CHAPITRE X

=L'émigration de 1858.--La politique de l'empereur Faustin Ier,

d'Haïti.--Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.=

=L'EMIGRATION DE 1858=.

Les lois de 1855 étaient excessivement sévères pour la population de

couleur libre, en dépit du fait que cette population était

particulièrement favorisée sous le rapport du sang et des biens, de

l'éducation et de la respectabilité,--comme M. Canonge lui-même l'a

écrit plus tard.

Dès le principe il fut défendu aux personnes de couleur de chercher à

s'assurer de leur origine, mais cette défense était une conséquence

naturelle de la loi qui prohibait le mariage civil entre les personnes

de couleur et celles de race blanche.

Néanmoins, les blancs d'extraction latine, plus respectueux de la morale

et des dictées de l'honneur, contractèrent des mariages religieux,

évitant ainsi l'opprobre de la prostitution. De sorte que si nos

anciens, avant la guerre, n'avaient pas le droit de successibilité, du

moins, ils portaient le nom de leurs pères et de leurs mères et étaient

admis aux sacrements de la religion catholique.

Il est juste de constater qu'il y a eu, de tous temps, de braves gens

dans notre État. Sans la présence et l'intervention de ces natures

d'élite, la situation pour des hommes sensibles fût devenue une source

de tourments insupportables.

Parmi les mesures projetées contre les gens de couleur, on cite celle

qui avait pour but d'obliger une personne à se faire représenter par un

agent dans les transactions civiles, telles que contrats de vente et

d'achat, etc.

Comme on peut le deviner, un projet si favorable aux intérêts et aux

inclinations de l'oppresseur fut joyeusement accueilli par une grande

portion du public, qui l'appuya chaleureusement.

La presse s'unit aux législateurs, et il sembla un moment que le dernier

mot du nouveau despotisme allait être prononcé contre les victimes.

C'est alors qu'on a pu apprécier la grandeur de ces âmes généreuses dont

nous avons parlé. C'est alors que M. Sigure, s'opposant de toutes ses

forces à cet acte injustifiable, réussit à en faire renvoyer la

considération indéfiniment.

C'est donc à l'intervention de ce noble citoyen, soutenu par quelques

amis sincères et résolus, que les hommes libres de 1855 ont dû le

bonheur d'être sauvés de l'infamie qui menaçait d'anéantir tous leurs

droits personnels. Et encore faut-il dire que la partie était considérée

comme simplement ajournée. Les événements de la guerre sont venus,

toutefois, faire changer le cours des idées, en forçant les esprits à ne

s'occuper plus que des hostilités. La condition de notre population

n'était pas alors bien éloignée de celle de l'esclave.

Une personne de couleur libre ne pouvait pas circuler dans les rues

sans un permis; venant du dehors, elle ne pouvait s'arrêter ici sans

être placée sous la garantie d'une caution fournie par un blanc; elle ne

pouvait défendre son honneur, ni l'honneur de sa famille en justice.

Une parole considérée comme séditieuse, le fait de négliger de quitter

le sol après l'avis de rigueur, signifiaient pour l'homme de couleur

libre une condamnation à des années de travaux forcés.

Le noir libre le plus riche, le plus respectable, le mieux connu était

susceptible d'être arrêté, maltraité et incarcéré, selon le caprice du

plus dépravé des officiers de police, ou sur la dénonciation du plus

méprisable des habitants de la cité.

Les violences dans la vie de chaque jour devenaient de plus en plus

fréquentes.

Au préjugé s'ajoutait la haine, chez la jeune génération qui, sans

doute, se préparait pour la crise de 1860.

L'agitation de Garrison, les discours de Sumner, de Lincoln, les actions

de John Brown dans le Kansas contre l'extension de l'esclavage, avaient

enflammé les esprits, et la Nouvelle-Orléans subissait les mêmes

influences que le reste du Sud.

C'était la cupidité qui était au fond de tout. L'esclavage payait: il

fallait sauver l'esclavage à tout prix.

