=Beaumont et la chanson créole.--L'affaire Toucoutou.--Poètes et
journalistes.=
=BEAUMONT ET LA CHANSON CREOLE=
Joe Beaumont est né à la Nouvelle-Orléans en 1820, et il est mort en
1872 dans la même ville, sans jamais en être sorti.
Beaumont était d'humeur toujours égale, toujours disposée à faire bon
accueil, et cette bienveillance le faisait estimer de tout le monde.
Comme poète, il était ingénieux et naturel. Dans ses compositions, il
employait des formes agréables, mais il ne blessait jamais la vérité. On
observe ces qualités surtout dans ses chansons créoles, qui ont toujours
pour fond une morale ou un fait pris de la vie réelle. Il était le poète
créole par excellence.
=L'AFFAIRE TOUCOUTOU=
Beaumont a montré son talent particulier comme chansonnier créole lors
du procès qui a eu lieu en notre cité, un peu avant la guerre civile
entre deux familles de couleur bien connues. Ce différend avait été
provoqué par un échange d'épithètes de la part des enfants, qui
s'étaient brouillés dans une querelle de rue. L'un des enfants avait
traité l'autre de nègre. Il s'en est suivi des démêlés de cour qui ont
fait grand bruit dans le temps, et qui se sont terminés d'une manière
funeste aux prétentions de la défense.
La personne attaquée en justice cherchait à se justifier en alléguant
qu'elle était de race caucasique, qu'elle était _une blanche_, comme on
le disait à l'époque. La poursuite ayant prouvé qu'elle était de
descendance africaine, elle fut reconnue comme telle par la Cour Suprême
de l'État.
Cette contestation judiciaire était intéressante, parce que bon nombre
de personnes d'origine douteuse avaient recours à la loi pour se fixer
un état civil favorable. Ces personnes, une fois _régularisées_ par les
tribunaux, passaient dans les rangs de la race blanche et jouissaient de
tous les droits et privilèges attachés à cette position.
Une décision adverse, par contre, était désastreuse, fatale, car elle
entraînait la perte de tout prestige pour la victime, qui ne pouvait
plus alors vivre dans les mêmes conditions sociales.
D'un autre côté, la population de couleur était sérieusement divisée sur
cette question d'_usurpation ethnologique_. Les uns approuvaient, les
autres désapprouvaient la conduite des gens de couleur qui voulaient se
glisser dans la société des blancs.
Les dissidents étaient en majorité, et Beaumont, quoique quarteron,
était en pleine sympathie avec les vues de cette classe. C'est ainsi
qu'il s'est intéressé à la cause célèbre dont nous parlons et qu'il s'en
est constitué le chroniqueur.
Malheureusement, nous n'avons pas toutes les chansons que Beaumont a
composées à cette occasion, mais les quelques morceaux recueillis
suffiront, nous voulons le croire, pour faire connaître le génie de
notre poète, ainsi que le sentiment du peuple de l'époque à l'égard de
ces folles controverses dont la couleur de l'épiderme faisait le sujet.
Le poète explique le commencement de l'affaire comme suit:
Maître volé comme oun sarcelle,
Qui sorte dans Bonfouca.
Li vini porté nouvelle,
Li prend so soeur dans so bra.
Li dit: "Chère Toucoutou,
Mo croire nous va vini fou."
=La soeur indignée lui répond:=
Quel est donc ce bavardage?
Est-ce ici, dans mon salon,
Que tu me tiens ce langage,
Comme un mauvais vagabon?
Une blanche! Ah! es-tu fou?...
Mon nom n'est pas Toucoutou.
Alors, le frère philosophe explique à sa soeur exaspérée que les gens de
couleur qui essaient de se faire blancs sont exposés à la proscription
et au mépris de leurs semblables. Le poète lui fait dire:
Eh bien, chère Anastasie,
Quand Nègue cherché vini blanc,
Société pou yé finie:
Faut to caché dans ferblanc.
Dans une autre occasion, pendant que le procès se poursuit, Anastasie,
croyant voir l'avantage de son côté, prend une mine de dédain et fait
des menaces à son adversaire, qui semble être en proie à une vive
inquiétude et montre un air chagrin:
Li gardé pauvre Eglantine
Qui la pré mouri chagrin,
Li dit li: "Ah! ma mutine,
To va conin moin demin".
Anastasie a perdu son procès et le frère vient lui annoncer la mauvaise
nouvelle. Il dit qu'il était présent et qu'il a entendu le jugement de
la Cour de la bouche même des juges:
Mo sorti la Cour Suprême,
Pou voir ça yé ta pré fait,
Mo tandé juges loyes même
Dit nous perdi nou procès.
Mais le chant le plus populaire que le poète ait composé à l'occasion du
procès Toucoutou est celui dans lequel il s'est fait l'interprète de
l'esprit populaire. Dans cette pièce remarquable, Beaumont fait entrer
toute l'ironie de sa nature railleuse. Après avoir fait voir combien le
Nègre serait malheureux si Anastasie avait réussi, il dit le prestige et
les avantages sociaux qu'elle a perdus et finit en souhaitant que la
leçon serve d'exemple.
