Ceux qui travaillaient dans sa fabrique n'avaient qu'à faire connaître
leurs besoins, qu'il se donnait aussitôt le plaisir de leur fournir les
fonds désirés, et cela sans compter.
Georges-Alcès était un père pour ses compatriotes. Il fut abusé et
souvent même vilipendé par certains caractères jaloux, mais comme
Auguste, il avait tout appris et il voulait "tout oublier". Cet état de
choses dura plusieurs années.
Il arriva toutefois un moment où il eût à souffrir d'un tel excès
d'ingratitude, qu'aucun coeur sensible n'aurait pu rester indifférent.
La patience avait cessé d'être une vertu, parce que la malveillance
avait dépassé les bornes.
M. C.... avait ouvert un atelier et faisait concurrence à M.
Georges-Alcès. Ce nouveau venu, ne trouvant pas sans doute que les
affaires allaient assez vite, résolut de pousser la rivalité jusqu'à la
ruine de son concurrent, comme fabricant. Il ambitionnait le patronage
et le prestige dont jouissait Alcès, et dans son avidité, écartant
toutes convenances, il eut recours aux moyens les plus infâmes pour
arriver à ses fins.
Il commença ses opérations en embauchant les employés de son rival. Bon
nombre de ces ouvriers à l'âme faible acceptèrent les offres qui leur
furent faites et se mirent au service de M. C.....
Ces ingrats s'organisèrent en bandes pour prendre part aux
démonstrations par lesquelles on devait poursuivre cette persécution,
dont l'objectif était la destruction du commerce de M. Alcès.
Des parades ignobles défilaient devant la porte de ce dernier, et là,
tous hurlaient comme des bêtes fauves ou répétaient en choeur des
épithètes aussi vulgaires qu'insultantes, même des paroles de
malédiction contre lui et les siens.
Inutile d'ajouter que la plupart des manifestants agissaient sous
l'influence de la boisson.
Bien plus, on rapporte qu'ils allèrent jusqu'à exécuter des marches
funèbres sous le balcon de M. Georges-Alcès, accentuant ainsi leur désir
diabolique de faire tout le mal possible à leur bienfaiteur, à cet homme
qui donnait du pain à plus de cinquante familles représentées en partie
dans ces affreuses cohortes.
Dans les rangs de ces gens, M. Alcès avait reconnu des figures qui lui
étaient familières, des gens qui lui devaient encore des sommes assez
fortes, ou qui étaient ses obligés pour des faveurs qu'ils avaient
reçues de lui.
Ce spectacle de noire ingratitude le blessa si cruellement que, le coeur
navré, il résolut de se retirer des affaires pour ne plus être le témoin
ni la victime de ces scènes ignominieuses et criminelles.
Quelque temps après la guerre civile, il quitta la Nouvelle-Orléans et
alla se fixer à New York.
L'ingratitude a de tous temps inspiré la plus vive répulsion. Si le
maire de La Riole a été condamné aux flétrissures de l'histoire, c'est
parce qu'il a déposé contre ses bienfaiteurs.
Les misérables qui ont trahi, insulté et persécuté M. Alcès, leur ami,
devraient nous paraître à jamais odieux; et leurs actions ne devraient
être rappelées à notre mémoire que pour recevoir le châtiment de notre
réprobation.
Parlons toujours de Georges-Alcès comme d'un être supérieur, d'un "homme
humain", digne des éloges d'une postérité reconnaissante.
=THOMY LAFON ET ARISTIDE MARY=
Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux philanthropes bien connus et
universellement estimés.
Lafon a fait ses grandes charités par testament, mais ceci n'empêche pas
qu'il ait fait beaucoup de bien de son vivant.
On doit à sa munificence une grande partie des fonds qui ont permis la
construction de l'Asile Berchmans. L'Asile des Vieillards, rue Tonti, et
l'Asile des Garçons, rue Saint-Pierre, proviennent entièrement de sa
générosité. Le Couvent de la Sainte-Famille a la jouissance de biens
considérables légués par ce philanthrope.