Il faut observer que les étrangers venus de rives lointaines après

l'année 1840 n'étaient pas de la même mentalité que les hommes de cette

noble classe issue de la chevalerie, et qui en avait conservé l'idéal.

Ces nouveaux habitants étaient, pour la plupart, de simples aventuriers

attirés sur nos bords par l'appât du gain.

Leur but étant de thésauriser, ils s'attachaient à l'exploitation, et

puisque l'esclavage était la meilleure source de revenus, ils

l'utilisaient pour atteindre l'objet de leur atroce prédilection.

Le commerce, la politique, la religion: tout roulait à l'époque sur le

pivot de l'esclavage. Ces étrangers étaient devenus puissants par le

nombre et par leur communauté d'intérêts. Ils étaient possesseurs

d'esclaves ou aspiraient à le devenir.

Leurs rangs allaient toujours en grossissant, de sorte que, vers l'année

1852-53, grâce à l'appui qui leur était donné par certains Louisianais,

ils avaient acquis une influence prépondérante dans la communauté.

Plus ces nouveaux citoyens obtenaient de succès, plus l'"institution

divine", comme on désignait l'esclavage en ce temps-là, devenait

oppressive; plus les préjugés se faisaient sentir contre les personnes

de couleur libres.

Ces parvenus finirent par dominer, et les protégés de 1845 de M. Bernard

de Marigny étant devenue les maîtres de la situation, il n'y eut plus de

bornes à leur ambition.

Les gens de couleur libres étaient soupçonnés de sympathie pour les

esclaves, bien qu'aucun symptôme extérieur n'indiquât l'existence de ce

sentiment.

On crut donc qu'il fallait les réduire à l'impuissance, soit par

l'intimidation, soit par l'exil. Les restrictions ordinaires ne

suffisaient plus. Il fallait rien moins que les rendre eux-mêmes

esclaves.

Ces nouveaux maîtres s'étaient adressés à la législation et ils avaient

obtenu des lois en harmonie avec leurs desseins et leurs désirs. Bien

que la nature de ces lois semblât menacer la liberté et le droit des

hommes de couleur, on peut dire aujourd'hui qu'elles n'étaient qu'une

feinte, et que le but réel des persécuteurs était l'éloignement

définitif de l'État des gens de notre race.

C'est ce que nombre de ces derniers ont dû comprendre, lorsqu'ils en

vinrent à prendre volontairement la route de l'exil. Il est encore

possible que certains d'entre eux, sans songer à tout cela, se soient

mis en communication avec leur parents d'Haïti dans le but de

s'expatrier dans ce dernier pays.

=EMILE DESDUNES=

Dans tous les cas, en 1858, Emile Desdunes se présenta à la

Nouvelle-Orléans comme agent d'émigration.

Il était muni de pièces authentiques, l'autorisant à faire tous les

arrangements nécessaires pour dépayser les Créoles qui voulussent

émigrer.

Desdunes agissait au nom de l'empereur Faustin Ier (Soulouque).

Le fait que les autorités n'ont offert aucune objection à sa mission,

malgré la lettre de la loi, est une preuve de plus que cette démarche

devait être agréable aux esclavagistes.

Il appert que l'empereur Soulouque, agissant sur la foi des

renseignements qu'il avait reçus, avait décidé d'envoyer Emile Desdunes

à la Nouvelle-Orléans pour s'enquérir de la condition et des

dispositions de toutes les personnes de descendance haïtienne.

Emile Desdunes était un homme instruit, honnête, ayant beaucoup

d'énergie. Comme il était né à la Nouvelle-Orléans mais qu'il était

Haïtien par l'éducation et les moeurs, l'empereur Soulouque l'avait jugé

capable en tous points de mener à bien ses projets.

Et en effet, Desdunes justifia toutes ses prévisions. Il était habile,

sincère, et il produisit une excellente impression dès son arrivé ici.

Ayant gagné la confiance et l'estime des bonnes familles créoles, ses

premières tentatives furent couronnées du plus heureux succès.

