Ce fut dans un intervalle d'études, d'inspirations tragiques, de
loisirs et d'amours, que Voltaire conçut et ébaucha le poëme facétieux
de la _Pucelle d'Orléans_, son crime d'imagination et de badinage. Il
adorait Arioste, il fut tenté d'imiter ce qu'il admirait: le _Roland
furieux_, moitié burlesque, moitié héroïque, lui inspira la
malheureuse idée de chercher dans l'histoire de France une page qui se
prêtât par sa nature aux deux genres. Il prit Jeanne d'Arc, il eut
deux fois tort: premièrement, parce que Jeanne d'Arc, malgré
l'étrangeté des crédulités populaires qui se rattachaient à sa
légende, était consacrée dans l'imagination des peuples par son
patriotisme et par les flammes de son bûcher; secondement, parce
qu'en souillant cette chaste figure par ses licences de style, il
profanait tout à la fois la vierge et l'héroïne dans la femme. Il eut
un troisième tort, c'est de se tromper sur la nature de son propre
génie. Il n'avait de l'Arioste que la malignité, il n'en avait ni
l'intarissable imagination, ni la franche gaieté, ni la naïveté
d'enfant qui s'amuse lui-même de ses propres contes. Voltaire
égratigne, Arioste caresse. On ricane avec l'un, on sourit avec
l'autre. De plus, l'Arioste est amoureux, Voltaire n'est que libertin
dans son poëme; aussi le succès de _la Pucelle_ ne fut-il qu'un succès
de libertinage. Cette gloire même ressembla au sacrilége; elle laissa
une tache indélébile sur sa vie littéraire.
La philosophie, qui est la suprême convenance de la vie, ne commence
pas décemment par l'impudeur; Rabelais n'est pas le germe de Platon.