Thomy Lafon a souvent donné des sommes assez considérables pour la
politique qui avait pour but la défense de nos droits. Il exigeait une
bonne raison pour justifier ses actions, mais cette précaution n'était
pas l'effet de l'avarice, puisqu'il donnait toujours quand il s'était
assuré de la vérité. Thomy Lafon se mettait en garde contre l'abus, mais
il répondait sans hésitation à l'appel de toutes les bonnes causes,
quand on ne cherchait pas à le pressurer, comme c'était d'usage en ce
temps-là. Sa philanthropie s'étendait à toutes les classes de la
société. L'État, l'Eglise et la Bienfaisance, tous ont reçu des
témoignages de ses libéralités, sans égard à la couleur ou à la race, au
sexe ou à l'âge. Bien que Lafon fût catholique, il s'occupait plus du
sort d'un malheureux que de sa religion. Il était modeste autant qu'il
était généreux. Il désirait toujours le silence sur ses oeuvres. C'était
un véritable philanthrope.
Thomy Lafon est né à la Nouvelle-Orléans; son père était Français, et sa
mère, Haïtienne. Son enfance s'est écoulée dans la pauvreté, mais en
grandissant, il s'est fait une position dans le commerce. Plus tard, il
s'est occupé de finance.
Doué d'un grand jugement et d'une sagacité extraordinaire, en peu
d'années il avait accumulé de grands biens. La fortune de Lafon lui
avait donné beaucoup de prestige, de sorte que, s'il a souffert des
préjugés, ça n'a été qu'à cause de sa nature sensible et sympathique. Il
se mêlait toujours avec les siens. Lafon était si considéré dans le
monde des affaires, qu'il avait une chaise à son service dans toutes les
Banques de la ville: c'est beaucoup dire.
Lafon évitait les extravagances sociales, si communes à son époque: à
tel point que, pour bien longtemps, il a passé pour un avare des plus
insensibles.
Cependant, il ne reculait jamais devant les bonnes causes. Lorsqu'il
s'agissait d'une affaire de charité ou de patriotisme, le public pouvait
compter sur ses contributions. Il a plus donné que personne autre dans
les occasions sérieuses.
La population a donc appris à le connaître par ses bonnes oeuvres. À sa
mort, on a rendu justice à sa mémoire en perpétuant son nom sous une
forme ou sous une autre.
Aristide Mary, bien que moins fortuné que Thomy Lafon, semblait être
plus expansif. Lafon donnait méthodiquement, Mary donnait sans
questionner.
Le premier a plus donné que le second, mais il fallait le convaincre de
l'à-propos. Mary, lui, prêtait l'oreille à tous les appels; il tendait
la main à tous ceux qui demandaient.
Il a aussi laissé quelques legs de charité par testament.
En-dehors de ses donations particulières, dont il n'est pas possible de
faire l'énumération exacte, il n'est pas une grande affaire politique
qui n'ait obtenu son appui pécuniaire, s'il croyait l'entreprise faite
pour la revendication des droits de l'homme en Louisiane. Par exemple,
il était homme à prendre la responsabilité d'un procès et à en supporter
tous les frais, de la même façon qu'il venait au secours de toute une
famille en détresse qui lui faisait connaître ses besoins.
Le monde disait de Mary qu'il avait toujours "la main droite dans la
poche", pour signifier qu'il ne refusait jamais de distribuer son argent
aux nécessiteux, dans la mesure de ses moyens. Il donnait pour la
maladie, pour la mort, pour le malheur, enfin pour toutes les
circonstances qui se présentaient.
Mary nous a souvent dit qu'il faisait le bien pour l'amour du bien. Et
c'était vrai. La preuve en est que, malgré les abus et l'ingratitude de
ses obligés, il a continué ses généreuses prodigalités jusqu'à la fin de
sa vie.
Thomy Lafon et Aristide Mary étaient deux bienfaiteurs qui méritent
d'être placés à côté de Mme Bernard Couvent.
=JULIEN DEJOUR=
Le sujet de cet article était un homme éminemment respectable, qui s'est
rendu souverainement utile par ses oeuvres de charité.
Julien Déjour était né aux Cayes, Haïti, mais nous le réclamons pour
l'un des nôtres, parce qu'il a été élevé par une famille louisianaise.
M. Hermogène Raphael est celui qui a amené le jeune Déjour à la
Nouvelle-Orléans et qui a pris soin de lui jusqu'à l'âge de majorité.