Malheureusement, les choses ne continuèrent pas comme elles avaient

commencé.

La révolution du général Geffrand ayant renversé le gouvernement de

l'empereur Soulouque, le pouvoir était passé en d'autres mains, et les

nouveaux maîtres se montrèrent moins soucieux du sort des Louisianais.

Après la chute du gouvernement impérial, le mouvement d'émigration

s'arrêta.

Le colonel Desdunes se retira, et quelque temps après sa retraite, il

n'y avait plus de communication entre Haïti et la Nouvelle-Orléans. Le

trait d'union était brisé.

Emile Desdunes est mort au Port-au-Prince, vers l'année 1862, et depuis

lors, il n'a plus été question de migration entre la Louisiane et le

pays de Dessalines.

Il est malheureux que la population n'ait pas jugé à propos de se garder

une porte ouverte à l'étranger, car il est des moments, dans la vie d'un

peuple qui souffre, où il serait bon pour lui de changer de climat.

L'homme de couleur peut, sans se rendre ridicule, entretenir des idées

de déplacement selon les circonstances qui entourent son existence.

L'amour de soi, l'amour de sa famille et ses semblables doivent trouver

autant leur place que l'amour de la patrie.

=LE CAPITAINE OCTAVE REY=.

Celui-là était un des citoyens des mieux connus de notre ville, et l'un

des plus considérés.

Il descendait d'une des anciennes familles de la Nouvelle-Orléans. Il

était le fils de M. Barthélemy Rey, un des membres de la première

direction de l'École des Orphelins Indigents, et le frère des MM.

Hippolyte et H.-L. Rey, tous hommes d'un grand mérite, qui se sont

occupés avec zèle du sort de leurs semblables.

Henry L. Rey et Hippolyte Rey ont pris du service comme officiers,

durant la guerre de Sécession, et ils se sont en outre fait remarquer

dans plusieurs autres entreprises.

Octave était le plus jeune des frères Rey. Après l'expiration de son

service militaire, il s'est mêlé aux affaires politiques de son époque

et s'est fait une réputation comme chef ou _leader_ républicain.

De proportions herculéennes et d'une énergie en harmonie avec sa taille,

il était aussi imposant au physique, que résolu et puissant dans

l'action.

Tout le monde connaissait Octave Rey et avait confiance en sa valeur. Il

a occupé le grade de capitaine dans la Police métropolitaine, et il

était considéré comme un des officiers les plus habiles de ce corps.

Il a eu l'occasion de faire d'importantes arrestations, qui souvent

étaient effectuées sous des circonstances particulièrement périlleuses.

On le voyait toujours, au moment du danger à la tête de ses hommes.

Rey fut capitaine de police de 1868 à 1877, c'est-à-dire, depuis

l'administration du gouverneur Warmoth jusqu'à l'avènement du gouverneur

Packard, qui renonça au pouvoir et fut envoyé comme consul à Liverpool.

L'on peut facilement dire que la retraite de Packard était la fin de la

Reconstruction; pour la Louisiane, l'heure de la débâcle.

C'était alors l'époque sanglante. Le public était constamment terrorisé

par des émeutes, des assassinats, par mille autres actes de violences

dont la Nouvelle-Orléans, en particulier, était devenue le théâtre.

La presse fulminait, les sociétés secrètes tramaient, les orateurs

augmentaient le désordre par leurs harangues passionnées. Et l'Eglise,

le Barreau et toutes les professions contribuaient plus ou moins à

l'agitation: car c'était contre l'homme de couleur que la lutte, au

fond, se faisait.

Cette effervescence de l'esprit public ne ménageait personne. Même les

fonctionnaires nommés par le gouvernement fédéral n'étaient pas à

l'abri.

C'est ainsi que M. Joseph Soudé, homme de couleur, fut assassiné sur la

_Levée_. M. Soudé avait été le premier homme de la race noire à occuper

un emploi sous l'administration nationale. Il était inspecteur de

douane. Le crime est resté impuni.

