=Le Créole dans les arts et les professions libérales.--Une page de notre
histoire politique.--Maître d'armes populaire.--Figures du passé.=
=EUGENE WARBOURG=
Eugène Warbourg, sculpteur, naquit à la Nouvelle-Orléans vers l'année
1825. Il mourut à Rome en 1861.
Elevé dans sa ville natale, il eut la satisfaction de pouvoir suivre son
penchant naturel pour la sculpture. Il reçut ses premières leçons d'un
artiste français du nom de Gabriel, dont l'établissement était situé
quelque part, rue Bourbon.
Ce Gabriel devait être d'une nature bien généreuse, puisque, malgré les
préjugés, il se donna la peine de former le jeune Warbourg, qui lui doit
ainsi les premiers développements de son génie artistique.
Sous la direction de cet homme habile et consciencieux, Warbourg fit des
progrès rapides et remarquables.
Ses ouvrages eurent bientôt attiré l'attention. Aussi, plus tard,
lorsqu'il entreprit de travailler pour son compte, n'éprouva-t-il aucune
difficulté à se faire une clientèle enviable.
Bon nombre de grands personnages de son époque l'ont encouragé, en lui
confiant l'exécution d'ouvrages des plus délicats.
On a de lui des bustes de généraux, de magistrats et d'autres citoyens
notables.
Les vieux cimetières de notre ville sont pleins de monuments qui
représentent une partie de son oeuvre et de ses créations. On lui doit,
entre autres pièces remarquables, une statue représentant deux anges
taillés dans un seul bloc de marbre: ils tiennent chacun dans la main
droite un calice reposant sur une même base. Ce morceau de sculpture
était si fragile, que déjà il avait fait le désespoir d'un artiste
réputé, auquel le même sujet avait été confié précédemment et qui,
dit-on, n'avait jamais réussi à conduire son travail à bonne fin.
Warbourg, lui, vainquit toutes les difficultés. La personne qui lui
avait fait la commande de cette statue ne l'ayant pas ensuite réclamée,
il dût toutefois prendre des mesures pour en disposer autrement. On dit
que c'est un nommé Panniston qui est devenu le possesseur de ce
chef-d'oeuvre précieux.
En dehors de ces travaux particuliers, Warbourg avait accepté des
contrats des autorités ecclésiastiques, pour lesquelles il a exécuté de
magnifiques ouvrages.
La Cathédrale Saint-Louis et les maisons Grunewald et Hermann, à
l'époque, renfermaient des échantillons de son talent artistique.
Ses triomphes, quoique mérités en tous points, avaient cependant excité
la jalousie de ses rivaux, et ces derniers étaient devenus ses ennemis
déclarés.
[Illustration: MELLE VICTORIA LECENE,
L'une des lauréates de l'Institution Bernard Couvent, couronnée
publiquement par M. Lanusse (photographie prise en 1867).]
Warbourg tenait son atelier rue Saint-Pierre, entre les rues Bourbon et
Royale. Il s'était adjoint son frère, Daniel Warbourg, lui-même un
artiste de mérite, qui lui servait d'ouvrier praticien. Les deux
associés supportèrent quelque temps avec patience la campagne hostile
inaugurée contre eux par l'envie et par le préjugé, mais ne pouvant
espérer voir la situation s'améliorer, Eugène fit ses adieux à la
Nouvelle-Orléans, vers 1852, et partit pour l'Europe. Il alla d'abord à
Paris, où il étudia encore pendant six ans, achevant de se
perfectionner. Il conçut alors l'idée de visiter la Belgique, mais son
séjour dans ce royaume fut de courte durée. Il se rendit ensuite en
Angleterre. À Londres, il rencontra la duchesse de S.... qui l'employa à
faire des bas-reliefs d'après les illustrations de l'_Uncle Tom's
Cabin_", de Mme Beecher Stowe. Il demeura attaché à ce travail
spécial plus d'un an, après quoi il se décida à visiter Florence, avec
l'intention de s'y fixer.
