4.--UN JEU OÙ L'ON GAGNE LE CIEL

Dans une petite ville de France vivait un officier retraité, qui était

un excellent chrétien. Personne devant lui ne se serait permis une

parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le

consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement

d'un procès; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et

l'aimait.

Lui-même a raconté son histoire, et elle mérite d'occuper une des

premières places dans ce recueil, car elle montre d'une manière bien

touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener

à lui les pécheurs et que sa miséricorde est inépuisable à l'égard des

âmes de bonne volonté.

«Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous

en apercevez facilement à ma moustache et aux quelques cheveux qui me

restent; mais si je suis vieux et cassé, j'ai été jeune et alerte.

J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint à

éclater; j'étais ardent, j'avais adopté avec enthousiasme toutes les

idées du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: «Vive la

fraternité ou la mort!» Hélas! ce devait être la mort ou la ruine

pour bien du monde. Aussi, dès que j'appris que la France venait de

commencer la lutte contre les étrangers, mon parti fut bientôt pris,

je m'engageai.

«Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgré les efforts

de ma pauvre chère mère et de notre curé, je ne croyais guère à Dieu,

et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je

passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garçon_. À vous

parler franc, j'étais un très mauvais sujet; mais parmi tous mes

défauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je

ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent même une parole, sans y

ajouter un juron. Et ce n'étaient pas des jurons pour rire, c'étaient

d'affreux blasphèmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges

et pleurer les saints.

«Après ce préambule, nécessaire pour bien faire comprendre la suite

de mon histoire, je la reprends, et je tâcherai de l'abréger le

plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engagé à

dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je

vous fais grâce de ma vie militaire, elle a ressemblé à celle de

beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laissé leurs os sur le champ

de bataille; je fus envoyé à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée de

Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Égypte, puis partout enfin où

il y avait des coups à donner et à recevoir. Les années, l'expérience,

deux blessures, l'une reçue aux Pyrénées, l'autre, à Austerlitz,

l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calmé ma fougue,

m'avait rendu plus régulier dans ma conduite, mais n'avait pu me

corriger de mon défaut de toujours jurer. Mon avancement même se

trouva arrêté par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas

le choix alors parmi les lettrés, je fus rapidement officier; mais une

fois là, mon malheureux défaut me joua bien des tours; et souvent des

généraux, après une affaire où je m'étais bien conduit, n'osaient pas

m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton

pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de

sacristains, de calotins, mais, à part moi, je leur donnais raison, et

pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencié

avec l'armée de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine

et décoré. Après les premières joies de retrouver mes vieux amis, mes

vieux camarades d'enfance, après les premières douceurs du repos et

de la liberté, à la suite de tant de privations et d'années de

discipline, je commençais à trouver le temps long, je fus au café et

je mangeai ma demi-solde, comme un égoïste, entre une pipe et un jeu

de cartes. Ma position, mes campagnes, mes récits me faisaient le

centre d'un petit groupe de désoeuvrés comme moi, et, par suite de mon

habitude invétérée, on y entendait plus souvent jurer que bénir le nom

de Dieu.

«Malgré cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans

ma chambre le curé de la paroisse. J'étais si loin de m'attendre à

pareille visite, que ma pipe s'échappa de mes dents et vint se briser

sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche

répertoire. Le curé ne se troubla pas pour si peu, et, prenant

une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement:

«Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'êtes pas venu me

voir à votre arrivée dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous

chercher.--Je n'aime pas les curés, lui répondis-je, je ne les ai

jamais aimés et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien!

capitaine, nous ne sommes pas du même avis, et, avec un brave comme

vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est précisément pour vous

faire changer que je suis venu vous voir.» À peine le digne prêtre

avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en

jurant comme un possédé, je le mis littéralement à la porte.

«Le lendemain, je me croyais à tout jamais débarrassé de pareille

visite, lorsque je vis encore entrer le curé. Ah! par exemple, c'est

trop fort, m'écriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi.

Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: «Bonjour,

capitaine, vous n'étiez pas bien disposé hier, et je suis revenu

aujourd'hui pour savoir si vous étiez plus en train de causer.» Malgré

mon apparence terrible, je n'étais pas tout à fait mauvais au fond du

coeur; aussi, ce sang-froid me désarma, et adoucissant ma voix, je

lui répondis: «Eh bien! monsieur le curé, puisque vous avez tant de

plaisir à causer avec moi, j'y consens, mais à une condition, c'est

que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos églises et de vos

bedeaux.--Soit, reprit le curé; mais, de votre côté, vous vous engagez

à me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compté,

et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accordé; et pour répondre à

votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant,

que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait

parler.» Ma politesse n'était pas très polie, mais le curé eut l'air

de la trouver accomplie.

«La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que

j'avais promise au curé me semblait de plus en plus courte, et il

m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vénérable ami

jouait au trictrac, et j'aimais moi-même extrêmement ce jeu; aussi,

bientôt chaque soir, au lieu d'aller au café, je prenais le chemin du

presbytère, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soirée se

passait toujours trop rapidement.

«Le curé était fidèle à sa promesse; il ne me parlait jamais de

religion: malheureusement, de mon côté, j'étais fidèle à mes mauvaises

habitudes, et je prononçais bien peu de phrases sans les assaisonner

de quelques grossiers jurons. Un soir où le curé me battait à plates

coutures, je m'en donnais à coeur joie, et jamais pareils blasphèmes

n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son

cornet sur la table, et, me regardant bien en face: «Je vous ai fait

une promesse, me dit-il, à laquelle je suis fidèle; voulez-vous m'en

faire une à votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais

c'est impossible, voilà plus de cinquante ans que j'ai cette habitude;

elle m'a empêché de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce:

rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par

méchanceté, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne prétends

pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit

facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, à

vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas égale:

il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai

de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens

pas.--Puisque vous êtes de si bonne composition, je veux vous montrer

que malgré ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous

permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous

pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au

marché, répondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas

que, si vous manquez à votre promesse, je manquerai à la mienne.»

«Je vis bien vite que j'avais fait un marché de dupe, ou plutôt que le

bon curé savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour

j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste

répertoire. Aussitôt, le curé me faisait un sermon en trois points, et

j'étais bien forcé de l'écouter, puisque c'était dans nos conventions.

Vous devinez facilement le reste: à mesure que mon vénérable ami me

dévoilait les beautés de la religion, j'y prenais goût; ce n'était

plus une punition, c'était devenu un besoin. Bientôt, je fus tout à

fait converti; mon excellent curé me fit approcher des sacrements;

maintenant je trouve mon bonheur à l'accomplissement de mes devoirs,

et il ne me reste de mon ancien état que l'habitude d'assaisonner

toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par

tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers

mon histoire, c'est dans l'espérance qu'elle pourra détourner du mal,

et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi

coupables que je l'étais alors.[1]»

[Note 1: Cité dans les _Petites lectures_, bulletin populaire

des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu vérifier

nous-même, on le comprend, l'authenticité des traits que nous avons

puisés dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il

est certain qu'il s'opère fréquemment des conversions tout aussi

extraordinaires que celle-là; le prêtre n'y prend même plus garde dans

les pays de foi, tant il est souvent témoin de ces merveilles, et

elles restent un secret entre l'homme et Dieu.]

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Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chrétiens · 第 10 / 61 题