Tuer un noir ou un républicain de n'importe quelle couleur était

considéré ici comme une action louable et patriotique.

Cette époque, comme on peut s'en faire une idée, était pleine de

dangers, et les personnes qui, comme le capitaine Rey, servaient l'État

dans les rangs de la police, avaient toujours à faire face aux

événements les plus graves.

Des lourdes armées parcouraient les rues en missions hostiles. Ces

malfaiteurs se croyaient des vengeurs. Ils s'inspiraient de la haine qui

animait les anciens citoyens contre les _nouveaux_, ainsi que contre les

blancs chargés de faire respecter les principes de la Reconstruction.

Cette haine profonde, implacable, était spécialement dirigée contre les

membres de la Police Métropolitaine, que la portion agressive de la

population accusait d'être l'appui principal du nouveau régime, et par

conséquent, un obstacle sérieux à ses propres vues ambitieuses.

Les attaques nocturnes, les agressions de tous genres, les meurtres

étaient fréquents.

Les officiers de faction étaient chassés de leurs postes et quelquefois

tués sur place.

C'était une chose commune que de rappeler ces malheureux policemen au

corps-de-garde, afin de les sauver d'une surprise funeste, même d'une

mort certaine: tant l'assassinat était à l'ordre du jour.

En outre, les autorités républicaines voulaient éviter tout conflit avec

la population en furie; elles préféraient avoir recours aux expédients

qui pouvaient apaiser les esprits, plutôt que d'essuyer le reproche

d'avoir excité davantage les passions.

La modération était la politique du parti au pouvoir. Ce n'était que

dans les occasions d'extrême provocation que ce parti usait de force

pour repousser la force. Le fait est que l'émeute du 14 septembre 1874

est la seule occasion où le gouvernement ait tenté de maintenir son

autorité par les armes.

Dans tous les autres cas, l'administration s'est toujours montrée sage

et conciliante, dans le but d'éviter la trop grande effusion de sang, et

aussi dans l'espoir de pouvoir mieux s'affermir par des procédés

pacifiques.

Mais toutes ces concessions étaient en vain. Les gens qui entretenaient

cette crise en avaient fait un problème dont la solution ne devait

s'effectuer que par un changement de gouvernement, tel qu'ils le

préméditaient.

Il n'y a pas de doute que le but de toutes ces violences était de

détruire ou d'amoindrir le pouvoir des autorités constituées.

C'est à cette période agitée de notre histoire, au milieu de ces

soulèvements contre les lois établies, que le capitaine Rey a montré

qu'il était homme de coeur.

Doué d'un esprit prompt, d'un jugement sain, d'un courage égal à toute

éventualité, il n'a jamais manqué de faire son devoir en dépit des

difficultés qui l'environnaient.

Sans être un homme de grande éducation, il était juste envers ses

semblables, indépendemment des questions de race ou de parti.

Brave et généreux, sa conduite était toujours conforme au devoir et à la

dignité.

C'était un de ces hommes qui grandissent avec les événements, et qui

sont à la hauteur des plus délicates responsabilités.

Il possédait une mémoire prodigieuse des noms et des personnes. Il

pouvait nommer presque tous les habitants de la ville, et il les

reconnaissait à vue. Cette mémoire, cette facilité qu'il avait de se

rappeller l'état des lieux, les traits et les moeurs des hommes, en

faisaient un caractère unique dans la communauté.

Toujours sympathique, Rey était, pour ainsi dire, le confident de la

population. D'ailleurs, il servait d'arbitre dans toutes les affaires où

il s'agissait de faire se réconcilier ceux qui avaient le défaut de se

brouiller pour les moindres contrariétés. On avait confiance en son bon

sens, en son impartialité et aussi en ses qualités de gentilhomme dans

toutes les questions soumises à sa décision.

Octave Rey a eu l'honneur de représenter son District comme sénateur

d'État.

Il est mort subitement le 1er octobre 1908.

Sa mort a causé autant de regret que de surprise: rien n'indiquait chez

lui une fin si prochaine.

