L'AMANTE DU CORSAIRE

(À Madame ***)

Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute

D'un rivage lointain,

Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route

Le svelte brigantin?

N'as-tu pas, fatigué, sur son grand mât qui penche,

Dormi quelques instants?

Joué dans son cordage et dans sa voile blanche

Où murmurent les vents?

N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est chère,

La voix de mon amant,

Demander à la brise un parfum de la terre

Pour calmer son tourment?

Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage,

Des ailes à mon corps,

Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuage

Qui passe sur ces bords.

Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime!

J'irais sur l'Océan;

Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce même

En un jour d'ouragan!

Car, vois-tu, mon amour est un amour étrange

Qui n'a rien d'ici-bas;

Peut-être me vient-il d'un démon ou d'un ange...

Moi-même ne sais pas!

Mes frères, sans rougir, disent que je suis folle

Et s'éloignent de moi:

Mes soeurs ne veulent plus écouter ma parole...

J'y pense avec effroi!

En vain, je leurs disais: "Je suis votre soeur, grâce!"

Sur leurs âmes de fer

Ma parole passait sans laisser plus de trace

Que tes ailes dans l'air!...

À qui je confirai le secret de ma flamme,

Dis-moi, petit oiseau?...

Ma mère qui m'aimait... dans le ciel a son âme,

Son corps dans le tombeau!

Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute

D'un rivage lointain.

Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route

Le svelte brigantin?

=Camille Thierry.=

Camille Thierry composa plusieurs autres pièces dont voici la liste: _Le

Damné.--Le Passé.--Toi.--Adieu.--Le Réveil.--À Mademoiselle ***.--À

Celle que j'aime.--Idées.--L'Ombre d'Eugène B.--Parle Toujours.--Le

Suicide.--Jalousie._

Comme Dalcour, il a donné à la France ses préférences; c'est dans ce

pays de sa première affection qu'il a poursuivi sa carrière avec le plus

de zèle et qu'il a publié ce petit volume que nous serions heureux de

posséder aujourd'hui, mais que la négligence de ses compatriotes a

malheureusement livré aux ruines de l'abandon.

Thierry ne se faisait pas illusion sur le caractère indifférent de son

peuple. Il savait bien qu'un homme comme lui ne pouvait ici compter que

sur lui seul dans les combats de la vie. Dans un des ses morceaux, il

s'exprimait ainsi:

Je n'ai point entendu, comme une voix de mère,

Une voix me parler;

Pour lutter, j'étais seul, quand grondait le tonnerre...

Seul pour me consoler!

=P. DALCOUR=

Ce poète est un des hommes de 1844 dont nous parlons longuement dans une

autre partie de ce livre.

P. Dalcour est né à la Nouvelle-Orléans, mais il fut élevé à Paris, où

il reçut son éducation. Plus tard, il revint ici, pour vivre parmi les

siens et partager leur sort; mais l'épreuve, dit-on, était trop

rigoureuse. Il dut comme tant d'autres retourner en France, où il

pouvait jouir de la liberté et de tous les avantages que la science, la

littérature et les arts offrent aux esprits qui s'en nourrissent. Les

charmes d'une société aussi hospitalière devaient nécessairement exercer

une grande influence sur le caractère, le sentiment et les goûts d'un

homme accompli comme Pierre Dalcour. Il était tout naturel qu'il

retournât en France, car quel est l'homme qui, habitué dès l'enfance au

contact de la civilisation, aurait pu se conformer aux coutumes

avilissantes de l'esclavage et du préjugé de race?

Ces malheureux exilés volontaires, comme Dalcour, ne pouvaient que

songer toujours à leurs mères et s'apitoyer sur le sort de celles qui

leur avaient donné le jour, et cette compassion filiale augmentait

encore les souffrances de leur âme constamment bouleversée.

C'est pendant que Dalcour séjournait à la Nouvelle-Orléans qu'il a

composé les pièces que nous retrouvons dans les pages des _Cenelles_.

Dalcour avait l'esprit prompt, et cette faculté lui rendait facile

l'improvisation. Il pouvait improviser facilement des vers sur un sujet

donné au hasard.

Voici ce qui est rapporté à la page 103 des _Cenelles_:

[Illustration: M. ALCÉE LARAT, Patriote créole, membre du Comité des

Citoyens.]

Dans une société où l'on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonné à un

jeune homme, pour racheter son gage, de faire une déclaration d'amour

à la dame de son choix. Il s'avança aussitôt vers une jeune personne qui

passait pour être un peu dévote et s'acquitta ainsi de sa tâche:

Mademoiselle,

Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence;

Vous me rendez la foi qui donne l'espérance;

Afin de n'être plus par le doute agité,

Voulez-vous d'un baiser me faire charité?

Le sujet, comme on le voit, roulait sur les trois vertus théologales, la

Foi, l'Espérance et la Charité, si tendrement chantées par Millevoye.

Nous remarquons aussi que Dalcour était traité avec beaucoup de

déférence par ses amis et collègues. Armand Lanusse et Camille Thierry

ont souvent complimenté ce poète, en lui adressant des vers et d'autres

gracieusetés qui témoignent de leurs égards particuliers à son endroit.

