=Les femmes créoles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La générosité de
Mme Bernard Couvent=.
=LES FEMMES CREOLES=
La plupart des femmes de la population créole se recommandaient, par
leur piété et leur amour du bien.
Elles n'employaient jamais de gardes-malades, et n'envoyaient pas non
plus leurs malades à l'hôpital. Elles soignaient elles-mêmes leurs
parents et leurs amis et les secouraient dans le besoin.
Au commencement du siècle passé, les femmes de couleur ne ménageaient
pas leur aide aux églises. Peu à peu, toutefois, on les ostracisa des
sanctuaires et aujourd'hui, c'est à peine si un seul curé de ce diocèse
serait prêt à admettre qu'elles ont de fait été, autrefois, de quelque
service à ses devanciers. On garde au moins le silence sur ce point.
Plusieurs de nos femmes ont laissé des biens à l'Eglise, mais ces actes
généreux sont tombés dans l'oubli. Ceci soit dit sans amertume.
N'importe, il y a eu plus d'une Véronique dans la population de
couleur, et nous le savons. Il n'y avait pas chez nous de mendiants,
parce que les femmes créoles nourrissaient les pauvres; en même temps,
elles faisaient naître dans l'âme de leurs protégés un certain degré de
fierté, et elles les affermissaient dans la foi chrétienne,
qu'elles-mêmes professaient avec tant de ferveur.
Douces, charitables et pieuses, elles prenaient ainsi soin du corps et
de l'âme de nos indigents, qu'elles exhortaient constamment à supporter
leur sort avec résignation. La religion catholique leur avait inculqué
des principes de vertu, d'amour de Dieu et du prochain: ces principes
animaient toutes leurs actions.
L'on peut encore dire, à leur louange, qu'elles soignaient les malades
avec art, et qu'à leur vigilance infatigable on a souvent attribué les
résultats les plus heureux.
Leur expérience était appréciée et utilisée par des milliers de
médecins. Ces hommes de la science s'en rapportaient souvent à leur
jugement et suivaient leurs avis dans bien des cas notoirement sérieux.
Avant l'introduction des mesures sanitaires telles qu'elles existent
aujourd'hui dans notre ville, les épidémies étaient fréquentes; elles
s'attaquaient surtout aux étrangers qu'elles décimaient rapidement.
Ce qui augmentait le malheur de ces affligés, c'est que les hôpitaux
n'étaient ni assez riches ni assez nombreux pour les accommoder. Il
fallait donc dépendre de la bonne volonté des personnes charitables.
Ces _femmes traiteuses_, comme on les nommait alors, prenaient charge
des malades, les soignaient jusqu'au rétablissement ou bien jusqu'à la
mort: quelquefois elles étaient rétribuées pour leurs services, mais en
maintes occasions, elles avaient donné leur temps, leurs veilles et leur
secours pour l'amour de Dieu, sans espoir de récompense.
La femme créole était aussi chaste, aussi pure, dans son réduit ou dans
son infortune, que sa soeur plus fortunée vivant dans l'étalage le plus
extravagant de l'opulence.
Le faste n'était pas nécessaire pour faire ressortir l'éclat de ce
caractère si fortement trempé dans la religion et la vertu.
S'il est des esprits, aujourd'hui, assez vils pour tenter de salir la
mémoire de ces nobles créatures, qu'ils cherchent à ravaler au niveau de
la brute, nous en appellerons de cette injustice au tribunal de
l'histoire qui fut, en tout temps et dans tous les pays, le vengeur du
mérite et de l'innocence.
Les fastes de l'Histoire et les fastes de l'Eglise diront ce que les
préjugés et les haines du présent essaient d'ensevelir dans l'oubli.
La femme créole de couleur a su étudier, réfléchir, prier; elle a été
généreuse, secourable et pieuse. Sa vertu, sa charité et sa constance ne
peuvent être mises en doute, elles resteront toujours ses plus beaux
ornements.
Nombre de nos filles, autrefois, élevées dans les couvents, devenaient
des zélatrices et des Soeurs de Charité.
Les autres faisaient de vertueuses mères de familles, qui ont doté la
Louisiane de cette belle race créole connue par ses talents. Cette race
nous a fourni des inventeurs, des sculpteurs, des peintres, des poètes,
des littérateurs, des professeurs, des commerçants, des planteurs et des
artisans habiles, tous hommes d'une valeur morale manifestement
supérieure.
Ces excellentes créatures occupent donc une place unique dans nos
traditions. Ajoutons que les familles leur confiaient souvent
l'éducation morale de leurs enfants.