Les journaux ont parlé de lui longuement et en termes très élogieux.

Ses funérailles furent imposantes. On y accourut de tous les quartiers

de la ville.

C'était la meilleure preuve de sa popularité parmi les siens.

La dépouille mortelle du brave capitaine repose au cimetière de la rue

Bienville, dans la tombe de sa famille.

Plusieurs enfants lui survivent--quatre fils et une fille--qui sont très

estimés. On parlera encore longtemps du capitaine Rey comme d'un de ces

hommes exceptionnels dont la personnalité vit dans le souvenir de leurs

semblables.

Il semble que cette impression doive s'accentuer de plus en plus à

mesure que nous réalisons la perte irréparable occasionnée par sa mort.

Assurément, le capitaine Rey était un homme supérieur--supérieur par

l'intelligence, supérieur par la volonté, supérieur par le patriotisme.

Vivant dans un milieu moins prévenu contre la classe de couleur, il

brillé au premier rang.

Ce n'était pas une tâche facile que d'avoir à lutter contre une

population gouvernée exclusivement par les conseils du préjugé. Personne

ne le savait mieux que le capitaine Rey, mais il n'a pas pour cela cessé

de combattre jusqu'au dernier moment. Il est mort tel qu'il avait vécu,

chérissant son principe de "chances égales pour tous les hommes

indistinctement".

La population créole, pour laquelle il a combattu et souffert, ne

manquera pas de lui accorder la distinction qu'il mérite. Privé de cette

liberté qui lui eut permis de conduire à bien ses entreprises

patriotiques, il n'a fait que succomber sous le poids de l'opposition.

Son insuccès n'était pas une preuve de lâcheté physique ou de faiblesse

morale, car il pouvait dire, comme dans la tragédie de Racine: "Je

crains Dieu... et n'ai point d'autre crainte". Tous ceux qui l'ont connu

le savent bien.

Nous pourrions le comparer ici à ce célèbre Jean Fléming, riche habitant

de couleur qui, en 1836, fut chargé d'apporter une pétition à l'Orateur

de la Chambre. Nous sommes bien sûrs que cette pétition, quoique

respectueuse en sa teneur, a dû être néanmoins l'expression de quelques

griefs importants.

Le fait de présenter ce document au nom des personnes de couleur était

en lui-même un coup d'audace susceptible de coûter la vie à Fléming,

mais celui-ci était irrépressible.

De même, le capitaine Rey s'est souvent exposé aux plus grands dangers,

en se constituant l'interprète et l'agent de ses compatriotes dans les

circonstances les plus critiques.

Semblable à Jean Fléming, il allait droit au but en se disant toujours:

_Advienne que pourra._

Rey était stoïque, et ce stoïcisme, il le tenait de l'ancienne

population, qui montrait non seulement de la constance dans le malheur,

mais presque du mépris pour toutes les menaces.

Il y a dans sa vie un incident assez intéressant pour occuper une place

unique dans cette partie de notre histoire.

L'affaire dont il s'agit date de 1862, lors de la prise de possession de

la ville par les troupes de l'Union et les marins de Farragut.

Le général Butler avait lancé une proclamation ordonnant à tous les

citoyens de remettre leurs armes, ainsi que celles dont ils avaient la

garde.

Or, les armes du régiment de couleur de la Confédération étaient entre

les mains de plusieurs officiers de ce corps. Ces messieurs, en effet,

en avaient pris soin et s'étaient donné la peine de les déposer en

divers lieux sûrs.

Une partie en était cachée à la Salle d'Economie, une autre partie à la

Salle Claiborne, une autre encore à l'École des Orphelins.

Ayant pris note de cet ordre du commandant, un groupe d'officiers

dépositaires de ces armes se réunit, et l'on décida de se rendre aux

quartiers du général Butler pour lui soumettre les faits et apprendre

ses désirs à l'égard du désarmement de la ville.

