vénérable curé que nos lecteurs connaissent déjà,
se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans
hésitation, le seuil d'une demeure où il avait reçu naguère un si
cruel outrage.
Ô religion sainte, voilà tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout
oublié, tout pardonné, et il vient consoler et bénir, il vient ouvrir
le ciel à celui qui avait failli l'assassiner.
Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprès du moribond.
À l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une
majesté simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours
grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs
surgirent spontanément dans l'âme de X***, et, soulevant la tête avec
effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
--Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien
vous qui daignez venir jusqu'à moi?
--Oui, c'est moi, dit le prêtre avec bonté.
--Je ne l'espérais pas, monsieur. Pouvais-je l'espérer après l'outrage
dont je me suis rendu coupable envers vous?
Puis, après un moment de silence:
--Ah! monsieur l'abbé, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner
ou pour me maudire?
--Mon fils, le prêtre ne maudit jamais, il ne sait que bénir. Je vous
bénis et je vous pardonne!
Mme X*** était là. À ces dernières paroles, son coeur s'émut, ses
larmes coulèrent, et, pour éviter d'augmenter par son émotion
l'émotion du malade, elle quitta l'appartement avec discrétion et
prudence.
Alors, son époux tournant vers le prêtre un regard où se peignaient
tour à tour et la reconnaissance et l'admiration:
--Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux,
puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais même pas implorer.
--Ne parlons plus de moi, répondit le ministre du ciel; mon pardon
n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un
autre, autrement précieux, autrement désirable, celui de Dieu
lui-même. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bénir. Voyez!
jusque dans ses châtiments il se montre bon père; c'est lui qui a
fait naître en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour
consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'à lui, voici
l'heure de la réconciliation!
Et le prêtre s'approcha bien près du lit du mourant.
Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices
du prêtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un
furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de
l'autre furent accompagnées de douces larmes. Et quand ce secret
entretien fut achevé, le vieillard s'inclina plus près encore du
pénitent et déposa sur son front pâle le baiser de la paix.
Le lendemain, le vieux prêtre revint auprès de son cher malade,
portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la
réconciliation. Le moribond, avec la piété d'un chrétien, la foi vive
d'un fidèle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures
après, il expira dans les sentiments d'une espérance, d'une confiance
illimitées, car il allait vers Dieu, accompagné par Dieu même!
(D'après _Jules Ducot_.)
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