Mais, ayant rencontré dans cette dernière ville des conditions aussi
désagréables que celles qui l'avaient chassé de son pays, il tourna ses
regards vers la cité de Rome, comme vers un lieu plus propice à ses
aspirations. En effet, il se trouva mieux là que partout ailleurs, mais
son bonheur ne dura pas longtemps, car, comme nous l'avons dit, il
mourut environ deux ans après son arrivée dans la capitale de l'Italie.
Il était alors âgé de 36 ans.
À l'étranger, le génie de Warbourg avait pris son essor. Il dota le
monde artistique de plusieurs productions qui ont fait parler de lui.
Les journaux des deux Continents se sont occupés de ses oeuvres, et les
artistes et les savants l'ont accueilli avec des marques de sympathie et
de respectueuse appréciation. Il est à noter que Warbourg et Rillieux
sont, sans contredit, les deux Louisianais les mieux connus en Europe.
Parmi les chefs-d'oeuvres de Warbourg, on cite: _Le Pêcheur_ et _Le
Premier Baiser_.
=DANIEL WARBOURG=
Daniel Warbourg, son frère, vit encore et fait honneur au nom qu'il
porte par le mérite remarquable de ses ouvrages de marbrerie.
Daniel Warbourg est graveur.
Daniel fils est un autre membre de la famille favorisé de la nature: il
est considéré un artiste accompli dans la sculpture du marbre et du
granit. S'il n'était pas un homme de couleur, depuis longtemps on l'eût
placé au rang qui lui est dû à cause de ses talents. Il a fait ici des
travaux d'une élégance admirable et d'une valeur incontestable.
Eugène Warbourg était un homme de couleur libre, enfant de parents
étrangers. Son état de naissance lui avait permis de s'instruire et de
cultiver ses facultés, privilège qui n'était pas accordé aux esclaves.
Notons ici, en passant, que certains écrivains ne manquent pas de nous
parler longuement des aptitudes chorégraphiques des Nègres; mais le
lecteur cherchera en vain, dans les ouvrages de ces mêmes auteurs, une
seule ligne sur le génie d'hommes tels que Warbourg.
=ALEXANDRE PICKHIL=
Nous avons eu en Louisiane notre Titien, dans la personne d'Alexandre
Pickhil.
Nous savons que Pickhil a exécuté de magnifiques tableaux, mais il ne
nous a rien laissé, parce que peut-être le désenchantement l'en a
détourné. On affirme qu'il avait fait le portrait en pied d'un haut
personnage ecclésiastique, mais qu'il a lui-même détruit cette oeuvre, à
cause d'une injuste critique.
C'est ainsi que Pickhil, quoique peut-être le meilleur peintre de son
époque, a préféré mourir inconnu, dans la misère même, plutôt que de
manifester son talent au détriment de son amour-propre. Pickhil est mort
à la Nouvelle-Orléans, vers le milieu du siècle passé, entre 1840 et
1850.
On dit que la désillusion a fait le malheur de toute sa vie.
=JOSEPH ABEILARD=
Joseph Abeilard était un des architectes les plus habiles que la
Louisiane ait produits avant la guerre de Sécession.
Abeilard était un artiste parfait. Il pouvait dresser un plan comme un
architecte, apprécier la qualité des matériaux comme un appareilleur,
rédiger et faire observer les stipulations d'un contrat comme un
entrepreneur, et exécuter de ses mains les diverses parties d'un ouvrage
comme le meilleur ouvrier pratiquant. Abeilard était connu pour avoir
travaillé en ces différentes qualités.
C'était par son mérite supérieur qu'il s'était fait une réputation. Il
lui est parfois arrivé de perdre de ce prestige qui lui était dû:
c'était lorsqu'il travaillait en second, sous les ordres d'hommes
tout-à-fait incapables mais jouissant de la préférence de race.
On peut citer, comme exemple, la construction du Marché Bazar et celle
des Purgeries (Sugar Sheds), élevées sur le devant de la ville.
