CHAPITRE IX

=Les femmes créoles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La générosité de

Mme Bernard Couvent=.

=LES FEMMES CREOLES=

La plupart des femmes de la population créole se recommandaient, par

leur piété et leur amour du bien.

Elles n'employaient jamais de gardes-malades, et n'envoyaient pas non

plus leurs malades à l'hôpital. Elles soignaient elles-mêmes leurs

parents et leurs amis et les secouraient dans le besoin.

Au commencement du siècle passé, les femmes de couleur ne ménageaient

pas leur aide aux églises. Peu à peu, toutefois, on les ostracisa des

sanctuaires et aujourd'hui, c'est à peine si un seul curé de ce diocèse

serait prêt à admettre qu'elles ont de fait été, autrefois, de quelque

service à ses devanciers. On garde au moins le silence sur ce point.

Plusieurs de nos femmes ont laissé des biens à l'Eglise, mais ces actes

généreux sont tombés dans l'oubli. Ceci soit dit sans amertume.

N'importe, il y a eu plus d'une Véronique dans la population de

couleur, et nous le savons. Il n'y avait pas chez nous de mendiants,

parce que les femmes créoles nourrissaient les pauvres; en même temps,

elles faisaient naître dans l'âme de leurs protégés un certain degré de

fierté, et elles les affermissaient dans la foi chrétienne,

qu'elles-mêmes professaient avec tant de ferveur.

Douces, charitables et pieuses, elles prenaient ainsi soin du corps et

de l'âme de nos indigents, qu'elles exhortaient constamment à supporter

leur sort avec résignation. La religion catholique leur avait inculqué

des principes de vertu, d'amour de Dieu et du prochain: ces principes

animaient toutes leurs actions.

L'on peut encore dire, à leur louange, qu'elles soignaient les malades

avec art, et qu'à leur vigilance infatigable on a souvent attribué les

résultats les plus heureux.

Leur expérience était appréciée et utilisée par des milliers de

médecins. Ces hommes de la science s'en rapportaient souvent à leur

jugement et suivaient leurs avis dans bien des cas notoirement sérieux.

Avant l'introduction des mesures sanitaires telles qu'elles existent

aujourd'hui dans notre ville, les épidémies étaient fréquentes; elles

s'attaquaient surtout aux étrangers qu'elles décimaient rapidement.

Ce qui augmentait le malheur de ces affligés, c'est que les hôpitaux

n'étaient ni assez riches ni assez nombreux pour les accommoder. Il

fallait donc dépendre de la bonne volonté des personnes charitables.

Ces _femmes traiteuses_, comme on les nommait alors, prenaient charge

des malades, les soignaient jusqu'au rétablissement ou bien jusqu'à la

mort: quelquefois elles étaient rétribuées pour leurs services, mais en

maintes occasions, elles avaient donné leur temps, leurs veilles et leur

secours pour l'amour de Dieu, sans espoir de récompense.

La femme créole était aussi chaste, aussi pure, dans son réduit ou dans

son infortune, que sa soeur plus fortunée vivant dans l'étalage le plus

extravagant de l'opulence.

Le faste n'était pas nécessaire pour faire ressortir l'éclat de ce

caractère si fortement trempé dans la religion et la vertu.

S'il est des esprits, aujourd'hui, assez vils pour tenter de salir la

mémoire de ces nobles créatures, qu'ils cherchent à ravaler au niveau de

la brute, nous en appellerons de cette injustice au tribunal de

l'histoire qui fut, en tout temps et dans tous les pays, le vengeur du

mérite et de l'innocence.

Les fastes de l'Histoire et les fastes de l'Eglise diront ce que les

préjugés et les haines du présent essaient d'ensevelir dans l'oubli.

La femme créole de couleur a su étudier, réfléchir, prier; elle a été

généreuse, secourable et pieuse. Sa vertu, sa charité et sa constance ne

peuvent être mises en doute, elles resteront toujours ses plus beaux

ornements.

Nombre de nos filles, autrefois, élevées dans les couvents, devenaient

des zélatrices et des Soeurs de Charité.

Les autres faisaient de vertueuses mères de familles, qui ont doté la

Louisiane de cette belle race créole connue par ses talents. Cette race

nous a fourni des inventeurs, des sculpteurs, des peintres, des poètes,

des littérateurs, des professeurs, des commerçants, des planteurs et des

artisans habiles, tous hommes d'une valeur morale manifestement

supérieure.

Ces excellentes créatures occupent donc une place unique dans nos

traditions. Ajoutons que les familles leur confiaient souvent

l'éducation morale de leurs enfants.