Au nombre des femmes créoles les plus remarquables il faut mentionner
Mademoiselle Henriette Delile.
Cette sainte femme a consacré toute sa vie à l'accomplissement de bonnes
oeuvres.
Pieuse comme Mme Couvent, sa pensée visait toujours à soulager le
sort de ses semblables.
À part sa précieuse coopération à l'établissement de plusieurs églises
de la Nouvelle-Orléans, Melle Delile était encore connue par ses actes
de chaque jour comme consolatrice des affligés. Elle fut la fondatrice
de la Société de la Sainte-Famille, dont elle fut aussi la première Mère
Supérieure.
Cette société ayant fait appel à M. François Lacroix, ce riche
compatriote fit pour elle l'achat d'un terrain situé dans l'avenue
Saint-Bernard, et sur lequel on éleva un superbe édifice auquel on a
donné le nom d'Hospice de la Sainte-Famille. Dans cet Hospice, la
population avait pour habitude de loger ses veuves laissées sans asile,
ou celles qui voulaient se retirer du monde pour vivre dans la
tranquillité et dans l'isolement.
Cette Société fut, pour ainsi dire le noyau de la _Sainte Famille_
d'aujourd'hui, que nous connaissons tous et qui n'oublie certes pas la
mémoire d'Henriette Delile, créatrice du groupe primitif dont l'origine
remonte à 1840, ou même plus haut.
Melle Henriette Delile, Mme Bernard Couvent, Mme François Lacroix
étaient à la tête d'une propagande toute de charité dont le but était de
nourrir, de loger et de soigner les nécessiteux de la population créole,
sans autre motif que l'amour du prochain. Appliquons ici la pensée du
poète français, et souhaitons que,
"Les échos n'auront pas oublié _ces_ grands noms".
Mademoiselle Henriette Delile est morte le 17 novembre 1862, à l'âge de
50 ans.
=Mme L. R. LAMOTTE=
La population créole réclame comme une de ses gloires littéraires Mme
Louisa Lamotte.
Cette femme, si bien connue par son érudition, par les grands services
qu'elle a rendus à la cause de l'éducation et, notamment, par sa
position comme directrice du Collège de Jeunes Filles d'Abbeville,
France, a reçu les Palmes Académiques, quelques années avant sa mort.
Mme Lamotte s'est constamment distinguée dans sa longue carrière de
quarante années passées dans l'enseignement, à Paris et ailleurs.
Le fait qu'elle a été décorée par des sociétés savantes de l'Europe est
un titre puissant à la considération toute particulière que nous
accordons à sa mémoire.
Dans son cas au moins, on constate que les têtes dirigeantes de la
France n'ont pas été les seules à reconnaître ses mérites.
L'_Abeille_ de la Nouvelle-Orléans, à laquelle Mme Lamotte a
collaboré, n'a pas manqué d'exprimer ses profonds regrets, lorsque la
mort est venue la frapper, en 1907.
Voici les réflexions de ce journal:
=MEMENTO=
"Nous apprenons, non sans en être profondément attristé, la mort d'une
femme que nous tenions en la plus respectueuse estime, d'une femme qui,
longtemps, nous honora de sa collaboration et qui, depuis de longs mois,
était retenue captive chez elle par une santé chancelante, Madame Louisa
Lamotte.
"Nous ne connaissons pas les circonstances qui ont entouré la mort de
l'excellente femme; mais nous avons l'assurance qu'elle n'aura éprouvé
aucune terreur à l'approche de la mort, tant était tranquille et sereine
toujours sa conscience.
"Madame Lamotte est née à la Nouvelle-Orléans, mais elle avait été
élevée en France, où la plus grande partie de son existence s'était
écoulée. Elle avait été appelée à la Nouvelle-Orléans par ses intérêts,
et c'est en y consacrant tous ses soins qu'elle a succombé à
l'épuisement de ses forces.
"Madame Lamotte avait eu à Paris la direction d'une maison d'éducation
de jeunes filles, et avait fondé dans la grande Capitale une _Revue_
qu'elle rédigeait avec talent.
"Le Gouvernement reconnut son mérite, et la décora des Palmes
Académiques.
"Jamais, dans ses causeries toujours intéressantes, ne faisait-elle
étalage de son savoir de son érudition, trop humble, trop modeste
était-elle pour cela: jamais non plus, n'y manquait-elle de
bienveillance.
