XXIII

Voltaire employa les vingt-cinq dernières années de sa vie dans la

solitude, tantôt à ce combat de géant contre les superstitions

humaines, contre l'autorité des traditions bibliques et contre les

dogmes du christianisme; tantôt à maintenir sa renommée politique par

des oeuvres dramatiques; tantôt à des délassements de poésie légère;

tantôt enfin à rallier contre le christianisme un parti philosophique

capable de contrebalancer la force alors régnante et souvent

persécutrice des religions d'État. Cette lutte, dans laquelle il

échappait par l'anonyme, par le désaveu de ses ouvrages les plus

notoires, et par les démonstrations extérieures de religion les plus

sacriléges à la persécution toujours suspendue sur sa tête, fut une

lutte de ruse autant que d'audace. Il voulut être apôtre sans être

jamais martyr; il pensait qu'en combattant masqué, il était plus utile

à la cause de la philosophie qu'une victime. Il n'admettait pas cette

vérité de convention, admise très-légèrement de nos jours, que les

persécutions et les bûchers favorisent les doctrines qu'on tue ou

brûle; l'histoire dément à toutes ses pages ce sophisme de

l'impuissance des persécutions pour éterniser ou pour ajourner les

philosophies ou les religions nouvelles. Voltaire ne croyait, à cet

égard, qu'à l'histoire; il ne méconnaissait pas l'influence

considérable de la lâcheté humaine sur l'esprit humain; il savait

combien l'épée a fait apostasier d'idées dans le monde; il pensait que

le christianisme lui-même avait été considérablement favorisé dans ses

développements rapides par les armes de Constantin, tournées contre

les restes du polythéisme mourant. Cette résolution de Voltaire,

d'éviter à tout prix la persécution et le martyre par des professions

de foi prononcées avec le rire de la dérision sur les lèvres, donne à

sa physionomie historique une expression de sarcasme, moitié défi,

moitié feinte, qui ajoute le ridicule à l'incrédulité, mais qui

diminue la dignité et la grandeur du philosophe.

Socrate mourant est plus beau que Voltaire riant à l'abri des Alpes et

lançant des flèches sans découvrir la main.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 92 / 188 题