En voici les couplets tels qu'ils nous sont parvenus:
=TOUCOUTOU=
Si vous té gagné vous procé
Oui, nègue cé maléré.
Mové dolo qui dans focé
Cé pas pou méprisé.
=Refrain:= Ah! Toucoutou, ye conin vous,
Vous cé tin Morico.
Na pa savon qui tacé blanc
Pou blanchi vous lapo.
Au Théâtre même quand va prend loge,
Comme tout blanc comme y fot,
Ye va fé vous prend Jacdéloge,
Na pas pacé tantôt.
Ah! Toucoutou..........
Quand blancs loyés va donin bal
Vous pli capab aller,
Comment va fé, vayante diabal,
Vous qui laimez danser?
Ah! Toucoutou..........
Mo pré fini mo ti chanson
Pasqui manvi dormi;
Mé mo pensé que la leson
Longtemps di va servi.
Ah! Toucoutou..........
La leçon n'a pas servi comme le poète le pensait.
On peut dire que Joe Beaumont était le Béranger de la population créole.
=LOLO MANSION=
Nous avons eu le plaisir et l'honneur de connaître M. Lolo Mansion.
C'était, en effet, un privilège que d'être admis dans la société d'un
tel homme. Ce vieillard vénérable et intéressant nous attirait non
seulement par ses belles qualités sociales, mais plus encore par son
talent et par ses sentiments patriotiques.
M. Mansion était l'ami intime du poète Joanni Questy: il nous l'a dit.
C'étaient deux âmes sensibles et vertueuses et leur amitié a duré
jusqu'à la mort. Ils s'occupaient tous deux de l'art et de l'humanité:
tous deux étaient bons et savants. M. Mansion était un excellent poète
et en même temps, un patriote dévoué. On sait qu'en 1855 la persécution
inaugurée contre les Créoles était particulièrement rigoureuse. Nous
tenons de source certaine que M. Mansion a généreusement donné une
partie de sa fortune pour faciliter l'éloignement de ses compatriotes.
Nombre d'entre eux ont profité de ce mouvement pour se soustraire aux
rigueurs du préjugé. Le Mexique et Haïti leur avaient ouvert les portes
de l'hospitalité et, grâce aux libéralités de M. Mansion, les malheureux
exilés ont pu ainsi jouir des avantages de la liberté et de la sécurité
en pays amis.
C'est une action inoubliable, et nous espérons que les générations à
venir se feront un devoir sacré d'en conserver le souvenir.
Lolo Mansion a composé plusieurs poèmes. Ses productions sont d'un goût
exquis et d'un à-propos remarquable. Il s'appliquait à critiquer les
moeurs de son époque. C'était un peintre des actualités.
C'est étrange que le mérite d'un tel écrivain ait été si peu apprécié,
au point qu'on ne lui ait pas trouvé une place dans les _Cenelles_.
Néanmoins, notre poète a eu l'honneur de voir son nom figurer dans
l'_Athénée Louisianais_. "La Folle" est le sujet de l'oeuvre qui y fut
couronnée. Ce triomphe inattendu a couvert de gloire le nom de M.
Mansion et a donné à notre population un regain de prestige.
Tant que la Louisiane aura une histoire littéraire et tant que cette
histoire attirera l'attention des gens de goût, la gloire de Lolo
Mansion ne périra pas.
Il est à remarquer que son nom n'a été sauvé de l'oubli que grâce à la
considération sympathique d'un corps tout-à-fait étranger à la
population de couleur. Voilà la vérité.
Il y en a eu d'autres encore, de ces écrivains inspirés dont les
productions en prose ou en vers pourraient être mises en honneur par une
publicité prévoyante. Ces ouvrages sont perdus ou abandonnés à l'oubli.
=PAUL TREVIGNE=
M. Paul Trévigne est né à la Nouvelle-Orléans, en 1825. Son père était
un vétéran de 1814-15. Le nom de famille de sa mère était Découdreau.
Trévigne, dans sa jeunesse, a reçu une éducation solide et soignée. Il
devint instituteur, occupation qu'il a exercée pendant quarante ans,
dans le Troisième District de la Nouvelle-Orléans. Paul Trévigne parlait
et écrivait plusieurs langues et il était l'ami intime de quelques
hommes de haute éducation. Au nombre de ces derniers, on cite Joanni
Questy. Basile Crocker, un des plus célèbres maîtres-d'armes de notre
ville au siècle passé, était aussi dans son intimité. Bien que Trévigne
ait formé de bons élèves, aucun d'eux n'a brillé dans la littérature.
Cette circonstance est due sans doute à un changement survenu dans les
moeurs de la population. Plusieurs de ses élèves ont été officiers dans
l'armée de l'Union, où ils se sont distingués par leur intelligence et
leur bravoure.