"Son très ardent désir était de retourner en France, d'y aller reprendre
ses relations trop longtemps interrompues, de se rapprocher enfin du
seul être cher qui lui restât, une fille. Elle est morte en plein rêve;
et bien doux aura été son réveil dans le Grand Au-delà, si le juste y
reçoit sa récompense."
=VIRGINIE GIRODEAU=
On a beaucoup parlé de Virginie Girodeau, mais il nous manque des
renseignements précis à l'égard de cette femme.
Tout ce que nous apprenons, c'est qu'elle a joué sur la scène théâtrale
à l'époque d'Armand Lanusse et Edmond Orso, et qu'elle excellait dans la
tragédie.
Nous ne savons rien de son enfance, comment elle a été instruite dans sa
jeunesse.
L'on prétend que Melle Virginie s'est perfectionnée dans son art sous la
direction de M. Perennès, célèbre professeur français du siècle passé.
En tout cas, elle a laissé une grande réputation comme tragédienne. Le
fait est que notre public bien informé lui accorde une place unique dans
l'histoire de notre théâtre d'amateurs. Elle a brillé surtout au Théâtre
de la Renaissance.
À ce titre, elle a droit de voir son nom légué à la postérité et entouré
de tous les égards dus à son mérite reconnu. D'ailleurs, le but de cet
ouvrage étant de faire ressortir les qualités et les vertus par
lesquelles s'est signalée notre petite population, surtout dans les
temps obscurs de l'esclavage, un seul trait, s'il est bien tranché,
trouve ici sa large place.
C'est pourquoi nous plaçons Mme Virginie Girodeau parmi nos
personnalités remarquables dont la gloire est digne d'être remémorée:
faire le silence sur ce nom serait encourager l'oubli du devoir.
=Mme Veuve BERNARD COUVENT=
Mme Couvent, une femme noire africaine, fut peut-être esclave dans sa
jeunesse. Elle a vécu à la Nouvelle-Orléans et a laissé un legs qui a
produit de merveilleux résultats.
La générosité de Mme Couvent eut dû attirer l'attention; il y a donc
lieu de s'étonner qu'aucun de ses contemporains n'ait même songé à faire
mention de son nom.
Il est un fait indéniable: c'est que Mme Couvent a été la première,
parmi nous, à donner l'exemple d'une charité éclairée, et pour longtemps
elle était la seule à jouir de cette distinction. Son attitude sur la
question de l'éducation a été une réelle censure des gens riches de son
époque.
Nous avons très peu de renseignements sur Mme Couvent. Le monde
parlait souvent de cette vieille dame, de sa piété et de son caractère
charitable, mais de sa naissance, on ne connaissait rien. On prétend
qu'elle avait vu le jour en Afrique.
Vers l'année 1832, cette femme chrétienne laissa par testament plusieurs
petites maisons, en vue de la fondation d'un établissement destiné à
l'instruction des orphelins catholiques indigents du 3^{ème} District.
Il paraît qu'elle est morte vers l'année 1836; mais ses dernières
volontés, quant à sa donation aux orphelins, ne furent exécutées qu'en
1848, c'est-à-dire douze ans plus tard.
Une société s'était formée à cette époque et avait demandé compte de ces
biens à celui qui en avait la gestion.
En temps et lieu, ce dernier dut les restituer et c'est de ce règlement
qu'est sorti l'établissement de la première École des Orphelins de
Couleur du 3^{ème} District de la Nouvelle-Orléans.
Une des propriétés ci-dessus mentionnées était située à l'angle des rues
Union et des Grands Hommes. C'est dans cette maison que, pour la
première fois, on ouvrit une classe, sous les auspices du Bureau des
Directeurs organisé dans le but de faire respecter les dispositions
testamentaires de Mme Couvent.
Dans le testament, il était prévu que l'école devait être placée sous la
surveillance du clergé catholique.
C'est en vertu de cette clause que l'abbé Manchaut, directeur spirituel
de Mme Couvent, s'occupa de ce legs particulier et se fit un devoir
de le conserver aux orphelins catholiques.
Ce bon curé, s'étant aperçu de la négligence qu'on mettait à faire
exécuter les volontés de la défunte, se décida à intervenir.
Son premier soin fut d'intéresser M. François Lacroix, homme d'un
caractère excentrique mais d'une grandeur d'âme admirable. M. Lacroix, à
son tour, sans perdre de temps, s'assura le concours de quelques uns de
ses amis. Au moyen de foires, de contributions, etc., ces hommes ont
non-seulement aidé à assurer les titres des propriétés, mais ils ont
encore acheté d'autres terrains, qu'ils ont ajoutés aux biens donnés par
Mme Couvent.
