XI

Mais la mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que nous

contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus de

poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on souvent.

Nous répondons en deux mots: parce qu'elle a plus d'émotion pour nos

yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne suffirait

pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les principales.

D'abord, la mer est l'élément mobile, sa mobilité semble lui donner

avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement d'une

âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette instabilité

produisent en nous une première impression de plaisir ou de

terreur.--Émotion!

Ensuite, elle est transparente, elle ressemble au firmament ou à

l'éther qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles

de la nuit, elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses

couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans

ses vagues.--Émotion!

Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée

de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.--Émotion!

Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide,

rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de

sa mère.--Émotion!

Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et

que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses

ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les

bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence à frissonner sur le

feu.--Émotion!

Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd

d'automne et qu'elle s'écroule avec des coups retentissants sur le sol

creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de la foudre

dans les nuages et les tremblements de la terre qui déracinent les

cités.--Émotion!

Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la

cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des

hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le

flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères

des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de

reconnaître un époux, un père ou un fils.--Émotion!

Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages

lointains et inconnus où elle ira aborder après avoir traversé pendant

des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres étrangères se

lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat, de nature, de

végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui les habitent, on s'y

figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres hommes, d'autres

destinées.--Émotion!

Si une flotte dont on attend le retour montre au coucher du soleil les

étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un

troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de

l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux

vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et

aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille, toutes les

images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du

deuil assiégent la pensée.--Émotion!

Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village

flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le

fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les

lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.--Émotion!

Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne

circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues

pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.--Émotion!

Si l'oeil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à

la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui

bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des

eaux.--Émotion!

Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces

vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du

monde de leur flux et de leur reflux les falaises dont les granits

pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de

l'eau, on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque

sentiment de l'étendue.--Émotion!

Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie

de la mer, elles finissent par donner au contemplateur le vertige de

tant d'impressions, qu'il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme

dit Homère, et qu'il demeure immobile et muet à regarder et à écouter

les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de se

parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui

rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le

réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son

âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un

moment l'infini. Il ne parle pas, il s'exclame, il gémit, il pleure,

il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il s'anéantit, il se

prosterne, il adore, il prie, il chante le _Te Deum_ de la grandeur de

Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant prend instinctivement

la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute et la rechute des

vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonient sur la succession et sur

l'alternation des ondes par le rhythme, c'est-à-dire par la mesure

musicale des mots.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 107 / 188 题