C'est le génie d'Abeilard qui mit ces grands ouvrages sur pied, mais le
contrat n'en avait pas moins été donné à un autre particulier, pour son
bénéfice personnel. Cet architecte postiche eut toutefois le bon sens
d'employer Abeilard, qui conduisait tout à bonne fin. Ce qui permit à
l'autre de toucher des honoraires princiers sans peine et sans fatigue.
Nombre de vieux habitants se souviennent d'Abeilard, et nous sommes sûrs
que leur jugement à l'égard de cet homme sera le même que celui que nous
portons ici, car pendant plus de quarante ans qu'il a professé et exercé
son art, il a maintes fois donné les meilleures preuves possibles de ses
remarquables aptitudes.
Abeilard est né et il est mort à la Nouvelle-Orléans.
Son frère, Jules Abeilard, était aussi un artisan de premier ordre. Sans
être l'égal de Joseph, il possédait un talent varié, et il s'est souvent
distingué dans la préparation et l'exécution de travaux importants
entièrement confiés à ses soins. Jules est mort à Panama, laissant à la
population l'héritage d'une belle et enviable réputation.
=E. J. EDMUNDS=
Nous devons ajouter à la liste d'honneur le nom du professeur E.-J.
Edmunds. Il naquit à la Nouvelle-Orléans. S'il vivait aujourd'hui il
serait encore loin d'être un vieillard.
M. Edmunds fut un de nos plus habiles mathématiciens. Aussi, à son
retour de France, les autorités de l'État ne tardèrent-elles pas à
profiter de ses talents.
Vers l'année 1872, le Bureau des Écoles Publiques l'invita à occuper la
chaire des Mathématiques à l'École Supérieure de la Nouvelle-Orléans,
et l'offre fut par lui acceptée immédiatement.
Comme toujours, les journaux l'attaquèrent. C'était une ruse employée
par la presse prévenue pour s'assurer si vraiment l'instructeur
nouvellement choisi était capable de remplir les délicates fonctions
qu'il avait assumées. La lutte, dès lors, s'engagea entre les journaux
et le jeune professeur, mais elle fut de courte durée. Pour mettre fin
aux ennuis dont il était l'objet, le maître lança un défi à tous ses
détracteurs, les invitant à venir le rencontrer au tableau noir. Après
cela, on le laissa tranquille.
Le professeur Edmunds, à la suite d'une maladie, perdit la raison. Il ne
l'avait pas recouvrée à sa mort. Comme M. Nelson Fouché, il avait fait
une étude approfondie des mathématiques.
Il avait aussi d'excellentes notions d'astronomie.
Il est bien malheureux qu'il soit mort si jeune.
=NORBERT RILLIEUX=
M. Norbert Rillieux était le plus célèbre de nos Créoles. Nous avons eu
des héros, des écrivains, des musiciens, des peintres, des sculpteurs,
des architectes, mais Rillieux, lui, était un génie scientifique.
L'invention de Rillieux, le _Vacuum-Pan_, ou appareil centrifuge, a été
une découverte des plus importantes.
Elle a introduit dans la fabrication du sucre un procédé qui donne un
meilleur produit et qui, en même temps, apporte un bénéfice beaucoup
plus considérable aux planteurs dans leurs opérations.
On a souvent essayé de remplacer cette invention, mais sans succès
décisif. On raconte, à ce sujet, qu'à l'usine de M. Stackhouse un
certain _charlatan_, qui s'était donné comme ingénieur, prétendit un
jour qu'il pouvait substituer au _vacuum-pan_ un mécanisme plus sûr et
plus expéditif.
M. Stackhouse, un peu intéressé sans doute, se laissa séduire par les
audacieuses assurances de l'ingénieur prétentieux et lui donna la
permission de faire selon ses idées.
Il fut toutefois convaincu bientôt de son erreur, mais l'expérience lui
coûta cher.
Il paraît que cet homme incompétent s'était empressé de démolir, pièce
par pièce, tout le mécanisme si compliqué de l'appareil Rillieux, pour
enfin découvrir qu'il n'était capable ni de changer les engins, ni de
remettre les choses à leur place.