Sur un de ces terrains, ces patriotes ont fait ériger un magnifique
édifice, et c'est ainsi que nous avons eu une grande école, présidée par
cinq ou six professeurs enseignant dans les deux langues, française et
anglaise. Les élèves étaient des deux sexes et venaient de toutes les
sections de la ville.
La première institutrice se nommait Félicie Cailloux. C'était une femme
de couleur, d'une haute intelligence, respectable et pieuse.
Après elle, lorsqu'on eut changé l'emplacement de l'école et commencé à
construire sur une plus grande échelle, on eut successivement comme
instituteurs MM. Lanusse, Lavigne, Snaër, Questy, Christophe, Reynès,
Lainez, Sent-Manat, Camps, Vigers, Duhart, Trévigne, Mmes Thézan et
Populus, et quelques autres dont les noms nous échappent.
Depuis, MM. Lafon, Mary et quelques autres personnes ont ajouté aux
biens laissés par Mme Couvent, qui se sont encore augmentés des
contributions de François Lacroix et de ses compagnons.
Pendant quelques années, avant la guerre de 1861, les directeurs ont
quelquefois obtenu des dons de la Législature d'État et de la
Municipalité de la Nouvelle-Orléans.
L'importance de cette institution vient de ce qu'elle était la meilleure
école à fréquenter, du temps de l'esclavage.
Tous les maîtres étaient des hommes de couleur, par conséquent, ils
faisaient entrer la sympathie dans leurs rapports avec les enfants
confiés à leur charge.
Ces derniers recevaient là la formation intellectuelle, religieuse et
morale.
Mme Couvent n'avait pas d'instruction, mais elle avait l'âme
sensible; elle a eu compassion de ces petits enfants condamnés à vivre
sans les avantages de l'éducation, dans un milieu indifférent, sinon
hostile, au sort d'une classe éprouvée.
Aidée, sans doute, des conseils de son directeur spirituel, elle a sans
hésiter affecté tous ses biens au profit des infortunés, au soin de
leurs intelligences, à la seule fin de les sauver des dangers de
l'ignorance.
Ses généreuses donations étaient faites aux temps difficiles de
l'esclavage.
Ça été une faute grave, bien grave, de la part de ses contemporains, que
d'avoir négligé de nous transmettre des détails précis sur l'histoire de
cette généreuse créature.
Mme Couvent a dû être bien pieuse, bien recommandable, puisque l'abbé
Manchaut s'est imposé la tâche de la diriger, de la conseiller et de la
faire connaître aux amis de l'éducation de 1848.
C'est grâce à la sollicitude inépuisable de ce prêtre, à son ministère
désintéressé, que Mme Couvent fut enfin connue, que son legs fut
recouvré et affecté à sa première destination.
Il est juste de mentionner ces faits, non seulement pour l'histoire,
mais encore pour payer un tribut de reconnaissance à la bienveillance, à
la charité de ce saint homme qui fait tant honneur à l'Eglise
catholique.
Sans le secours de ce serviteur de Dieu, la population serait restée
dans une ignorance complète à l'égard de Mme Couvent, de ce qu'elle
était, de ce qu'elle avait fait et de la manière qu'elle avait vécu.
L'existence de Mme Couvent a valu à la population une longue suite de
secours intellectuels et moraux qui lui ont été prodigués, plus tard,
sous la direction de maîtres consciencieux.
Nous ne dirons pas que les écrivains du temps de Mme Couvent l'ont
méconnue. À l'époque, il n'était pas facile d'obtenir l'impression des
manuscrits; comme pareille chose devait se faire au moyen de
contributions, il peut bien être arrivé à nos compatriotes d'avoir
oublié cette femme de bien, comme ç'a été le cas pour d'autres.
Les choses se passaient en petit comité. Les gens de la même vocation ou
de la même inclination se réunissaient en cercle privé, où les goûts de
ce milieu particulier étaient seuls considérés.
Parmi les élèves qui sont sortis de l'Institution des Orphelins
Indigents, l'on peut citer des écrivains, des poètes, des artistes, tous
des gens d'une conduite exemplaire et d'un mérite appréciable, souvent
supérieur.
On dit qu'il faut toujours remonter à la source des choses.
Conformément à ce principe, tout ce que la population créole a tiré de
bien de l'École des Orphelins, elle le doit donc à la générosité de
cette femme africaine: Veuve Bernard Couvent.
Avant elle, il existait des écoles dans notre ville, mais la classe
pauvre ne pouvait les fréquenter.