Au nombre des femmes créoles les plus remarquables il faut mentionner

Mademoiselle Henriette Delile.

Cette sainte femme a consacré toute sa vie à l'accomplissement de bonnes

oeuvres.

Pieuse comme Mme Couvent, sa pensée visait toujours à soulager le

sort de ses semblables.

À part sa précieuse coopération à l'établissement de plusieurs églises

de la Nouvelle-Orléans, Melle Delile était encore connue par ses actes

de chaque jour comme consolatrice des affligés. Elle fut la fondatrice

de la Société de la Sainte-Famille, dont elle fut aussi la première Mère

Supérieure.

Cette société ayant fait appel à M. François Lacroix, ce riche

compatriote fit pour elle l'achat d'un terrain situé dans l'avenue

Saint-Bernard, et sur lequel on éleva un superbe édifice auquel on a

donné le nom d'Hospice de la Sainte-Famille. Dans cet Hospice, la

population avait pour habitude de loger ses veuves laissées sans asile,

ou celles qui voulaient se retirer du monde pour vivre dans la

tranquillité et dans l'isolement.

Cette Société fut, pour ainsi dire le noyau de la _Sainte Famille_

d'aujourd'hui, que nous connaissons tous et qui n'oublie certes pas la

mémoire d'Henriette Delile, créatrice du groupe primitif dont l'origine

remonte à 1840, ou même plus haut.

Melle Henriette Delile, Mme Bernard Couvent, Mme François Lacroix

étaient à la tête d'une propagande toute de charité dont le but était de

nourrir, de loger et de soigner les nécessiteux de la population créole,

sans autre motif que l'amour du prochain. Appliquons ici la pensée du

poète français, et souhaitons que,

"Les échos n'auront pas oublié _ces_ grands noms".

Mademoiselle Henriette Delile est morte le 17 novembre 1862, à l'âge de

50 ans.

=Mme L. R. LAMOTTE=

La population créole réclame comme une de ses gloires littéraires Mme

Louisa Lamotte.

Cette femme, si bien connue par son érudition, par les grands services

qu'elle a rendus à la cause de l'éducation et, notamment, par sa

position comme directrice du Collège de Jeunes Filles d'Abbeville,

France, a reçu les Palmes Académiques, quelques années avant sa mort.

Mme Lamotte s'est constamment distinguée dans sa longue carrière de

quarante années passées dans l'enseignement, à Paris et ailleurs.

Le fait qu'elle a été décorée par des sociétés savantes de l'Europe est

un titre puissant à la considération toute particulière que nous

accordons à sa mémoire.

Dans son cas au moins, on constate que les têtes dirigeantes de la

France n'ont pas été les seules à reconnaître ses mérites.

L'_Abeille_ de la Nouvelle-Orléans, à laquelle Mme Lamotte a

collaboré, n'a pas manqué d'exprimer ses profonds regrets, lorsque la

mort est venue la frapper, en 1907.

Voici les réflexions de ce journal:

=MEMENTO=

"Nous apprenons, non sans en être profondément attristé, la mort d'une

femme que nous tenions en la plus respectueuse estime, d'une femme qui,

longtemps, nous honora de sa collaboration et qui, depuis de longs mois,

était retenue captive chez elle par une santé chancelante, Madame Louisa

Lamotte.

"Nous ne connaissons pas les circonstances qui ont entouré la mort de

l'excellente femme; mais nous avons l'assurance qu'elle n'aura éprouvé

aucune terreur à l'approche de la mort, tant était tranquille et sereine

toujours sa conscience.

"Madame Lamotte est née à la Nouvelle-Orléans, mais elle avait été

élevée en France, où la plus grande partie de son existence s'était

écoulée. Elle avait été appelée à la Nouvelle-Orléans par ses intérêts,

et c'est en y consacrant tous ses soins qu'elle a succombé à

l'épuisement de ses forces.

"Madame Lamotte avait eu à Paris la direction d'une maison d'éducation

de jeunes filles, et avait fondé dans la grande Capitale une _Revue_

qu'elle rédigeait avec talent.

"Le Gouvernement reconnut son mérite, et la décora des Palmes

Académiques.

"Jamais, dans ses causeries toujours intéressantes, ne faisait-elle

étalage de son savoir de son érudition, trop humble, trop modeste

était-elle pour cela: jamais non plus, n'y manquait-elle de

bienveillance.

