6.--UN PÈRE CONVERTI PAR SON ENFANT.

On trouverait difficilement un récit plus touchant que celui qui nous

a été laissé par le héros de cette histoire, heureux privilégié des

miséricordes divines.

«J'ai été élevé aussi mal que possible sous le rapport religieux, non

seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le

respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes,

bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Église

catholique.

Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup

meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle

devint mère; et, après la naissance de son premier enfant, elle entra

tout à fait dans la voie. Quand je songe à tout cela, j'ai le coeur

remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble

que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.

Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois

que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces

enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion, sans

que j'y prisse garde. Je laissais leur mère gouverner ce petit monde,

plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de

ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.

Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans

grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'étais

cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère me disait:

--Sois patient; il changera à l'époque de sa première communion.

Ce changement à heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant

l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le vis en effet

s'améliorer très sensiblement et très rapidement. J'y fis attention.

Je voyais cet esprit se développer, ce petit coeur se combattre,

ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux.

J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes; et

l'enfant que j'avais le moins aimé, me devenait le plus cher.

En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle

merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant,

je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais

cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans

le monde, hélas! sans avoir pu moi-même toujours m'en préserver. Le

problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les

yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière

terrible. Je questionnais le petit garçon: il me faisait des réponses

qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et

coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son

assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais

ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien; je me disais:

«Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aimé

ni en eux ni en moi; c'est mon âme.»

Nous entrâmes dans la semaine de la première communion. Ce n'était

plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'était un

sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque

humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation.

J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer

en sa présence de certaines idées, que l'état de lutte où j'étais

contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas

voulu qu'elles lui fissent impression.

Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, revenant

de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, où j'étais

seul.

--Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je n'irai pas à

l'autel sans avoir demandé pardon de toutes les fautes que j'ai faites

et de tous les chagrins que je vous ai causés, et vous me donnerez

votre bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal pour me

le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.

--Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à un enfant qui

n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment

je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de toi. Continue de

travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; ta mère

et moi nous serons bien heureux.

--Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que

je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour

moi, papa.

--Oui, mon cher enfant.

Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais

moi-même fort attendri.

--Papa!... continua-t-il.

--Quoi, mon cher enfant?

--Papa, j'ai quelque chose à vous demander!

Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il

voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en

avais peur; j'eus la lâcheté de vouloir profiter de ses hésitations.

--Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain,

tu me diras ce que tu désires, et, si ta mère le trouve bon, je te le

donnerai.

Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après m'avoir

embrassé encore, se retira tout déconcerté, dans une petite pièce

où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en

voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement

auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds,

afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop affligé.

La porte était entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était

à genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son

coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-là quel effet peut

produire sur nous l'apparition d'un ange!

J'allai m'asseoir à mon bureau, la tête dans mes mains, prêt à

pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux,

mon petit garçon était devant moi avec une figure tout animée de

crainte, de résolution et d'amour.

--Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander, ne peut pas se

remettre, et ma mère le trouvera bon: c'est que, le jour de ma

première communion, vous veniez à la sainte Table avec elle et moi.

Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime

tant.

Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui

daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur

mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand

tu voudras, aujourd'hui même, tu me prendras par la main; tu me

mèneras à ton confesseur, et tu lui diras: «Voici mon père.»

_L'abbé_ LOTH.

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 12 / 61 题