Madame Guyon, cause de toutes ces agitations, sortit de Vincennes
après la mort de Bossuet, et vécut reléguée en Lorraine chez une de
ses filles. Elle y mourut, de longues années après, dans une renommée
de piété et de vertu qui ne se démentit jamais et qui justifie
l'estime de Fénelon.
Tout semblait pacifié et tout promettait à Fénelon un retour prochain
auprès de son élève, le duc de Bourgogne, que les années rapprochaient
du trône, quand l'infidélité d'un copiste, qui livra aux imprimeurs
de Hollande un manuscrit de _Télémaque_, rejeta pour jamais l'auteur
dans la disgrâce de la cour et dans la colère du roi. _Télémaque_,
ainsi dérobé, éclata comme une révélation et courut avec la rapidité
de la flamme. Le temps l'appelait: les chances de la gloire, de la
tyrannie, de la servitude et des malheurs des peuples à la suite des
guerres de Louis XIV, avaient soufflé dans toutes les âmes, en Europe,
une sorte de pressentiment de ce livre. C'était la vengeance des
peuples, la leçon des rois, l'inauguration de la philosophie et de la
religion dans la politique. Une poésie éclatante et harmonieuse y
servait d'organe à la vérité, et même à l'illusion. Tout fit écho à
cette douce voix d'un pontife législateur et poëte, qui venait
instruire, consoler et charmer le monde. Les presses de la Hollande,
de la Belgique, de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre, ne
pouvaient suffire à multiplier les exemplaires du _Télémaque_ au gré
de l'avidité des lecteurs. Ce fut en peu de mois l'évangile de
l'imagination moderne: il fut classique en naissant.
Le bruit en vint à Louis XIV. Ses courtisans, en lui montrant son
image dans le faible et dur Idoménée, fléau de ses peuples, lui dirent
«qu'il fallait être son ennemi pour avoir peint un pareil portrait.»
On vit une satire sanglante des princes et du gouvernement dans les
récits et dans les théories du païen. La malignité publique se complut
à voir la figure du roi, des princes, des ministres, des favoris et
des favorites, dans les personnages dont Fénelon avait composé ses
tableaux. Ces portraits, composés ainsi dans le palais de Versailles,
sous les auspices de la confiance que le roi avait placée dans le
précepteur de son héritier, parurent une trahison domestique. Les
beaux rêves de Fénelon, en contraste avec les sombres réalités de la
cour et avec les tristesses de son déclin, se levèrent comme autant
d'accusations contre le monarque. La témérité, la noirceur et
l'ingratitude furent imputées à l'imagination d'un poëte, qui n'avait
d'autre tort que d'avoir rêvé et peint plus beau que nature.
L'antipathie naturelle de Louis XIV contre Fénelon devint de
l'indignation et du ressentiment. Quand on compare le règne et le
poëme, on ne peut ni s'étonner ni accuser le roi d'injustice.
Pour l'auteur, dans sa conscience, la publication imprévue de son
poëme lui causa autant de trouble que de douleur. Il y vit sa
condamnation certaine à un éternel exil, et sa situation d'ennemi
public dans une cour qui ne lui pardonnerait jamais.
Il ne se trompait pas. Le soulèvement de la cour contre lui fut
soudain. Elle déguisa mal la colère sous le dédain.
«Ce livre de Fénelon, dit Bossuet, qui vivait encore à l'époque de son
premier bruit, est un roman. Ce livre partage les esprits: la cabale
l'admire, le reste du monde le trouve peu sérieux et peu digne d'un
prêtre.»
Il fut convenu à la cour qu'on ne prononcerait pas le titre devant le
roi: il le crut oublié, parce qu'il l'oubliait lui-même. Seize ans
après que _Télémaque_, imprimé sous toutes les formes et traduit en
toutes les langues, inondait l'Europe, les orateurs à l'Académie
française, en parlant des oeuvres littéraires du temps, se taisaient
sur le livre en possession du siècle et de la postérité.