M. Stackhouse se vit forcé de faire venir à la hâte un ouvrier habile
qui, avec l'aide de M. Orville Marigny, mécanicien, put enfin refaire la
machine que l'ingénieur présomptueux avait presque détruite.
Dans les sciences appliquées, M. Norbert Rillieux n'avait pas son égal
en Louisiane. Habitué à la conception comme à la construction, il était
aussi ingénieux dans l'invention qu'il était adroit dans l'exécution. On
disait que son coup de marteau valait le même prix que son conseil.
Cependant, malgré le génie de Rillieux, malgré le mérite de ses services
rendus à la principale industrie de la Louisiane, on n'a jamais manqué
de lui faire sentir le poids de l'humiliation et du préjugé de race.
Après sa mort, les journaux de la Nouvelle-Orléans ont bien tenté de
faire son éloge, mais en même temps, toujours si exacts quand il s'agit
de dénigrer, ils ont eu soin de ne faire pas la moindre allusion à son
origine.
Tout homme intelligent comprend la raison de cette odieuse réticence:
c'est qu'il importait d'enlever aux Créoles la gloire qu'ils pourraient
tirer de cette illustre personnalité.
Norbert Rillieux, comme chef de l'École Centrale, à Paris, a été
apprécié. Il a occupé là-bas le rang qui convient à un homme de sa
valeur. Nous ajouterons que, quelle que soit ici l'attitude, quelles que
soient les réticences des méchants et des ingrats, sa place dans
l'histoire ne sera jamais effacée.
On dit que Rillieux avait soumis à la ville certains plans de
canalisation, mais qu'à cause de la question de race ces plans avaient
été rejetés par l'Administration. Nous n'avons pas de peine à croire que
ce rapport soit vrai, car le préjugé fait faire ces choses stupides dans
notre pays. L'absurde, plus ou moins, accompagne le jugement des esprits
prévenus, comme il a été clairement démontre dans l'incident Stackhouse.
=ANTOINE DUBUCLET=
L'injustice du préjugé n'a jamais été plus manifeste que dans l'attitude
du public louisianais à l'égard de l'honorable Antoine Dubuclet,
trésorier d'État de 1868 à 1879.
Pendant toute cette époque orageuse, M. Dubuclet a dirigé les finances
de la Louisiane, et après ses onze ans de service, il s'est retiré sans
laisser derrière lui le moindre vestige de mécontentement ou d'erreur.
Ce que nous avançons ici a été établi au cours d'une enquête minutieuse
et rigide, instituée sous les auspices d'un parti hostile et
soupçonneux.
Les politiciens les plus éminents de la Louisiane s'attendaient à
trouver ses comptes en désordre. Le Comité Aldiger fut donc créé, ayant
pour mission d'examiner les archives de la Trésorerie. Déterminés à ne
rien négliger pour arriver au but qu'ils s'étaient proposé, ces
Messieurs du Comité s'étaient assuré les services de trois comptables
experts.
L'enquête dura six mois.
Malgré des recherches minutieuses et le désir non dissimulé de
rencontrer des sujets de poursuite, on fut contraint de reconnaître la
probité irréprochable du Trésorier démissionnaire.
Dans un autre milieu que le nôtre, un semblable exemple d'honnêteté
n'eût pas manqué d'intéresser le public. Ici, il n'en a rien été, pour
la bonne raison que M. Dubuclet était un Créole de couleur.
En dépit des dilapidations et des turpitudes qui ont marqué
l'administration des finances de l'État, depuis l'époque qui nous
occupe, personne n'a eu la loyauté de remonter à ce fonctionnaire modèle
pour rendre le plus petit hommage à ses hautes qualités civiques.
"O Athéniens, qu'il en coûte pour être loué de vous!"
=OSCAR GUIMBILLOTTE=
Le docteur Guimbillotte était fils d'un Français et d'une femme de
couleur. Il avait toute l'apparence d'un blanc et comptait beaucoup
d'amis parmi les personnes de cette race. Il s'est marié avec une
personne de couleur, et il a vécu sans avoir jamais rougi de son
origine.