À l'Institution fondée par les généreuses dispositions de Mme
Couvent, les enfants étaient instruits à un prix très réduit; les
orphelins l'étaient gratuitement.
La contribution mensuelle ne dépassait jamais cinquante sous; et pour
cette modique somme d'une demi-piastre par mois, souvent l'enfant
faisait usage de livres que l'école lui fournissait, quand les parents
étaient dans l'impossibilité de les acheter.
Citons ici un trait digne d'attention:
Tous les ans, le jour de la Toussaint, la direction organisait une quête
au bénéfice de l'École. On plaçait à la porte du cimetière deux plateaux
destinés à recevoir les offrandes des passants. Ces plateaux étaient
gardés par des orphelins choisis à cet effet par les directeurs.
Il fut un temps où les sommes recueillies par ce moyen étaient
considérables. Elles étaient affectées aux diverses dépenses de
l'Institution.
Il est d'usage de faire dire une messe tous les ans pour le repos de
l'âme de la bonne Veuve. L'entretien de sa tombe, située dans le dernier
cimetière de l'avenue Claiborne, s'effectue aux frais de la Direction.
Dans ces dernières années, on a fait confectionner une plaque
commémorative rappelant la mémoire de Mme Couvent et faisant
connaître son oeuvre. Cette plaque est placée à l'école dont on lui doit
la fondation.
Le devoir de la population créole de couleur serait de lui élever un
monument beaucoup plus digne encore.
Il est de notre temps d'honorer la mémoire des morts en organisant des
sociétés commémoratives.
Il faut des célébrations éclatantes pour rendre justice aux bienfaiteurs
disparus. Aujourd'hui que nous avons parmi nous plusieurs philanthropes,
nous pourrions les rallier tous dans ce but en un seul et même groupe.
Que l'avenir ne nous adresse pas les reproches que nous adressons à nos
prédécesseurs, surtout lorsque l'esprit de notre époque nous exhorte à
la glorification du bien accompli.
Les noms de Veuve Bernard Couvent, de Thomy Lafon, d'Aristide Mary
devraient être à jamais honorés. Ces noms devraient être gardés bien
vivants dans le souvenir de la population par des manifestations dignes
d'eux et des grandes actions qu'ils nous rappellent.
Durant la période de Reconstruction, les enfants de couleur
fréquentaient surtout les écoles de l'État, ouvertes à tous
indistinctement. L'Institution Couvent fut donc négligée et presque
désertée. À tel point que, en 1881, elle se trouvait à deux doigts de la
ruine. Une mauvaise administration, pendant les quelques années
précédentes, avait de plus aidé à sa déchéance.
C'est alors que quelques patriotes se réunirent encore et entreprirent
de rendre à cette école tout son ancien prestige. La tâche, certes,
était ardue, mais ces vaillants Créoles s'y dévouèrent corps et âme et
vainquirent tous les obstacles. Cette patriotique et généreuse phalange
qu'on a vu figurer dans l'oeuvre de la réédification se composait de
douze citoyens dont voici les noms:
Arthur Estèves, Eugène Luscy, Noël Bacchus, Nelson Fouché, Armand
Duhart, J. S. Gautier, P. A. Desdunes, Donatien Déruisé, Charles
Charbonnet, Philippe Michel, Clovis Gallaud, R. L. Desdunes.
De ces douze hommes qui ont formé le Bureau des Directeurs en 1884, neuf
sont couchés dans le silence de la tombe.
Par leur probité et leur dévouement, ces Créoles rallièrent la
population autour d'eux, et c'est ainsi qu'ils purent inaugurer pour
l'Institution une ère nouvelle de prospérité et d'indépendance.
Il avait été question, pendant un moment, de convertir cette dernière en
couvent. Telle était la décision prise par le Clergé catholique, en vue
du fait que l'Institution avait depuis longtemps changé ses conditions
d'enseignement, ne remplissant plus, par conséquent, les voeux de Mme
Bernard Couvent. Néanmoins, Sa Grandeur l'archevêque LeRay se rendit aux
représentations du Bureau de Direction, dont il reconnut l'autorité.
Aujourd'hui, l'Institution des Orphelins Indigents est réorganisée, de
nouveaux secours lui sont survenus et la population semble lui avoir
renouvelé son attachement.
Souhaitons que le peuple apprenne de plus en plus à apprécier la charité
et la prévoyance de Mme Bernard Couvent; qu'il se rappelle la gloire
de cette femme extraordinaire qui fut la première à apporter une
amélioration au sort des orphelins de couleur.