XXIV

En politique, au contraire, Voltaire rassurait les rois, les

ministres, les cours, par un respect de la monarchie, par un zèle pour

l'autorité royale, par un goût pour les aristocraties qui

circonscrivaient ses agressions au christianisme seul. Il caressait

des rois jusqu'à leurs vices. Courtisan suranné de madame de Pompadour

et de madame Dubarry, favorites scandaleuses de Louis XV, il ne

rougissait pas de leur adresser dans sa vieillesse des vers qui

flattaient leur vanité et qui justifiaient leur empire. Il encensait

jusqu'aux papes, aux cardinaux; il semblait, avec un art habile,

ranger les personnes en dehors des lois de la guerre qu'il faisait aux

choses. Il couvrait de grâce les armes mortelles dont il frappait

l'encensoir; il neutralisait ainsi une partie des combattants. Il ne

semblait du reste nullement penser à convertir à sa cause la majorité

du genre humain. Il professait un profond mépris pour les masses du

peuple, selon lui dévolues à la superstition par l'ignorance. Il ne

s'occupait que de ce qu'il appelait les honnêtes gens, l'élite pensant

de la société; sa philosophie, qu'il ne croyait jamais destinée à

devenir populaire, était une sorte de _maçonnerie_ du sens commun

propre à relier seulement les hautes classes de la société. Il était

aristocrate d'idées comme il l'était de moeurs. Il méprisait

profondément l'esprit démocratique de son antagoniste J.-J. Rousseau,

qui rêvait une égalité niveleuse entre les hommes prédestinés, selon

Voltaire, à toutes les inégalités par la nature et par la société. Les

rêves de constitutions chimériques et contradictoires de ce philosophe

génevois lui semblaient, avec raison, aussi creux et aussi impratiques

que ceux de Platon et de Fénelon. Il était en politique de l'école

expérimentale et historique de Machiavel, de Montesquieu, du grand

Frédéric. Il ne voulait affranchir que l'esprit humain; il jugeait les

peuples en masse incapables de la liberté par leurs passions et par

leurs faiblesses; tribun de la raison, il n'était pas tribun de la

foule. La Révolution française, à laquelle il toucha de si près par

la date, l'aurait eu pour adversaire et pour victime. C'était le génie

des supériorités en tout genre. Une république l'aurait scandalisé; la

place publique lui répugnait, il était fait pour la cour; l'élégance

était selon lui la loi des lois; il voulait du bon goût jusque dans la

vérité. Quelque chose de la grâce et des vices d'Alcibiade lui était

resté de sa jeunesse, de la cour, de la société, du théâtre. Depuis

madame du Châtelet, madame du Deffand, le maréchal de Richelieu

jusqu'à Frédéric II, à Catherine de Russie, à Saint-Lambert, à

Thiriot, à Damilaville, au marquis de Villette, il choisissait ses

amitiés plus à l'agrément qu'à la vertu. Bon, honnête, fidèle de coeur

cependant, compatissant pour le malheur, la main large à la

bienfaisance et à l'aumône, pitoyable même à l'ingratitude, souvent

irrité, jamais méchant. Il y avait en lui du bonhomme dans le grand

homme, et de l'enfant dans le vieillard.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 94 / 188 题