XXV

Ce caractère lui rendit la vieillesse même gaie et heureuse: à plus de

quatre-vingts ans il écrivait des vers qu'Anacréon n'aurait pas

désavoués. Il eut seulement la faiblesse de poursuivre trop tard les

vains succès de la scène, et de s'acharner après les applaudissements

de Paris qu'il n'entendait plus de si loin. Sa mort fut hâtée par

cette faiblesse; l'envie, qui avait poursuivi sa jeunesse, était morte

avant lui; pressé par sa nièce et par ses amis d'aller recueillir à

Paris l'apothéose que la France lui décernait à l'unanimité sur ses

derniers jours, il quitta à regret sa douce retraite de Ferney et se

rendit à Paris. C'était le fantôme d'un autre siècle reparaissant hors

de saison parmi les vivants. La France entière se précipita sur ses

pas. Logé à Paris chez le marquis de Villette, son élève et son ami,

il y tint pendant quelques mois la cour du génie. Le peuple, sans le

comprendre tout à fait, voyait dans ce vieillard le précurseur d'on ne

sait quel inconnu, dans les idées et dans les choses, qui devait être

la Révolution française; les hommes de lettres saluaient en lui leur

roi, l'Académie le maître de la langue, les comédiens français le

maître de la scène pendant soixante ans de triomphe; la cour venait

adorer en lui la mode, cette seconde royauté de la France. Jamais

aucune royauté n'avait été si incontestée et si adulée que cette

royauté du génie multiple, en France, au moment où cet astre de

l'esprit humain allait disparaître sous l'horizon de la fin d'un

siècle. Il apportait au théâtre une dernière tragédie, _Irène_, pièce

peu digne de son génie, mais occasion de couronner dans l'auteur tant

d'autres gloires. Le jour de la représentation d'_Irène_, il se rendit

au théâtre à travers les flots d'un peuple ivre de son nom. Les

applaudissements l'étouffèrent sous l'écho de sa renommée; on le

couronna, non comme le Tasse et Pétrarque dans une cérémonie de gloire

convenue, mais spontanément dans le délire de l'enthousiasme. La

France semblait couronner en lui sa propre personnification

triomphale. Un peuple entier le reconduisit jusqu'à sa maison, et

assourdit pendant toute une nuit les deux rives de la Seine de ses

applaudissements. Ce jour fut le triomphe et la fin de sa vie. Les

émotions et les fatigues de Paris avaient épuisé en quelques jours une

séve de vie qui aurait suffi encore à quelques années dans la solitude

et dans la paix de Ferney. Le clergé, jaloux d'obtenir de Voltaire

mourant un désaveu de sa mémorable impiété, observa ses dernières

heures pour lui arracher l'apparence au moins d'un acte de foi.

Voltaire ne voulait pas plus de la voirie après sa mort que de

l'échafaud pendant sa vie. Il accorda au clergé, puis il retira, puis

il accorda de nouveau une demi-formalité d'orthodoxie chrétienne

nécessaire alors à la sépulture. Il expira enfin dans cette

temporisation intérieure et dans cette négociation apparente avec les

ministres de la religion, mais il expira en réalité dans son théisme,

le 30 mai 1778, à onze heures du soir.

Le clergé, qui ne pouvait se déclarer satisfait de quelques

déclarations incomplètes d'orthodoxie du mourant, révoquées aussitôt

que données aux prêtres de sa paroisse, ne pouvait, sans se désavouer

lui-même, lui donner les saints honneurs de la sépulture. Son neveu,

l'abbé Mignot, enleva nuitamment ses restes mortels, et les ensevelit

dans l'église de l'abbaye de Seillères, en Champagne. L'évêque de

Troyes les fit enlever comme une profanation de l'autel. Quelques

années après, la philosophie, triomphante avec la Révolution, les

recueillit en triomphe et leur donna pour monument final le Panthéon.

Une troisième réaction les en proscrit encore, et cet homme dont le

nom remplissait la terre n'a pu trouver jusqu'ici une place stable

pour son cercueil. Le christianisme et la philosophie ne cesseront pas

de se disputer ce cercueil, l'un pour la malédiction, l'autre pour

l'apothéose, tant que l'une ne l'aura pas définitivement emporté sur

l'autre, ou tant que l'une et l'autre ne se seront pas réconciliés

dans une philosophie chrétienne ou dans un christianisme

philosophique.

L'influence alternative de Voltaire sur l'esprit humain a suivi depuis

1778 la destinée de ce cercueil. Cette influence croissante pendant

les dix ans qui précédèrent la Révolution française, de 1778 à 1789,

fut dépassée en 1793 par celle de J.-J. Rousseau, qui produisit les

utopies, les déceptions et les radicalismes sanguinaires de 1793.