Déjour a fait un bon usage des bontés de M. Raphael, de qui il a appris
le métier de couvreur en ardoise. Il était excellent ouvrier, nombre de
ses travaux sont encore là pour le démontrer. Il faisait tout avec
conscience et avec art. Mais c'est surtout pour sa bonté d'âme que nous
voulons le rappeler au souvenir de nos compatriotes. Par la beauté de
son caractère, Julien Déjour s'était fait estimer et respecter de tout
le monde. Il avait des amis dans toutes les classes de la société, tant
ses qualités de coeur étaient d'un ordre supérieur. Il n'existait pas
d'homme plus sensible au malheur d'autrui.
[Illustration: M. LAURENT AUGUSTE. Philanthrope, ami intime de l'hon.
Thomas J. Durant, fondateur du parti républicain en Louisiane.]
Presque tous les jours de sa vie étaient marqués de quelque acte de
bienfaisance. Il faisait le bien et gardait le silence, sa main gauche
ignorait ce que tendait la main droite.
Cet homme généreux s'était créé une position enviable par son travail,
mais à mesure qu'il gagnait de l'argent, il le donnait aux malheureux
qu'il savait être dans le besoin.
Les blancs, les noirs, les jaunes, tous étaient les mêmes à ses yeux, et
tous recevaient de lui des marques de compassion, des secours
considérables.
Un tel homme ne devrait pas être oublié. Sa mémoire devrait éveiller
chez nous un souvenir touchant. Il mérite nos regrets et nos hommages,
parce qu'il a été bon jusqu'à l'innocence, humain jusqu'au sacrifice.
Déjour est né en 1850, et il a quitté ce monde en l'année 1900: il avait
donc exactement cinquante ans lorsque "La mort a sur son front fait
tournoyer sa faux".
=ALCÉE LABAT=
Jamais la population créole de couleur n'a eu un homme plus aimable et
plus sympathique que Alcée Labat.
Cette bonne nature partageait tous les malheurs de la famille créole
dans la mortalité et dans la maladie, ainsi que dans les souffrances
morales, si terribles et si multipliées dans notre centre. Sa bourse et
ses services personnels étaient toujours à la disposition du public.
Labat a assisté bien des pauvres, auxquels il donnait des secours
d'argent tant que ces malheureux se trouvaient dans le besoin; et il le
faisait sans ostentation.
Les particuliers comme les sociétés ont souvenance de ses bienfaits.
Aussi, le nom d'Alcée Labat est-il connu de tout le monde. Chacun rend
justice à son caractère et à la façon généreuse dont il distribuait ses
bonnes oeuvres.
Alcée Labat était membre du Comité des Citoyens, et ses associés peuvent
témoigner de son zèle et de ses libéralités, lorsqu'il s'agissait
d'appuyer la cause commune. Labat s'est signalé surtout dans les procès
que le Comité eut à soutenir contre les abus législatifs de 1890.
Jusqu'à la mort, ce brave homme a conservé l'estime et le respect de ses
concitoyens.
M. Labat a laissé des fils: ces derniers ont bonne raison d'être fiers
de leur père, dont les vertus et les services rendus ne devraient être
jamais oubliés.
Les gens qui sont venus en contact avec lui peuvent parler de sa
politesse autant que de sa sensibilité.
Jamais une parole ne sortait de sa bouche pour offenser autrui. Ses
manières étaient affables, et sa mine, quoique réservée, n'avait rien de
dédaigneux. Démarche, physionomie, parole: tout annonçait chez Labat le
parfait gentilhomme.
Honnête jusqu'au scrupule, Alcée Labat ne laissait jamais de doute sur
la rectitude de ses intentions. Jaloux de son honneur, il mettait tous
ses soins à se faire voir en pleine lumière, dans tous ses rapports avec
ses semblables.
Il était l'esclave de ses promesses et il remplissait ses engagements
avec la plus exacte fidélité. Dans la transaction de ses affaires, il
apportait un soin méticuleux et une scrupuleuse probité.
Labat était un des meilleurs soutiens du journal _The Crusader_ publié
ici à la fin du siècle dernier: ses contributions à l'entretien de cette
feuille étaient d'une importance à être fort prisée.
Sa mort a causé de profonds regrets: ce que nous comprenons facilement,
car sa présence parmi les nôtres signifiait un appui pour les bonnes
causes, un ami pour l'indigent, un défenseur pour l'opprimé.