"Son très ardent désir était de retourner en France, d'y aller reprendre

ses relations trop longtemps interrompues, de se rapprocher enfin du

seul être cher qui lui restât, une fille. Elle est morte en plein rêve;

et bien doux aura été son réveil dans le Grand Au-delà, si le juste y

reçoit sa récompense."

=VIRGINIE GIRODEAU=

On a beaucoup parlé de Virginie Girodeau, mais il nous manque des

renseignements précis à l'égard de cette femme.

Tout ce que nous apprenons, c'est qu'elle a joué sur la scène théâtrale

à l'époque d'Armand Lanusse et Edmond Orso, et qu'elle excellait dans la

tragédie.

Nous ne savons rien de son enfance, comment elle a été instruite dans sa

jeunesse.

L'on prétend que Melle Virginie s'est perfectionnée dans son art sous la

direction de M. Perennès, célèbre professeur français du siècle passé.

En tout cas, elle a laissé une grande réputation comme tragédienne. Le

fait est que notre public bien informé lui accorde une place unique dans

l'histoire de notre théâtre d'amateurs. Elle a brillé surtout au Théâtre

de la Renaissance.

À ce titre, elle a droit de voir son nom légué à la postérité et entouré

de tous les égards dus à son mérite reconnu. D'ailleurs, le but de cet

ouvrage étant de faire ressortir les qualités et les vertus par

lesquelles s'est signalée notre petite population, surtout dans les

temps obscurs de l'esclavage, un seul trait, s'il est bien tranché,

trouve ici sa large place.

C'est pourquoi nous plaçons Mme Virginie Girodeau parmi nos

personnalités remarquables dont la gloire est digne d'être remémorée:

faire le silence sur ce nom serait encourager l'oubli du devoir.

=Mme Veuve BERNARD COUVENT=

Mme Couvent, une femme noire africaine, fut peut-être esclave dans sa

jeunesse. Elle a vécu à la Nouvelle-Orléans et a laissé un legs qui a

produit de merveilleux résultats.

La générosité de Mme Couvent eut dû attirer l'attention; il y a donc

lieu de s'étonner qu'aucun de ses contemporains n'ait même songé à faire

mention de son nom.

Il est un fait indéniable: c'est que Mme Couvent a été la première,

parmi nous, à donner l'exemple d'une charité éclairée, et pour longtemps

elle était la seule à jouir de cette distinction. Son attitude sur la

question de l'éducation a été une réelle censure des gens riches de son

époque.

Nous avons très peu de renseignements sur Mme Couvent. Le monde

parlait souvent de cette vieille dame, de sa piété et de son caractère

charitable, mais de sa naissance, on ne connaissait rien. On prétend

qu'elle avait vu le jour en Afrique.

Vers l'année 1832, cette femme chrétienne laissa par testament plusieurs

petites maisons, en vue de la fondation d'un établissement destiné à

l'instruction des orphelins catholiques indigents du 3^{ème} District.

Il paraît qu'elle est morte vers l'année 1836; mais ses dernières

volontés, quant à sa donation aux orphelins, ne furent exécutées qu'en

1848, c'est-à-dire douze ans plus tard.

Une société s'était formée à cette époque et avait demandé compte de ces

biens à celui qui en avait la gestion.

En temps et lieu, ce dernier dut les restituer et c'est de ce règlement

qu'est sorti l'établissement de la première École des Orphelins de

Couleur du 3^{ème} District de la Nouvelle-Orléans.

Une des propriétés ci-dessus mentionnées était située à l'angle des rues

Union et des Grands Hommes. C'est dans cette maison que, pour la

première fois, on ouvrit une classe, sous les auspices du Bureau des

Directeurs organisé dans le but de faire respecter les dispositions

testamentaires de Mme Couvent.

Dans le testament, il était prévu que l'école devait être placée sous la

surveillance du clergé catholique.

C'est en vertu de cette clause que l'abbé Manchaut, directeur spirituel

de Mme Couvent, s'occupa de ce legs particulier et se fit un devoir

de le conserver aux orphelins catholiques.

Ce bon curé, s'étant aperçu de la négligence qu'on mettait à faire

exécuter les volontés de la défunte, se décida à intervenir.

Son premier soin fut d'intéresser M. François Lacroix, homme d'un

caractère excentrique mais d'une grandeur d'âme admirable. M. Lacroix, à

son tour, sans perdre de temps, s'assura le concours de quelques uns de

ses amis. Au moyen de foires, de contributions, etc., ces hommes ont

non-seulement aidé à assurer les titres des propriétés, mais ils ont

encore acheté d'autres terrains, qu'ils ont ajoutés aux biens donnés par

Mme Couvent.

