Mais la mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que nous
contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus de
poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on souvent.
Nous répondons en deux mots: parce qu'elle a plus d'émotion pour nos
yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne suffirait
pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les principales.
D'abord, la mer est l'élément mobile, sa mobilité semble lui donner
avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement d'une
âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette instabilité
produisent en nous une première impression de plaisir ou de
terreur.--Émotion!
Ensuite, elle est transparente, elle ressemble au firmament ou à
l'éther qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles
de la nuit, elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses
couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans
ses vagues.--Émotion!
Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée
de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.--Émotion!
Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide,
rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de
sa mère.--Émotion!
Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et
que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses
ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les
bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence à frissonner sur le
feu.--Émotion!
Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd
d'automne et qu'elle s'écroule avec des coups retentissants sur le sol
creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de la foudre
dans les nuages et les tremblements de la terre qui déracinent les
cités.--Émotion!
Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la
cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des
hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le
flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères
des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de
reconnaître un époux, un père ou un fils.--Émotion!
Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages
lointains et inconnus où elle ira aborder après avoir traversé pendant
des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres étrangères se
lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat, de nature, de
végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui les habitent, on s'y
figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres hommes, d'autres
destinées.--Émotion!
Si une flotte dont on attend le retour montre au coucher du soleil les
étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un
troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de
l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux
vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et
aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille, toutes les
images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du
deuil assiégent la pensée.--Émotion!
Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village
flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le
fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les
lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.--Émotion!
Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne
circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues
pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.--Émotion!
Si l'oeil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à
la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui
bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des
eaux.--Émotion!
Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces
vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du
monde de leur flux et de leur reflux les falaises dont les granits
pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de
l'eau, on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque
sentiment de l'étendue.--Émotion!
Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie
de la mer, elles finissent par donner au contemplateur le vertige de
tant d'impressions, qu'il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme
dit Homère, et qu'il demeure immobile et muet à regarder et à écouter
les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de se
parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui
rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le
réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son
âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un
moment l'infini. Il ne parle pas, il s'exclame, il gémit, il pleure,
il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il s'anéantit, il se
prosterne, il adore, il prie, il chante le _Te Deum_ de la grandeur de
Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant prend instinctivement
la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute et la rechute des
vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonient sur la succession et sur
l'alternation des ondes par le rhythme, c'est-à-dire par la mesure
musicale des mots.