Le comité chargé de cette mission était composé de quatre hommes: Henri

L. Rey, Edgar Davis, Eugène Rapp et Octave Rey. C'est ici que commence

l'histoire du Premier Régiment de couleur. Ces messieurs étaient là les

représentants de la population créole, et ils furent les premiers à

donner l'exemple de la loyauté à la cause de l'Union.

Il y a d'autres personnes qui réclament cet honneur, mais vu les

conditions qui existaient en 1862, il faut ici rejeter les prétentions

que pourrait avancer tout homme de couleur qui n'était pas alors

affranchi de la servitude.

Mais revenons à notre récit. Le général Butler, s'étant sans doute

aperçu que ses visiteurs personnifiaient l'intelligence, la

responsabilité civique et l'éducation, s'entretint avec eux sur une

question plus importante que la remise de quelques vieux fusils qu'on

disait même inutiles bien avant qu'ils n'eussent été livrés aux soldats.

Après avoir entendu leur rapport, il leur posa cette question:

"Quelles sont les dispositions de votre population à l'égard du

Gouvernement Fédéral?"

Puis il ajouta: "Ne vous pressez pas; retirez-vous, et méditez mûrement

sur la réponse que vous devez formuler".

Ces messieurs suivirent le conseil du général et allèrent à l'écart se

consulter, afin d'être mieux préparés à prendre la responsabilité de

leurs déclarations.

Henri L. Rey prit la parole et dit au général Butler qu'on n'avait tenu

aucune assemblée du peuple pour savoir exactement quelle était son

attitude vis-à-vis du gouvernement, mais que, d'après leur expérience

sur d'autres points, ils croyaient pouvoir affirmer que ce peuple ne

pouvait avoir d'autres sentiments que ceux d'une parfaite loyauté à la

cause de l'Union. Ses collègues et lui-même offraient leurs services,

séance tenante, au général Butler qui leur faisait l'honneur de les

consulter sur un sujet aussi grave.

"Il va sans dire", continua M. Rey, "que je suis d'accord en tous points

avec mes compatriotes".

"Bien", reprit le général, "comme représentant du Gouvernement fédéral,

j'accepte vos services".

Quinze jours après, parut l'ordre de Butler invitant la population de

couleur à s'enrôler sous la bannière de la liberté.

Nous disons ailleurs comment la population a répondu à cet appel et

comment le général Butler a parlé de son zèle, de son patriotisme et de

ses hautes qualités distinctives.

De ce comité de quatre, les deux frères Rey sont morts; Edgar Davis et

Eugène Rapp survivent et résident à la Nouvelle-Orléans.

Nous tenons à dire, en passant, que M. St-Albain Sauvinet agissait comme

interprète dans le bureau du général Butler. M. Sauvinet était créole.

Il n'y a pas de doute qu'il a contribué en quelque sorte à faciliter

l'entrevue entre le général Butler et les compagnons d'Octave Rey.

Nous devons ici relever une erreur qui s'est glissée dans l'histoire de

ce temps-là. Quelques écrivains prétendent que les représentants de la

population libre n'ont pas répondu à l'appel du général Butler, pas plus

qu'ils n'ont pris part aux travaux de la Reconstruction.

Les deux rapports sont faux.

On sait que les résolutions adoptées par les hommes de couleur, le 21

avril 1861, ne représentaient qu'une expression de sentiments extorquée

par la menace et que, par conséquent, elles n'engageaient nullement la

conscience de ceux qui y avaient souscrit.

Il y a toujours exception à la règle. Quelques-uns de ces malheureux ont

pu se fourvoyer et croire qu'il était de leur devoir de demeurer fidèles

à la Confédération, mais le nombre de ces dupes était trop faible pour

donner lieu à des reproches sérieux.

Les Rey, les Bertonneau, les Rapp, les Davis, les Larieux, les Cailloux,

les Monthieu, les Sent-Manat, les Thibault, les Détiége, les Snaër, les

Orion, les Paul Porée et beaucoup d'autres (les plus éminents de nos

Créoles) ont non seulement pris du service, mais ont encore formé des

compagnies, sur l'invitation faite par le général dans sa proclamation

du 2 août 1862. La plupart des hommes que nous venons de citer ont pris

part à l'assemblée tenue, le 21 avril 1861, dans l'intérêt supposé de la

Confédération. Donc, c'est à tort que les historiens s'avisent de dire

que les gens de la population libre qui voulaient mourir pour la cause

de l'esclavage avaient, plus tard, refusé de changer leur attitude.

