IX

Ces études, ces publications, ces représentations théâtrales, ces

activités d'esprit dans tous les sens, ces correspondances

s'associaient en lui au goût des plaisirs dans des sociétés d'élite.

Une jeune femme de la cour, plus éprise de la gloire personnelle que

du rang, la marquise du Châtelet, s'était attachée à lui comme à son

maître dans l'art de penser et d'écrire. Cette liaison d'étude, autant

que de sentiment, faisait l'orgueil et le charme de sa vie. Madame du

Châtelet s'élevait au-dessus des occupations de son sexe par ses

travaux sur l'astronomie et par son _Commentaire sur Newton_; mais

elle n'avait ni le pédantisme, ni la sécheresse qu'on attribue aux

femmes savantes; l'envie seule cherchait à la défigurer pour se

consoler d'une supériorité de coeur, de charmes et d'esprit qu'on ne

pouvait atteindre. Ses lettres, récemment découvertes et publiées,

dévoilent une âme aussi féminine et aussi tendre que si l'amour avait

été sa seule passion; on ne peut douter en lisant ces lettres, souvent

pathétiques et tracées de larmes, que madame du Châtelet ne fût bien

supérieure à son ami en amour et en dévouement. Cette liaison, qui

devait se dénouer douloureusement après vingt ans, s'était transformée

en froide amitié avant sa mort; mais cette froideur, trop motivée par

celle de Voltaire, ne fut dans madame du Châtelet que le juste

ressentiment d'un coeur négligé.

Cet attachement, décent aux yeux du monde et autorisé par les moeurs

du temps, était alors dans toute sa force: travail, plaisirs,

sciences, amusement, société, maison même, tout était commun entre

l'amie et l'ami. Trop distraits à Paris, tantôt par les salons, tantôt

par la gloire, tantôt par les menaces de persécution qui planaient sur

le nom de Voltaire, ils résolurent de prévenir le bannissement par un

exil doux et volontaire dans la solitude des champs.

X

La marquise du Châtelet possédait à l'extrémité de la Champagne le

château de Cirey. Le nom illustre de son mari et les agréments de la

société faisaient de cette magnifique résidence la capitale rurale des

deux provinces. C'est là que Voltaire, dans la plénitude de son génie,

passa plusieurs années, les plus douces et les plus fécondes de sa

vie, dans le sein de l'amitié qui double les forces de l'âme. Il y

étudia la physique, la chimie, la géométrie transcendante, et il

entremêla ces études des inspirations les plus variées de

l'imagination. Il y nourrit sa poésie de l'histoire, de la

philosophie, de la science; ses vers ne furent que la forme de ses

connaissances et de ses idées. De temps en temps, il s'échappait de sa

retraite pour aller à Paris apporter un nouveau chef-d'oeuvre au

théâtre. Le plus éloquent de ces chefs-d'oeuvre fut sa tragédie de

_Mahomet_. Le drame en est terrible, le style inspiré, le vers

oriental comme le site et le soleil d'Arabie. Malheureusement,

l'allusion perpétuelle qu'il voulait faire comme philosophe au

fanatisme persécuteur des premiers temps du christianisme fit dévier

le poëte du véritable caractère de Mahomet. Il en fit un Machiavel, un

hypocrite ambitieux, un Tartufe armé du glaive exterminateur.

Historiquement, cela est faux, poétiquement cela est banal: Mahomet,

apôtre et martyr très-sincère du dogme de l'unité de Dieu, n'était que

le seïde du Dieu unique contre les superstitions de cette partie alors

barbare de l'Arabie. Il eût été mille fois plus beau de représenter ce

grand caractère du martyr inspiré, persécuté et triomphant que de

représenter dans Mahomet un incrédule de sa propre religion qui se

moque de Dieu et des hommes. La tragédie de _Mahomet_, ainsi conçue,

n'aurait rien perdu en intérêt, elle aurait gagné en vérité, en

héroïsme et en enthousiasme. Celui qui concevra la tragédie de

_Mahomet_ comme l'histoire, reproduira un des plus beaux phénomènes de

l'esprit humain, une foi sincère dans une âme héroïque, bravant le

martyre et s'élevant par le martyre à l'empire d'un continent entier.

Mais, malgré la fausse conception du _Mahomet_ de Voltaire, cette

tragédie arabe est peut-être la page du théâtre où le talent s'est le

plus rapproché du génie. Les accents sont prophétiques, seulement

c'est le prophète des ambitieux au lieu du prophète des vrais

croyants.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 79 / 188 题