On nous rend son cercueil!... flétrissante ironie!...
Ah! notre honneur, Français, touche à son agonie!
Nous devrions rougir, car son propre bourreau,
Après avoir creusé sous ses pieds un abîme,
Après s'être repu du sang de la victime,
Nous fait l'aumône du tombeau.
Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme,
D'oser nous approcher des restes du grand homme,
L'insulte sur le front;
D'oser lever les yeux, quand d'une main punique
On nous rend, d'une part, sa dépouille héroïque,
De l'autre, on nous jette un affront.
Honte à nous! il fallait le laisser dans son Île;
Loin de nos lâchetés, il reposait tranquille...
Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers,
Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire,
Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire,
Le ramener dans nos foyers.
C'eût été digne et beau!... le tambour, la mitraille,
Nos soldats chauds encor d'une grande bataille,
La poudre et le canon,
La France relevée et l'infâme Angleterre
Expiant ses forfaits les deux genoux en terre:
C'est ainsi qu'il fallait fêter Napoléon!
N'importe, il est ici! Courage, ô noble France!
On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance,
Car sur le marbre du tombeau,
Ravivant dans nos coeurs notre haine trompée,
Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre épée
Ebréchée à Waterloo!!!
=CAMILLE THIERRY=
M. Camille Thierry était regardé comme un de nos Louisianais les plus
lettrés. Quoique natif de la Nouvelle-Orléans, il a passé plus de temps
à Paris qu'en Louisiane. D'ailleurs, c'est dans ce centre de lumière et
de civilisation qu'il a reçu sa brillante éducation, et qu'il a respiré
l'air de la liberté.
M. Camille Thierry s'est occupé spécialement de poésie. Ses pièces
publiées dans les _Cenelles_ ne sont pas ses seules compositions. Sa
plume facile et abondante a fourni, dit-on, tout un volume qui, sans
doute, est resté en France, son pays de prédilection.
Néanmoins, les quelques morceaux que nous avons de lui soutiennent assez
sa réputation comme écrivain et homme de lettres. Thierry avait de
l'élégance et de la grâce dans le style, des tournures naturelles et des
expressions heureuses. Le morceau que nous citons de lui a été composé
dans sa jeunesse; il porte, par conséquent, l'empreinte des inclinations
du jeune homme. Cependant, cette ardeur du sentiment est tempérée par
les réflexions d'une sagesse qui le tient éloigné des élans exagérés.
M. Thierry a fait des affaires à la Nouvelle-Orléans, mais le commerce
ne lui plaisait guère et il s'en retira de bonne heure. Il était aisé,
ses biens le mettaient à l'abri de toute privation. Il a pu donc se
livrer tout entier à ses inclinations, sans inquiétude. Au physique, M.
Thierry était de taille moyenne, avec des traits d'une très grande
distinction.
Nous avons fait choix de _l'Amante du Corsaire_ pour faire voir les
mérites de notre jeune poète.