Cependant cette diversion malséante à des travaux multiples et sérieux
en poésie, en histoire, en érudition de tout genre, n'empêcha pas
Voltaire de grandir en tout sens. Aussi, pendant cette retraite auprès
de madame du Châtelet, qui dura près de vingt ans, sa renommée rayonna
de là sur le monde entier. L'envie était conjurée par son absence de
Paris. Les princes d'Allemagne se disputaient l'honneur de sa
correspondance. Frédéric II, poëte avant d'être conquérant, s'honorait
du titre de disciple et d'ami du solitaire de Cirey. La petite cour
élégante, amoureuse, lettrée, du roi de Pologne Stanislas, père de la
reine de France, le recevait avec madame du Châtelet tous les hivers
à Nancy, tous les étés à Commercy. Cette cour était une école de
belles-lettres, ornée de femmes charmantes et entremêlée de fêtes
spirituelles. Une image de la Grèce de Sapho, d'Anacréon, de Sophocle,
de Platon, se retrouvait dans un coin de la Lorraine; excepté
l'impiété affichée, tout était permis par ce prince dévot, mais
voluptueux, à ses courtisans. La mort presque soudaine de la marquise
du Châtelet, qui mourut en couches à quarante-deux ans, changea en
deuil ce bonheur, et dispersa ce cénacle de plaisirs et d'études.
La gravité de l'histoire ne permet pas de scruter anecdotiquement les
contes sur la mort de l'amie de Voltaire. Entre madame du Châtelet et
lui, l'amour était éteint, mais l'amitié la plus tendre survivait. La
mort de cette compagne de sa jeunesse, de ses travaux, de sa gloire, à
laquelle il avait consacré sa vie, le plongea, sinon dans un
désespoir, au moins dans un vide éternel.
Il ne retourna un moment à Cirey que pour en déménager ses livres, ses
manuscrits, ses habitudes, ses souvenirs. Il revint s'enfermer
complétement seul à Paris dans la maison vide de la rue Traversière,
qu'il avait habitée longtemps avec son amie. Il s'y livra pendant deux
ans à une mélancolie sans distraction et sans remède, qui protestait
assez contre la prétendue insensibilité de son âme. Deux de ses
nièces, madame de Fontaine et madame Denys, quelques amis de son
enfance tels que Thiriot, d'Argental, étaient seuls admis dans sa
retraite. Il écrivait à peine, l'histoire seule l'occupait encore; ce
fut le temps où il rédigea son premier livre historique, la vie du roi
de Suède Charles XII. Le roi de Pologne Stanislas lui en avait donné
les matériaux. Ce genre d'histoire anecdotique était inconnu jusque-là
dans la littérature sérieuse. Elle tenait du roman par les aventures,
de la conversation par la vivacité, de la critique par la clarté, de
la comédie par les caractères, de l'érudition par la science des
événements et des textes, de la philosophie par la haute moralité des
conclusions et par le mépris pour les sottises humaines. Mais, malgré
toutes ces qualités très-remarquables du style historique de Voltaire,
dans la _Vie de Charles XII_ comme dans le _Siècle de Louis XIV_, ses
deux monuments, ce style ne dépasse jamais l'agrément et ne s'élève
pas au sublime, qui est la région élevée de la grande histoire. Un
livre de Thucydide poétise plus les événements et les hommes, une page
de Tacite reflète plus d'éclairs sur l'abîme des caractères. On
feuillette Voltaire, on grave Thucydide et Tacite dans sa mémoire.
Mais la France avait eu si peu d'historiens lisibles et véridiques
jusque-là qu'on plaça Voltaire au premier rang, parce qu'il avait
remplacé, le premier, la chronique par l'histoire. Son coup d'oeil
d'ensemble généralisait bien les détails, et sa critique, plus sûre
qu'on ne le croyait, popularisait bien l'érudition.