Cette colère de la cour consterna l'âme du duc de Bourgogne, que la
séparation, l'injustice et l'adversité attachaient davantage à son
maître. Ce prince, pour échapper à la jalouse tyrannie de son
grand-père, était obligé de faire un mystère de son attachement à
Fénelon et de cacher, comme un crime d'État, sa rare correspondance
avec son ami.
«Enfin, lui écrit le jeune prince, je trouve une occasion de rompre
le silence que je suis contraint de garder depuis quatre ans. J'ai
souffert bien des maux; mais un de mes plus grands était de ne pouvoir
vous dire ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon
amitié augmentait par vos malheurs, au lieu d'en être refroidie...
«... Ne montrez cette lettre à personne au monde, excepté à l'abbé de
Langeron, car je suis sûr de son secret. Ne me faites pas de
réponse...»
Fénelon répondait de loin en loin par des lettres où les conseils de
l'homme de piété et de l'homme d'État étaient pénétrés de l'onction
d'une tendresse paternelle.
«Je ne vous parle que de Dieu et de vous, écrivait-il, il n'est pas
question de moi. Dieu merci, j'ai le coeur en paix. Ma plus rude croix
est de ne plus vous voir, mais je vous porte sans cesse devant Dieu
dans une présence plus intime que celle des sens. Je donnerais mille
vies comme une goutte d'eau, pour vous voir tel que Dieu vous veut.»