Sur un de ces terrains, ces patriotes ont fait ériger un magnifique

édifice, et c'est ainsi que nous avons eu une grande école, présidée par

cinq ou six professeurs enseignant dans les deux langues, française et

anglaise. Les élèves étaient des deux sexes et venaient de toutes les

sections de la ville.

La première institutrice se nommait Félicie Cailloux. C'était une femme

de couleur, d'une haute intelligence, respectable et pieuse.

Après elle, lorsqu'on eut changé l'emplacement de l'école et commencé à

construire sur une plus grande échelle, on eut successivement comme

instituteurs MM. Lanusse, Lavigne, Snaër, Questy, Christophe, Reynès,

Lainez, Sent-Manat, Camps, Vigers, Duhart, Trévigne, Mmes Thézan et

Populus, et quelques autres dont les noms nous échappent.

Depuis, MM. Lafon, Mary et quelques autres personnes ont ajouté aux

biens laissés par Mme Couvent, qui se sont encore augmentés des

contributions de François Lacroix et de ses compagnons.

Pendant quelques années, avant la guerre de 1861, les directeurs ont

quelquefois obtenu des dons de la Législature d'État et de la

Municipalité de la Nouvelle-Orléans.

L'importance de cette institution vient de ce qu'elle était la meilleure

école à fréquenter, du temps de l'esclavage.

Tous les maîtres étaient des hommes de couleur, par conséquent, ils

faisaient entrer la sympathie dans leurs rapports avec les enfants

confiés à leur charge.

Ces derniers recevaient là la formation intellectuelle, religieuse et

morale.

Mme Couvent n'avait pas d'instruction, mais elle avait l'âme

sensible; elle a eu compassion de ces petits enfants condamnés à vivre

sans les avantages de l'éducation, dans un milieu indifférent, sinon

hostile, au sort d'une classe éprouvée.

Aidée, sans doute, des conseils de son directeur spirituel, elle a sans

hésiter affecté tous ses biens au profit des infortunés, au soin de

leurs intelligences, à la seule fin de les sauver des dangers de

l'ignorance.

Ses généreuses donations étaient faites aux temps difficiles de

l'esclavage.

Ça été une faute grave, bien grave, de la part de ses contemporains, que

d'avoir négligé de nous transmettre des détails précis sur l'histoire de

cette généreuse créature.

Mme Couvent a dû être bien pieuse, bien recommandable, puisque l'abbé

Manchaut s'est imposé la tâche de la diriger, de la conseiller et de la

faire connaître aux amis de l'éducation de 1848.

C'est grâce à la sollicitude inépuisable de ce prêtre, à son ministère

désintéressé, que Mme Couvent fut enfin connue, que son legs fut

recouvré et affecté à sa première destination.

Il est juste de mentionner ces faits, non seulement pour l'histoire,

mais encore pour payer un tribut de reconnaissance à la bienveillance, à

la charité de ce saint homme qui fait tant honneur à l'Eglise

catholique.

Sans le secours de ce serviteur de Dieu, la population serait restée

dans une ignorance complète à l'égard de Mme Couvent, de ce qu'elle

était, de ce qu'elle avait fait et de la manière qu'elle avait vécu.

L'existence de Mme Couvent a valu à la population une longue suite de

secours intellectuels et moraux qui lui ont été prodigués, plus tard,

sous la direction de maîtres consciencieux.

Nous ne dirons pas que les écrivains du temps de Mme Couvent l'ont

méconnue. À l'époque, il n'était pas facile d'obtenir l'impression des

manuscrits; comme pareille chose devait se faire au moyen de

contributions, il peut bien être arrivé à nos compatriotes d'avoir

oublié cette femme de bien, comme ç'a été le cas pour d'autres.

Les choses se passaient en petit comité. Les gens de la même vocation ou

de la même inclination se réunissaient en cercle privé, où les goûts de

ce milieu particulier étaient seuls considérés.

Parmi les élèves qui sont sortis de l'Institution des Orphelins

Indigents, l'on peut citer des écrivains, des poètes, des artistes, tous

des gens d'une conduite exemplaire et d'un mérite appréciable, souvent

supérieur.

On dit qu'il faut toujours remonter à la source des choses.

Conformément à ce principe, tout ce que la population créole a tiré de

bien de l'École des Orphelins, elle le doit donc à la générosité de

cette femme africaine: Veuve Bernard Couvent.

Avant elle, il existait des écoles dans notre ville, mais la classe

pauvre ne pouvait les fréquenter.

