Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois
bien l'utile, mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais
l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être d'autre poésie à
recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus
inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une
alouette, fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan
d'épis jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie
dans le ciel et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille
de ses petits, cachés dans le chaume; le cri strident du grillon qui
cuit au soleil sur la terre aride, ou le bruissement sec et métallique
des pailles d'épis frôlées par la brise vague les unes contre les
autres, et qui interrompent de temps en temps par un ondoiement de mer
le silence mélancolique de l'étendue.
Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque et pourquoi l'alouette, le
grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le
dire? Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de
joie au milieu de cette monotonie de tristesse et d'un peu d'amour
maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos
mères; peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de
Syrie où le cri du même insecte anime seul au loin la route
silencieuse du chameau sur les sables brûlés de la terre; peut-être
parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous la brise
folle nous transporte par l'analogie de son sur les vagues ridées de
l'océan au pied du mât où frissonne ainsi la toile.
Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois images sont-ils
à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de ces trois
phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une émotion, et
que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la richesse.