D'ailleurs, s'occupant sérieusement de sa profession, pendant plus de
vingt-cinq ans qu'il l'a exercée, il a prodigué ses soins à tout le
monde indistinctement.
Le docteur Guimbillotte a honoré la population créole par son grand
fonds de charité, ainsi que par ses connaissances variées. C'était un
médecin consciencieux. Il ne se contentait pas seulement de faire des
visites et d'envoyer son compte, mais il apportait de la sympathie dans
ses relations professionnelles avec ses patients.
Souvent il composait les médicaments lui-même, les administrait, et
veillait au chevet du malade pour attendre et vérifier les effets du
traitement. Cette manière d'agir a sauvé la vie à nombre de personnes
dont le cas réclamait une attention assidue et la précieuse surveillance
de l'oeil exercé du médecin.
Le docteur Guimbillotte a prouvé son mérite au sein de nombre de grandes
familles, qui lui en ont gardé une éternelle reconnaissance.
On dit qu'il était herboriseur, et qu'il n'a pas hésité à faire usage de
cette spécialité dans certaines occasions où les combinaisons
pharmaceutiques ordinaires lui refusaient des ressources.
Il était aussi homme de lettres. Les gens qui l'ont connu disent qu'il
était doué d'une mémoire prodigieuse et que ses connaissances dans la
littérature étaient aussi vastes que ses études scientifiques.
La mort du docteur Guimbillotte fut une perte sérieuse pour la
population créole dont il descendait. Il avait étudié à Paris.
Le docteur avait un visage agréable et des traits réguliers comme ceux
d'un Européen. Ses grands yeux bleus étaient spirituels et
tendres,--vrais indices de ses qualités et de ses sentiments. Il avait
un front large et découvert.
Ses cheveux châtains, longs et soyeux, tombaient en mèches généreuses
sur ses larges épaules. Sans être haut de taille, il avait des formes
athlétiques.
Tout, chez lui, dénotait la noblesse et la force. Il est mort le 21
janvier 1886, à l'âge de 55 ans.
=ALEXANDRE CHAUMETTE=
Le docteur Alexandre Chaumette était natif de la Nouvelle-Orléans, mais
il a passé sa jeunesse à Paris, où il a reçu son éducation.
M. Chaumette a la distinction d'être le premier médecin de couleur qui
soit venu à la Nouvelle-Orléans exercer sa profession. Son arrivée dans
notre ville a causé une grande sensation.
Les autres médecins, par préjugé ou par calcul, peut-être pour les deux
raisons, se sont opposés à son entrée dans la carrière professionnelle.
On a débuté, en soumettant Chaumette à un examen humiliant. Comme il
était muni d'un diplôme régulier de France, on n'était pas justifiable
de lui imposer cette formalité.
Il fut enfin admis à la pratique, et la population eut le bénéfice de sa
science, en même temps que de ses brillantes qualités de citoyen.
Le docteur Chaumette avait fait des études sérieuses, et s'il a été
enfin reconnu par la Fraternité médicale de cette ville, c'est grâce aux
preuves qu'il a données de ses grandes connaissances. Il avait été
attaché au service des hôpitaux de Paris, où, en qualité d'interne, il
avait acquis une vaste expérience.
Le préjugé ayant renoncé à ses persécutions, il ne tarda pas à gagner
ici la confiance des blancs comme des noirs.
=BASILE CROKERE=
Basile Crokère est un personnage remarquable de la population créole.
C'est à la Nouvelle-Orléans qu'il a pris naissance et qu'il a développé
ses talents, particulièrement comme maître d'armes, comme artisan et
comme mathématicien.
M. Basile, comme nombre de ses compatriotes, s'est appliqué à l'étude et
au travail. Avec le temps, grâce à son intelligence et à son courage, il
a su vaincre les difficultés de son milieu.
Il était menuisier de métier, et il est devenu un des plus habiles
constructeurs d'escaliers de sa ville natale. Il n'y en avait qu'un
autre comme lui, c'était son ami Noël J. Bacchus.