L'influence de Voltaire reprit son ascendant sous le Directoire

jusqu'au consulat de Bonaparte, qui restaura une religion d'État comme

base de sa monarchie future et comme piédestal sacré de son trône. M.

de Chateaubriand, cet _Esdras_ du temple rebâti par Bonaparte, porta

par son livre du _Génie du Christianisme_ un coup éclatant à la

philosophie et à l'influence de Voltaire. Le libéralisme de 1815 à

1830 réveilla ce nom et cette influence par des éditions innombrables

et par une déification du philosophe, dont ce libéralisme, hostile aux

Bourbons, voulait faire le type de la démocratie parlementaire. Cette

influence de Voltaire resta vivante, mais inerte, sous le gouvernement

de la maison d'Orléans, dont on redoutait moins l'alliance avec le

clergé. La République de 1848, en proclamant la neutralité complète de

l'État en matière de culte et la respectueuse liberté des consciences,

enleva à l'influence de Voltaire le point d'appui d'opposition qui la

soutenait au-dessus de son niveau naturel. Les prêtres furent d'autant

plus respectés du peuple qu'ils furent moins protégés par la force

officielle de l'État. Le gouvernement du second empire, par sa

campagne de Rome en faveur du pouvoir temporel du pape et par son

alliance avouée à l'intérieur avec la religion d'État, atténua en

apparence, mais exalta en réalité l'influence future de Voltaire sur

l'esprit français. Le monde tend rationnellement à une indépendance

mutuelle absolue de la conscience et du gouvernement, de la foi et de

la loi, de Dieu et du prince. Le jour où cette indépendance, qui ne

peut pas être éloignée et que les hommes de philosophie libre désirent

ardemment, sera venue, ce jour-là seulement l'influence définitive de

Voltaire sera fixée, et il ne restera de son nom et de son oeuvre que

ce qui doit en rester pour l'immortalité, c'est-à-dire:

Un poëte lyrique sans flammes, sans ailes, sans enthousiasme;

Un poëte dramatique doué d'une certaine illusion théâtrale, mais d'un

style au-dessous de Corneille, de Racine, style de parterre, qu'on

peut entendre avec plaisir, mais qu'on ne peut relire avec admiration;

Un poëte badin au-dessous d'Arioste;

Un poëte familier égal à Horace;

Un historien inférieur à Thucydide, à Tacite, à Gibbon, à Montesquieu,

sans profondeur dans les jugements, sans pathétique dans les

sentiments, sans couleur et sans chaleur dans le récit, mais clair,

rapide, sensé, judicieux, élégant, sincère, instruisant beaucoup,

amusant toujours, ne trompant jamais son lecteur;

Un écrivain de lettres familières, tel qu'il n'en parut jamais dans

l'antiquité ou dans les temps modernes, supérieur à Cicéron en

facilité de style, égal en charme, en souplesse, en naturel à madame

de Sévigné elle-même, féminin par la grâce, viril par le grand sens

de ses lettres; c'est là qu'il faut le chercher tout entier, ses

imperfections sont dans ses oeuvres, son génie est dans sa

correspondance; homme à la toise de beaucoup d'autres hommes si on le

mesure quand il est vêtu, homme incommensurable en déshabillé;

Un polémiste dont on ne peut comparer l'éloquence aux éloquences de

Cicéron, de J.-J. Rousseau, de Mirabeau dans leurs lettres ou dans

leurs controverses, mais un polémiste incomparable par le don du rire

comique ou du rire amer jeté comme le sel de la raison sur les

ridicules des hommes ou sur les erreurs de l'humanité, le plus grand

dériseur de l'esprit humain qui ait jamais vécu!

Enfin, le plus puissant critique d'idées qui soit jamais né depuis

Aristote parmi les hommes. Il n'a rien créé, mais il a tout éclairé:

esprit et lumière, luire sur toute chose fut sa création; la lumière

ne crée pas le monde, mais elle le manifeste; manifester, c'est créer

pour les yeux. L'astre qui fit lever la première fois le jour sur

l'univers ne créa pas l'univers, mais il le reproduisit aux regards en

l'éclairant. Tel fut Voltaire; les esprits français, préoccupés d'un

étroit orgueil national, ajouteront qu'il fut par sa justesse, par sa

souplesse, par sa grâce, par son éclat, par sa légèreté dans le

sérieux, l'esprit le plus français qui ait brillé dans le monde; les

esprits européens avoueront avec une plus haute appréciation qu'il fut

l'esprit le plus universel. Cet aveu n'est pas une médiocre louange,

car l'universalité, ce n'est pas seulement l'étendue des facultés,

c'est leur justesse; l'universalité, c'est l'équilibre; l'équilibre,

c'est le bon sens; le bon sens par excellence, c'est plus que le sens

du génie, c'est le sens de la vérité.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 95 / 188 题