Cependant une erreur déplorable et inexplicable dans cette
métaphysique du bon sens de l'esprit, d'ailleurs si juste et si
logique, de Voltaire, obscurcissait cette religion de la Providence.
Voltaire admettait cette Providence pour les généralités de la
création; pour les individualités, il supposait Dieu aussi faible que
l'homme; il attribuait à l'intelligence infinie les procédés et les
généralisations qui soulagent l'intelligence bornée et l'attention
restreinte de l'homme; il soutenait que Dieu gouverne par les
ensembles et non par les détails; c'était méconnaître la première des
attributions et des forces de Dieu: l'infini. Dieu sans limites dans
son attention comme dans sa providence est tout entier dans chaque
parcelle de sa création, comme il est tout entier dans le tout; il n'y
a pour lui ni nombre, ni grandeur, ni petitesse, ni ensemble, ni
détail, ni fatigue d'esprit pour tout créer, tout voir, tout
gouverner; chaque atome est un monde aussi important pour lui que tous
les mondes, la proportion des choses n'est pas dans les choses, elle
est en lui seul. Il est la règle, le nombre, la mesure de tout;
l'infini est dans tous les points de son oeuvre, comme il est en lui;
attribuer à Dieu le besoin de ces généralisations, de ces lois, de ces
règles qui embrassent un ensemble faute de pouvoir embrasser les
individualités dans cet ensemble si composé, c'est assimiler Dieu à
l'homme et l'infini au fini. Cette erreur incompréhensible dans la
métaphysique religieuse de Voltaire est un vice de raisonnement ou un
défaut de réflexion qui engendre en lui mille autres erreurs en
physique. En morale elle n'en engendre pas moins: car, si Dieu ne
contemple, ne juge, ne rémunère que l'espèce humaine dans son
universalité, que devient la moralité de l'âme individuelle, de
chacune des myriades d'âmes dont cette universalité humaine est
composée?
Elle n'a donc ni providence, ni juge, ni rémunérateur, ni vengeur dans
le Dieu qui la crée? Elle est donc confondue dans l'espèce, et ses
vertus ou ses crimes individuels sont donc sans importance aux yeux
de Dieu, sans criminalité ou sans mérite aux yeux du sage suprême.
Cette aberration de la métaphysique de Voltaire ne détruit pas moins
la conscience dans l'homme qu'elle ne détruit la véritable providence,
c'est-à-dire l'infini de l'omnipotence et de l'omniscience, en Dieu.
C'était un théisme selon l'imperfection humaine, ce n'était pas un
théisme selon l'universalité, l'ubiquité et l'infini de Dieu.