Voltaire employa les vingt-cinq dernières années de sa vie dans la
solitude, tantôt à ce combat de géant contre les superstitions
humaines, contre l'autorité des traditions bibliques et contre les
dogmes du christianisme; tantôt à maintenir sa renommée politique par
des oeuvres dramatiques; tantôt à des délassements de poésie légère;
tantôt enfin à rallier contre le christianisme un parti philosophique
capable de contrebalancer la force alors régnante et souvent
persécutrice des religions d'État. Cette lutte, dans laquelle il
échappait par l'anonyme, par le désaveu de ses ouvrages les plus
notoires, et par les démonstrations extérieures de religion les plus
sacriléges à la persécution toujours suspendue sur sa tête, fut une
lutte de ruse autant que d'audace. Il voulut être apôtre sans être
jamais martyr; il pensait qu'en combattant masqué, il était plus utile
à la cause de la philosophie qu'une victime. Il n'admettait pas cette
vérité de convention, admise très-légèrement de nos jours, que les
persécutions et les bûchers favorisent les doctrines qu'on tue ou
brûle; l'histoire dément à toutes ses pages ce sophisme de
l'impuissance des persécutions pour éterniser ou pour ajourner les
philosophies ou les religions nouvelles. Voltaire ne croyait, à cet
égard, qu'à l'histoire; il ne méconnaissait pas l'influence
considérable de la lâcheté humaine sur l'esprit humain; il savait
combien l'épée a fait apostasier d'idées dans le monde; il pensait que
le christianisme lui-même avait été considérablement favorisé dans ses
développements rapides par les armes de Constantin, tournées contre
les restes du polythéisme mourant. Cette résolution de Voltaire,
d'éviter à tout prix la persécution et le martyre par des professions
de foi prononcées avec le rire de la dérision sur les lèvres, donne à
sa physionomie historique une expression de sarcasme, moitié défi,
moitié feinte, qui ajoute le ridicule à l'incrédulité, mais qui
diminue la dignité et la grandeur du philosophe.
Socrate mourant est plus beau que Voltaire riant à l'abri des Alpes et
lançant des flèches sans découvrir la main.