C'est toutefois à ses succès comme maître d'armes et comme mathématicien
qu'il doit surtout la place honorable qu'il occupe aujourd'hui dans
l'histoire des hommes marquants de la Louisiane.
Comme maître d'armes, il a attiré sur lui l'attention du public en
général.
Quoique la population comptât un nombre considérable de ces experts de
l'escrime et de bretteurs, Basile Crokère fut proclamé leur supérieur à
tous. Mais il est entendu qu'il s'était fait cette réputation comme
homme de salle, non comme brétailleur.
Il employait son talent à former la jeunesse, à la faire bénéficier de
son habileté, et de ses connaissances dans les armes.
M. Basile était un homme instruit et respectable; il a su se faire
estimer et considérer par son caractère, sa conduite et ses manières
distinguées.
Il n'était donc pas étrange qu'un homme possédant ces qualités
recommandables dût jouir d'un certain crédit parmi les gens de la haute
société, chez qui il se créa une clientèle d'élite.
La population créole se félicite d'avoir produit un homme comme Basile
Crokère,--un homme qui, sans sortir du foyer de sa naissance, a pu
acquérir assez de renom pour recevoir des hommages partis de tous les
rangs de la société.
Basile Crokère enseignait aussi les mathématiques. On prétend qu'il a
formé d'excellents élèves. Quant à sa profession des armes, on dit de
lui qu'il pouvait toucher son adversaire presqu'en composant une
ballade, comme le faisait le héros de Rostand.
Il disait souvent que sa poitrine était un _point sacré_: ça en avait
tout l'air, car on nous affirme que jamais le fleuret d'un adversaire ne
l'a touchée.
De plus, Crockère eut le bonheur, comme ses compatriotes les plus
estimés, d'apprendre avec profit que le travail, même le travail manuel,
est un trésor.
Il semble être à propos de noter ici qu'il existait au temps de M.
Crokère d'autres maîtres d'armes d'une force très remarquable. Les plus
connus sont Robert Séverin, M. St-Pierre, Joseph Joly, Joseph Auld. Ces
fines lames étaient les compagnons du grand maître et ont plus d'une
fois croisé le fer avec lui. L'escrime était en vogue en ce temps-là,
mais ce noble passe-temps, comme tant d'autres, a dû disparaître devant
le nouvel ordre de choses introduit dans notre vie sociale par les
événements de la guerre des Sections de 1861.
Personnellement, M. Basile était charmant. Sa conversation toujours
correcte et lucide faisait rechercher sa société. Il était très soigné
dans son langage.
Basile Crokère a contribué sensiblement au prestige de la population
créole.
Au nombre de ses amis intimes, on comptait les professeurs Trévigne et
Questy, deux compatriotes d'une grande valeur intellectuelle.
L'un était le rédacteur de la _Tribune_, l'autre, un disciple d'Apollon.
Dans une certaine _Histoire de la Louisiane_, M. Basile Crokère est
donné comme mulâtre. C'est une erreur, il était quarteron. Le terme
_mulâtre_ est chez nous si malsonnant, que nous préférons ainsi
préciser.
Dans un certain ordre d'idées, on y attache même un caractère d'infamie.
=FRANÇOIS BOISDORE=
M. François Boisdoré était un orateur de talent. Il a rendu des services
signalés à la cause des républicains.
Au début de la Reconstruction, en 1868, il a acquis de la distinction en
faisant entendre sa parole éloquente dans nos assemblées politiques. On
peut dire de M. Boisdoré qu'il a fait honneur à la population par son
patriotisme, par l'élévation de son caractère, et par la part active
qu'il a prise aux débats publics, lorsque la cause du progrès avait
besoin de défenseurs zélés et capables. Nous devons cet éloge à sa
mémoire.
M. Boisdoré a été pendant longtemps teneur de livres chez M. Pierre
Cazenave, le plus grand entrepreneur de pompes funèbres de la
Nouvelle-Orléans, au milieu du siècle passé.