Les faits, comme nous venons de l'établir, contredisent victorieusement

ces assertions calomnieuses, et il est très juste que les amis de la

vérité répudient ces mensonges qui tendent à discréditer des hommes à la

conduite honorable et digne.

Les Créoles de haut rang n'ont pas seulement _répondu_ à l'appel du

général Butler, car ce sont eux, en effet, qui ont _pris l'initiative_

et qui ont inspiré cet appel en expliquant l'attitude sympathique de la

population de couleur libre.

Certes, le général avait l'idée d'utiliser les "Native Guards", mais il

a procédé avec plus de confiance après avoir appris les dispositions de

la masse populaire. Le fait est que la population libre était à cette

époque la seule sur la loyauté de laquelle le gouvernement fédéral

pouvait sûrement compter, en cas d'éventualité.

S'il est besoin de preuves additionnelles pour rétablir la vérité, qu'on

se donne la peine d'interroger les souvenirs de Port Hudson. Qu'on se

retrace dans l'esprit la conduite héroïque du Premier Régiment, dans

cette bataille mémorable. Qu'on se demande qui était le capitaine

Cailloux, et l'écho de ce champ de bataille glorieux répondra.

Qu'on se demande qui était-ce que cet Arsène, dont les lambeaux de la

cervelle, en s'éparpillant, avaient imprimé de larges taches dans les

plis du drapeau qu'il portait, et dont il ne s'était séparé que pour "en

rendre compte à Dieu", tel qu'il l'avait promis.

Qu'on se représente encore ce même drapeau, présentant dix-sept

perforations et tout maculé de sang. Le brave général Logan s'en

enveloppa de la tête aux pieds en présence du régiment qu'il passait en

revue, comme pour rendre le plus grand hommage possible à ce symbole

vivant du plus sublime dévouement.

Ces faits réunis devraient suffire pour éclaircir les doutes des esprits

sceptiques sur les sentiments et l'attitude des membres dirigeants de la

population créole, quant à ce qui a trait à l'appel du général Butler,

en 1862. Les Créoles auraient eu bien peu d'amour-propre si, après les

insultes du gouverneur Moore, ils eussent conservé encore pour la

Confédération le moindre reflet d'un attachement patriotique.

L'on nous dira, peut-être, que la classe à laquelle Rey appartenait

n'était pas des plus malheureuses, vu qu'elle jouissait d'une certaine

protection. C'est vrai, mais cette protection, qui venait quelquefois de

_parents privilégiés_ et même parfois d'étrangers, n'avait ni la qualité

ni la force nécessaires pour la faire triompher de la tyrannie de race.

C'est précisément dans les situations les plus graves qu'on pouvait voir

combien ces appuis étaient faibles et incertains.

Cette sympathie chancelante, isolée, cédait toujours sous la pression du

préjugé.

Nous pouvons donc dire hardiment que le capitaine Rey ne devait que très

peu à la protection, et absolument rien à la tolérance. Placé entre deux

générations bien différentes il a compris sa mission d'intermédiaire, et

il l'a remplie dans la mesure de ses moyens. Il a fait face au canon de

la guerre, et il a participé aux événements que l'abolition de

l'esclavage avait fait naître.

Mêlé à tous les grands faits de son temps, il a servi noblement son

peuple et son pays. C'est pour son attitude patriotique, pour ses états

de service civils et militaires que l'histoire lui doit ses hommages.

Nous sommes certains que les générations futures rendront justice à sa

mémoire.

[Illustration: M. BASILE BARRES, Musicien et compositeur.]

Nos Hommes et Notre Histoire Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs personnels · 第 54 / 57 题