Dalcour, Thierry et Valcour vivaient dans la sphère des hommes de

lettres, ce qui leur a fourni la suprême satisfaction de voir de près

les plus beaux esprits de l'Europe. Ils sont venus en contact avec les

Hugo, les Dumas et autres célébrités qui ont illustré le siècle passé.

P. Dalcour nous a laissé les pièces de vers dont les titres

suivent: _Chant d'Amour.--Un An d'Absence.--À une Inconstante.--Le

Songe.--Le Maudit.--Au Bord du Lac.--La Foi, l'Espérance et la

Charité.--Acrostiche.--Les Aveux.--Caractère.--Vers écrits sur

l'Album.--Heure de Désenchantement._

P. Dalcour, Armand Lanusse et Camille Thierry ont plus produit que les

autres collaborateurs des _Cenelles_, et leurs écrits présentent aussi

plus de valeur littéraire (si nous exceptons Séjour et Questy) que

celles de leurs collègues.

Parmi les productions diverses de P. Dalcour, nous avons fait choix du

_Chant d'Amour_. C'est un modèle de vers mêlés: imagé, vif, tendre et

gracieux, ce morceau, dans ses tours variées, nous fait voir en même

temps le caractère sensible de notre poète et ses ressources de style et

d'imagination. Ses comparaisons sont correctes, sa composition est

coulante, ses expressions ont de la couleur comme de véritables

peintures. Nous pourrions dire de Dalcour ce que Boileau écrivait de

Molière: "Jamais au bout d'un vers on ne le vit broncher".

=CHANT D'AMOUR=

Pour chanter la beauté que j'adore, ô ma lyre,

Seconde mes efforts!

De tes sons les plus doux, sur l'aile du zéphyre,

Porte-lui les accords.

À la vague qui vient mourir sur le rivage,

Aux oiseaux dans les airs,

À la brise du soir caressant le feuillage,

Emprunte tes concerts.

Recueille de la nuit ces mille sons étranges

Mais doux, harmonieux,

Qui font que l'âme croit ouïr la voix des anges

Qui chantent dans les cieux.

Si ma bouche jamais, près d'elle, n'osa faire

L'aveu de mon ardeur,

O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce mystère,

Ce secret de mon coeur.

Puisse de tes accords la suave harmonie

S'exhaler doucement,

Comme un concert lointain, comme une symphonie

Dans un écho mourant!...

* * *

Qu'une brise légère,

Quand aura fui le jour,

Dans l'ombre du mystère.

À celle qui m'est chère

Porte ce chant d'amour.

Quand de la nuit l'ombre avance

Et, telle qu'un nuage immense,

Descend sur la terre en silence;

Quand tout repose sous les cieux.

Heure de douce rêverie,

Parfois son image chérie

Semble être présente à mes yeux!

Je vois sa taille de sylphide

Son front pur, sa grâce candide,

Ses lèvres de corail humide

Ses yeux noirs remplis de langueur;

Et je sens la vive étincelle

Qui, s'échappant de sa prunelle,

Soudain vient embraser mon coeur.

Je crois aussi, dans mon délire,

Entendre sa voix qui soupire,

Plus suave que le zéphyre

Jouant à travers les rameaux,

Et plus douce que le murmure

Du clair ruisseau, dont l'onde pure

Serpente parmi les roseaux.

Quand une brise bienfaisante

Caresse la fleur odorante,

Et s'élève plus énivrante,

Le soir, vers la voûte des cieux,

Moi, je crois de ma bien-aimée

Respirer l'haleine embaumée

Dans ces parfums délicieux.

Mais, hélas! bientôt ce mirage

Qui réfléchissait son image

S'enfuit comme un léger nuage

Que chasse un vent impétueux!

Ou telle, au lever de l'aurore,

On voit l'ombre qui s'évapore

Aux premiers rayons lumineux.

Alors, mais en vain, je m'écrie:

Reviens, ô douce rêverie,

Ombre décevante et chérie,

Reviens une dernière fois!

Hélas! quand ma bouche l'appelle,

Je n'entends que l'écho fidèle

Qui réponde au loin à ma voix!...

Ranime-toi ma lyre!--Une lampe expirante

Jette, avant de s'éteindre, une vive clarté;

Exhale un dernier chant de ta corde vibrante,

Qui dise les tourments de mon coeur agité!

Soit que l'astre du jour inonde de lumière

Et la terre et les cieux,

Soit que sur nous du soir le voile de mystère

Tombe silencieux;

Vierge, c'est toujours toi qui vis dans ma pensée,

Qui fais battre mon coeur,

Qui ranimes l'espoir en mon âme affaissée

Sous le faix du malheur.

C'est toi qui m'apparais, ô beauté que j'adore,

La nuit, dans mon sommeil;

Quand le jour luit c'est toi que mon oeil cherche encore

À l'heure du réveil.

Souvent, alors, je crois voir une ombre légère,

Qui vole autour de moi;

Cette ombre que ne peut dissiper la lumière,

C'est toi, c'est toujours toi!