À l'Institution fondée par les généreuses dispositions de Mme

Couvent, les enfants étaient instruits à un prix très réduit; les

orphelins l'étaient gratuitement.

La contribution mensuelle ne dépassait jamais cinquante sous; et pour

cette modique somme d'une demi-piastre par mois, souvent l'enfant

faisait usage de livres que l'école lui fournissait, quand les parents

étaient dans l'impossibilité de les acheter.

Citons ici un trait digne d'attention:

Tous les ans, le jour de la Toussaint, la direction organisait une quête

au bénéfice de l'École. On plaçait à la porte du cimetière deux plateaux

destinés à recevoir les offrandes des passants. Ces plateaux étaient

gardés par des orphelins choisis à cet effet par les directeurs.

Il fut un temps où les sommes recueillies par ce moyen étaient

considérables. Elles étaient affectées aux diverses dépenses de

l'Institution.

Il est d'usage de faire dire une messe tous les ans pour le repos de

l'âme de la bonne Veuve. L'entretien de sa tombe, située dans le dernier

cimetière de l'avenue Claiborne, s'effectue aux frais de la Direction.

Dans ces dernières années, on a fait confectionner une plaque

commémorative rappelant la mémoire de Mme Couvent et faisant

connaître son oeuvre. Cette plaque est placée à l'école dont on lui doit

la fondation.

Le devoir de la population créole de couleur serait de lui élever un

monument beaucoup plus digne encore.

Il est de notre temps d'honorer la mémoire des morts en organisant des

sociétés commémoratives.

Il faut des célébrations éclatantes pour rendre justice aux bienfaiteurs

disparus. Aujourd'hui que nous avons parmi nous plusieurs philanthropes,

nous pourrions les rallier tous dans ce but en un seul et même groupe.

Que l'avenir ne nous adresse pas les reproches que nous adressons à nos

prédécesseurs, surtout lorsque l'esprit de notre époque nous exhorte à

la glorification du bien accompli.

Les noms de Veuve Bernard Couvent, de Thomy Lafon, d'Aristide Mary

devraient être à jamais honorés. Ces noms devraient être gardés bien

vivants dans le souvenir de la population par des manifestations dignes

d'eux et des grandes actions qu'ils nous rappellent.

Durant la période de Reconstruction, les enfants de couleur

fréquentaient surtout les écoles de l'État, ouvertes à tous

indistinctement. L'Institution Couvent fut donc négligée et presque

désertée. À tel point que, en 1881, elle se trouvait à deux doigts de la

ruine. Une mauvaise administration, pendant les quelques années

précédentes, avait de plus aidé à sa déchéance.

C'est alors que quelques patriotes se réunirent encore et entreprirent

de rendre à cette école tout son ancien prestige. La tâche, certes,

était ardue, mais ces vaillants Créoles s'y dévouèrent corps et âme et

vainquirent tous les obstacles. Cette patriotique et généreuse phalange

qu'on a vu figurer dans l'oeuvre de la réédification se composait de

douze citoyens dont voici les noms:

Arthur Estèves, Eugène Luscy, Noël Bacchus, Nelson Fouché, Armand

Duhart, J. S. Gautier, P. A. Desdunes, Donatien Déruisé, Charles

Charbonnet, Philippe Michel, Clovis Gallaud, R. L. Desdunes.

De ces douze hommes qui ont formé le Bureau des Directeurs en 1884, neuf

sont couchés dans le silence de la tombe.

Par leur probité et leur dévouement, ces Créoles rallièrent la

population autour d'eux, et c'est ainsi qu'ils purent inaugurer pour

l'Institution une ère nouvelle de prospérité et d'indépendance.

Il avait été question, pendant un moment, de convertir cette dernière en

couvent. Telle était la décision prise par le Clergé catholique, en vue

du fait que l'Institution avait depuis longtemps changé ses conditions

d'enseignement, ne remplissant plus, par conséquent, les voeux de Mme

Bernard Couvent. Néanmoins, Sa Grandeur l'archevêque LeRay se rendit aux

représentations du Bureau de Direction, dont il reconnut l'autorité.

Aujourd'hui, l'Institution des Orphelins Indigents est réorganisée, de

nouveaux secours lui sont survenus et la population semble lui avoir

renouvelé son attachement.

Souhaitons que le peuple apprenne de plus en plus à apprécier la charité

et la prévoyance de Mme Bernard Couvent; qu'il se rappelle la gloire

de cette femme extraordinaire qui fut la première à apporter une

amélioration au sort des orphelins de couleur.

Nos Hommes et Notre Histoire Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs personnels · 第 53 / 57 题