Quant à M. Trévigne lui-même, il fut appelé souvent à prendre la plume
pour la défense des droits de l'homme. Il fut d'abord choisi comme
Rédacteur en chef du journal l'_Union_, publié ici en 1865, époque fort
orageuse. Il n'y a pas de doute qu'il a connu là de graves dangers
personnels. Ayant donné des preuves de son talent comme écrivain, il fut
plus tard invité à prendre la rédaction de la _Tribune_, journal
quotidien établi par le docteur Louis Roudanez. Dans ces nouvelles
fonctions, il développa encore de plus grandes ressources.
M. Trévigne a soutenu à la _Tribune_ une lutte longue et pleine de
périls, il a poursuivi une carrière qui exigeait chez lui un grand
courage, du talent et du patriotisme. Ce n'était pas qu'il fût toujours
au pouvoir de la Direction de récompenser ses rédacteurs: la
satisfaction du devoir accompli était souvent leur seule rétribution.
Cet état de choses dura des années. Trévigne, malgré les dangers et le
dénuement, resta à son poste d'honneur jusqu'à la suspension du journal.
Dans les colonnes du _Louisianian_, journal de l'ex-gouverneur
Pinchback, a paru sous la plume de M. Trévigne une contribution
littéraire sous le titre de _Centennial Tribute_. Cette pièce était
composée à l'occasion du Centenaire de l'indépendance américaine,
célébré en 1876 par l'Exposition de Philadelphie. Elle traitait des
_oeuvres_ des anciens Créoles et était écrite en anglais.
De 1892 à 1896, le _Crusader_ a su apprécier son intéressante
collaboration. C'est M. Trévigne qui conduisait la partie française de
ce journal. Il s'est rendu utile surtout dans la traduction des articles
de matières courantes publiés chaque jour dans les colonnes du
_Crusader_ et qui portaient sur les sujets les plus importants de
l'époque.
M. Trévigne avait le style correct et la composition facile; ses écrits
étaient satiriques. Il châtiait en riant. Peut-être cette manière
enjouée qu'il avait d'exposer ses idées et ses commentaires a-t-elle
servi à lui épargner de désagréables représailles, surtout dans le temps
où les blancs étaient peu habitués à accepter les opinions de l'homme de
couleur. Rien n'allumait le feu de l'indignation chez le Démocrate
autant que la vue de cet homme de couleur prenant sa place dans le
domaine intellectuel. Tout ce que celui-ci pouvait dire, faire ou écrire
pour défendre ses droits, accentuer son progrès ou prouver son mérite
était par l'autre qualifié d'impertinence, d'agression ou d'audace.
Aussi, la haine contre un homme comme M. Trévigne était-elle intense et
prête toujours à éclater à la plus légère friction. M. Trévigne est mort
âgé de 83 ans.
M. Trévigne ayant vécu si longtemps, cette faveur providentielle lui a
permis de traverser les grandes crises de notre pays. Il est né et il a
grandi à l'époque de l'esclavage. Instruit et doué d'une haute
intelligence, il a pu suivre en bon juge les événements qui se
déroulaient devant lui. Il a vu vendre des hommes, des femmes et des
enfants de sa race; il les a vus fouetter, et souvent même il les a vu
souffrir et mourir dans les chaînes.
Plus tard, il a vu poindre la lumière de la liberté, et cette transition
a fait naître chez lui le désir de faire bénéficier les siens de
l'expérience de sa vie. Il l'a fait, et la population créole lui doit
pour cela une place parmi ses immortels.
Les hommes de son époque l'ont honoré de leur confiance; il a justifié
cette confiance dans la limite de ses moyens.
La tombe ne doit pas faire oublier son mérite: c'est pour cela que nous
avons entrepris de signaler son caractère et ses oeuvres. Il y a
peut-être dans la population des hommes plus remarquables que M. Paul
Trévigne, mais sa position unique le recommande, lui, à une distinction
qui ne peut être accordée à aucun autre de ses compatriotes. La vérité
de l'histoire est la mère nourricière de la justice.
=ADOLPHE DUHART=
À la suite des hommes de 1844, il a existé à la Nouvelle-Orléans un
grand nombre de Créoles remarquables. Mais la situation ayant changé de
face, ces différents esprits ont dû suivre des routes diverses.
En première ligne nous citerons Adolphe Duhart, poète, auteur d'un drame
intitulé _Lellia_, qu'il a mis sur la scène au Théâtre d'Orléans, vers
l'année 1867.
M. Duhart a reçu son éducation dans les écoles de France. Il est devenu
le successeur de M. Questy, comme principal à l'École des Orphelins
Indigents.
Il est mort il y a environ deux ans.
Duhart a composé de beaux vers qui lui ont valu d'être regardé dans la
population comme un des "favoris des dieux".
Son frère, Armand Duhart, a laissé de bons souvenirs comme homme de
lettres et comme un des plus habiles typographes de son temps. Armand
Duhart a quitté ce monde en 1905, laissant derrière lui le nom d'un
homme d'honneur et de bien. Il était un des directeurs de l'Institution
Bernard Couvent et membre de l'_Union Louisianaise_, fondée en 1884,
dans le but de venir en aide à l'Institution Couvent et de contribuer
généralement au progrès intellectuel et moral de la population.