Mais, ô déception, une ombre vaine, un rêve

Peut-il nous rendre heureux?...

Pour qui rêve au bonheur, quand le songe s'achève

Le réveil est affreux!

Viens oh! viens m'arracher à la douleur profonde

Où je suis abîmé,

Viens, je n'espère plus qu'un bonheur en ce monde,

C'est celui d'être aimé.

Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée

Peut consoler le coeur des maux qu'il a soufferts;

C'est la fraîche oasis, c'est la manne sacrée,

C'est la source d'eau pure au milieu des déserts!

=P. Dalcour.=

=B. VALCOUR=

M. B. Valcour est né à la Nouvelle-Orléans. Si nous devons en juger par

la date de ses écrits, il serait un des plus anciens parmi les

collaborateurs des _Cenelles_.

M. Valcour a fait ses études en France et _sous la direction de bons

maîtres_, comme il le déclare lui-même dans son Épître à Constant

Lépouzé, poète.

Il savait le latin et le grec. Il nous intéresse par la franchise de son

caractère et par le ton classique qu'il maintient dans ses vers élégants

et polis. Il n'hésite pas à nous annoncer qu'il est poète et qu'il est

familier avec les ouvrages d'Horace et de Virgile.

Valcour écrit avec assurance: il dit qu'il connaît les règles de l'Art

Poétique et soutient ses prétentions en nous donnant des alexandrins des

plus harmonieux et des mieux disposés. Il allégorise un peu dans ses

poésies, mais ce défaut est plutôt un caprice qu'un vice.

Valcour a choisi pour son genre de composition les rimes plates, les

vers croisés et les stances régulières. Il a cependant un ou deux

morceaux de vers mêlés.

Mais dans toutes ses productions, il se conforme scrupuleusement aux

règles de l'art poétique. Sa versification est facile, et ses rimes,

sans être riches, ne blessent pas d'oreille. Elles sont toujours

harmonieuses.

Le morceau qui suit, tiré des _Cenelles_, a été composé en 1828. Nous

ignorons l'âge que M. Valcour pouvait avoir en ce temps-là. Il devait

être encore au printemps de la vie lorsqu'il conçut cet hommage adressé

à son professeur.

=EPITRE À CONSTANT LEPOUZE,

En recevant un volume de ses poésies.=

Je n'ai point oublié, malgré mon long silence,

Que je fus à tes lois, enfant, jadis soumis:

De toutes tes bontés j'aime la souvenance.

Dans mon coeur, j'ai gardé tes préceptes amis.

C'est à toi que je dois tous mes goûts de poète:

C'est toi qui m'instruisis aux métriques accents,

Ma muse vierge encore et sensible et discrète,

Fait entendre pour toi le premier de ses chants.

Dans mon âme jamais que le temps ne l'efface!

Tu me donnas la clef du langage des Dieux;

Tu me montras du doigt l'ingénieux Horace,

De Virgile m'ouvris le livre harmonieux!

Tu ne fus point pour nous comme ce maître avide

Qui vend au poids de l'or ses talents aux abois,

Dont la plume de fer jamais ne se décide

Qu'à faire un "J'ai reçu" quand vient la fin du mois.

L'on ne t'a jamais vu, Gros-Jean maître d'école,

Emprunter ta science à Constant Letellier;

Tu ne fis pas de nous un obscur monopole,

Ne vendis pas le banc et même l'écolier.

Non, l'on ne te vit point signant dans la gazette

Un A gonflé d'orgueil ou bien un Z bavard,

Faire de quelqu'ami la louange indiscrète

Ou l'éloge menteur d'un Mécène bâtard.

Artiste, gloire à toi! Sois orgueilleux, poète!

Emule audacieux de Lavan, de Daru,

Par toi Louisiana jouit d'un jour de fête,

Aux bords de son grand fleuve Horace est apparu.

Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir au Colysée,

Interroger des yeux les restes de Poestum,

Parcourir en rêvant Ferrare délaissée,

Fouiller dans Pompéï, puis dans Herculanum?

Je me suis dit: Enfant, il est temps de remettre

Au modeste rhéteur le tribut mérité.

Je n'ai qu'un mot pour toi, le voici: merci, Maître;

Ma bouche te le dit, mais mon coeur l'a dicté.

Tout ce que nous pouvons ajouter en matière de réflexion, c'est que les

sentiments exprimés dans les vers qui précèdent nous apprennent d'une

façon singulièrement sensible tout ce qu'il y a de bien ou de mal dans

l'influence du contact.

Des Lépouzés font des Valcours.

M. Valcour nous a donné plusieurs autres pièces, telles que _L'Heureux

Pèlerin.--À Malvina.--À Hermina.--Le 11 mars 1835.--L'Ouvrier

Louisianais.--À Mon Ami.--Mon Rêve.--Son Chapeau et Son Châle.--À

Mademoiselle Célina.--À Mademoiselle C_.

=J. BOISE=

Nos Hommes et Notre Histoire Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs personnels · 第 33 / 57 题