Mais vous approchez des Alpes, les neiges violettes de leurs cimes
dentelées se découpent le soir sur le firmament profond comme une mer,
l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile émergeant
sur l'Océan de l'espace infini; les ombres glissent de pente en pente
sur les flancs des rochers noircis de sapins, des chaumières isolées
et suspendues à des promontoires, comme des nids d'aigles, fument du
feu du soir, et leur fumée bleue se fond en spirales légères dans
l'éther; le lac limpide, dont l'ombre ternit déjà la moitié, réfléchit
dans l'autre moitié les neiges renversées et le soleil couchant dans
son miroir; quelques voiles glissent sur sa surface, chargées de
branchages coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la
dernière fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des
rames qui rapprochent le batelier du petit cap où sa femme et ses
enfants l'attendent au seuil de sa maison, ses filets y sèchent sur la
grève, un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés
interrompent par moment le silence de la vallée; le crépuscule
s'éteint, la barque touche au rivage, les foyers brûlent çà et là à
travers les vitraux des chaumières, on n'entend plus que le
clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps
le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche
rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant
visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur
les lames, le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce
coin de terre, l'âme la quitte, elle se sent à la hauteur et à la
proportion de s'approcher de son Créateur presque visible dans cette
transparence du firmament nocturne, elle pense à ceux qu'elle a
connus, aimés, perdus ici-bas et qu'elle espère, avec la certitude de
l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée éternelle, elle s'émeut,
elle s'attriste, elle se console, elle se réjouit, elle croit parce
qu'elle voit, elle prie, elle adore, elle se fond comme la fumée bleue
des chalets, comme la poussière de la cascade, comme le bruissement du
sable sous le flot, comme la lueur de ces étoiles dans l'éther, avec
la divinité du spectacle.
X
Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler en sa présence le
langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému autant que les
fibres de l'instrument peuvent l'être sans se briser. La poésie est
née en vous, elle vous inonde, elle vous submerge, elle vous étouffe,
l'hymne ou l'extase naissent sur vos lèvres, le silence ou le vers
sont seuls à la mesure de vos émotions!
Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les
énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre
séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a
sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la
langue usuelle, expression des choses ordinaires.