5.--LA VENGEANCE D'UN ÉTUDIANT CHRÉTIEN.

Sous Louis-Philippe, écrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irréligion

régnait dans les collèges de Paris. Il y avait pourtant des

exceptions... la plus originale et la plus touchante m'était apparue

sous les traits de Paul Savenay, natif de Guérande. Doué, ou plutôt

armé d'une piété angélique et robuste tout ensemble, il bravait le

respect humain, défiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout

l'entêtement de sa race pour affronter la persécution et le martyre.

Cette piété se révélait jusque sur son visage, qui prenait une

expression céleste au moment de la prière. Ainsi, lorsque, sur un

signe de notre professeur indolent, je récitais, au début et à la

fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum

praesidium_, c'était pour presque tous les élèves, le signal d'un

concert charivarique d'éternuements, de quintes de toux, de pupitres

disloqués, et de dictionnaires tombant à grand bruit. Paul Savenay

s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le

sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le

contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.

Cette piété fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus

mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage,

liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant

Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-là, nommé Jacques

Faël, était un Breton de contrebande. On disait que son père, Nantais

d'origine, avait pris part à quelques-unes des plus sanglantes scènes

de la Révolution, s'était enrichi en achetant des terres de Vendéens,

puis ruiné dans des spéculations équivoques. Tout irritait Jacques

contre Paul Savenay; un héritage de haine, le retour des Bourbons,

l'animosité instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le

bien, de l'athéisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais

ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience

inaltérable que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et

d'hypocrisie.--Tu es donc un lâche? lui disait-il en lui montrant

le poing.--Je ne le crois pas, répondait Paul avec un accent de

résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur ne lui

laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon qui

devait le plus cruellement blesser cette âme tendre, chaste, exquise

et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe

et de cafard. Jacques joignait le blasphème à l'insulte, le sacrilège

à l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul

et lui jouait les plus vilains tours. Nous sûmes plus tard que ses

brutalités s'étaient parfois envenimées jusqu'aux voies de fait:

bourrades, brimades, coups de poing, coups de règle: un jour même, un

coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des élèves feignaient

de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns

avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques

n'avait pas, en somme, l'air bien féroce; mais était grand, bien

découplé, taillé en athlète. On le redoutait et il avait sa petite

cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigné de sa méchanceté

et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies, je

risquais, moi chétif, quelques reproches: «Tais-toi ou je t'assomme!

me disait cet enragé; tais-toi, mauvaise graine d'émigré!» J'aurais

certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais

trouvé un admirable défenseur en la personne de Gaston de Raincy.

Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas

une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait

pas sur ses souffrances, mais sur les égarements de cette pauvre

âme, révoltée contre Dieu. Un matin, me rencontrant à la porte de

Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'étais, il me dit:

«Armand, allons prier pour lui!» Je lui répondis: «Paul, tu es un

saint... le saint de Guérande, et c'est sous ce nom que je veux

désormais te connaître et t'admirer!»

Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques

Faël, convaincu de colportage du _Compère Mathieu_ et des

_Chansons_ de Béranger, fut _prié_ par le proviseur de ne pas revenir

après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession de

médecin, quitta le collège un an avant moi.»

Armand de Pontmartin, à cet endroit, interrompt son récit pour

expliquer comment il retrouva quelques années plus tard ce vertueux

jeune homme chez Frédéric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec

quelques amis, les Conférences de saint Vincent de Paul et il exposait

aux jeunes messieurs réunis chez lui les moyens qui lui semblaient les

plus propres à assurer le succès de l'entreprise.

«Tout à coup, continue le narrateur, Ozanam regarde à sa montre et dit

aux jeunes gens qui l'entouraient: «Mes amis, je suis un bavard. Agir

vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi

est toujours là; le choléra vient à peine d'entrer dans sa phase

décroissante... Nous n'avons pas une minute à perdre!

Il distribua à ses ouvriers de la première heure la liste des malades

qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous,

Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours, n'est-ce pas,

pour l'hôtel Racine?

--Oui, mon ami, répondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il

avec une émotion singulière.

En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas quelques mots

en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine

résistance. Ozanam insistait en répétant à demi-voix: Pourquoi pas?

Pourquoi pas?...

Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi: «Veux-tu, me

dit-il, que nous sortions ensemble?»

Nous sortîmes: Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous

nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des

Saints-Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui

gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua et me

dit: «Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quélen, archevêque de

Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hôtel-Dieu, et il va à

l'hospice de la Charité; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il

visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines

les émeutiers de février 1831, les pillards de l'archevêché et de

Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient égorgé, s'il était

tombé entre leurs mains!»

Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant l'hôtel

Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut

hésiter encore, puis prenant son parti: «Entrons,» me dit-il. On sait

ce que sont ces hôtels d'étudiants. Nous montâmes quatre étages.

Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n° 78,

Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un émouvant

spectacle m'attendait.

Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus à

l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay.

Il était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés,

son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise.

Sa soeur, vêtue de noir, était debout à son chevet, un rayon de soleil

d'avril égayait la chambre.

En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement,

presque violemment, imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait

parler:

«Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe,

n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu

bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il

a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il

apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant, du

saint contre le misérable. Tais-toi! tais-toi!... Noémi, dis-lui de se

taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'étais encore

tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'étais pire: impie, athée,

méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le

29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques

compagnons de débauches... je rentre à minuit... une heure après, je

me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La

tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et

j'étais seul, seul au monde... Ma soeur Noémi, au fond de la Bretagne,

chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le

vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable

hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse épouvantée

me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la

rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à

l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... À sept

heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte

s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon

martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... Mais

non, il avait sur les lèvres un sourire céleste; dans le regard,

l'expression angélique du pardon... Il vint à moi, me prit la main, me

dit quelques bonnes paroles;... c'était un miracle, n'est-ce pas?...

--Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne

à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier,

mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue

Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste et le hasard...

--Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?...

Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière?... Tu étais délégué de

la société de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutôt du bon Dieu, pour me

sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête

homme et un chrétien!... Une heure après, poursuivit Jacques,

en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes

nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de

Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu!

Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitté...; pendant cinq

nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était

passé, il a écrit à ma soeur Noémi, qui n'a pas perdu une minute...

et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui

m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh!

comment reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine?

Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?...

--Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand

même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait

été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!... Et tu as une vie tout

entière!

--Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour

tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment

mériter ton pardon, ton amitié?...»

En sortant de l'hôtel Racine, je dis à Paul: «Tu te figures peut-être

n'avoir guéri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guéri

un autre, et cet autre te serre la main[2].»

[Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).]

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 11 / 61 题