En politique, au contraire, Voltaire rassurait les rois, les
ministres, les cours, par un respect de la monarchie, par un zèle pour
l'autorité royale, par un goût pour les aristocraties qui
circonscrivaient ses agressions au christianisme seul. Il caressait
des rois jusqu'à leurs vices. Courtisan suranné de madame de Pompadour
et de madame Dubarry, favorites scandaleuses de Louis XV, il ne
rougissait pas de leur adresser dans sa vieillesse des vers qui
flattaient leur vanité et qui justifiaient leur empire. Il encensait
jusqu'aux papes, aux cardinaux; il semblait, avec un art habile,
ranger les personnes en dehors des lois de la guerre qu'il faisait aux
choses. Il couvrait de grâce les armes mortelles dont il frappait
l'encensoir; il neutralisait ainsi une partie des combattants. Il ne
semblait du reste nullement penser à convertir à sa cause la majorité
du genre humain. Il professait un profond mépris pour les masses du
peuple, selon lui dévolues à la superstition par l'ignorance. Il ne
s'occupait que de ce qu'il appelait les honnêtes gens, l'élite pensant
de la société; sa philosophie, qu'il ne croyait jamais destinée à
devenir populaire, était une sorte de _maçonnerie_ du sens commun
propre à relier seulement les hautes classes de la société. Il était
aristocrate d'idées comme il l'était de moeurs. Il méprisait
profondément l'esprit démocratique de son antagoniste J.-J. Rousseau,
qui rêvait une égalité niveleuse entre les hommes prédestinés, selon
Voltaire, à toutes les inégalités par la nature et par la société. Les
rêves de constitutions chimériques et contradictoires de ce philosophe
génevois lui semblaient, avec raison, aussi creux et aussi impratiques
que ceux de Platon et de Fénelon. Il était en politique de l'école
expérimentale et historique de Machiavel, de Montesquieu, du grand
Frédéric. Il ne voulait affranchir que l'esprit humain; il jugeait les
peuples en masse incapables de la liberté par leurs passions et par
leurs faiblesses; tribun de la raison, il n'était pas tribun de la
foule. La Révolution française, à laquelle il toucha de si près par
la date, l'aurait eu pour adversaire et pour victime. C'était le génie
des supériorités en tout genre. Une république l'aurait scandalisé; la
place publique lui répugnait, il était fait pour la cour; l'élégance
était selon lui la loi des lois; il voulait du bon goût jusque dans la
vérité. Quelque chose de la grâce et des vices d'Alcibiade lui était
resté de sa jeunesse, de la cour, de la société, du théâtre. Depuis
madame du Châtelet, madame du Deffand, le maréchal de Richelieu
jusqu'à Frédéric II, à Catherine de Russie, à Saint-Lambert, à
Thiriot, à Damilaville, au marquis de Villette, il choisissait ses
amitiés plus à l'agrément qu'à la vertu. Bon, honnête, fidèle de coeur
cependant, compatissant pour le malheur, la main large à la
bienfaisance et à l'aumône, pitoyable même à l'ingratitude, souvent
irrité, jamais méchant. Il y avait en lui du bonhomme dans le grand
homme, et de l'enfant dans le vieillard.