Ces études, ces publications, ces représentations théâtrales, ces
activités d'esprit dans tous les sens, ces correspondances
s'associaient en lui au goût des plaisirs dans des sociétés d'élite.
Une jeune femme de la cour, plus éprise de la gloire personnelle que
du rang, la marquise du Châtelet, s'était attachée à lui comme à son
maître dans l'art de penser et d'écrire. Cette liaison d'étude, autant
que de sentiment, faisait l'orgueil et le charme de sa vie. Madame du
Châtelet s'élevait au-dessus des occupations de son sexe par ses
travaux sur l'astronomie et par son _Commentaire sur Newton_; mais
elle n'avait ni le pédantisme, ni la sécheresse qu'on attribue aux
femmes savantes; l'envie seule cherchait à la défigurer pour se
consoler d'une supériorité de coeur, de charmes et d'esprit qu'on ne
pouvait atteindre. Ses lettres, récemment découvertes et publiées,
dévoilent une âme aussi féminine et aussi tendre que si l'amour avait
été sa seule passion; on ne peut douter en lisant ces lettres, souvent
pathétiques et tracées de larmes, que madame du Châtelet ne fût bien
supérieure à son ami en amour et en dévouement. Cette liaison, qui
devait se dénouer douloureusement après vingt ans, s'était transformée
en froide amitié avant sa mort; mais cette froideur, trop motivée par
celle de Voltaire, ne fut dans madame du Châtelet que le juste
ressentiment d'un coeur négligé.
Cet attachement, décent aux yeux du monde et autorisé par les moeurs
du temps, était alors dans toute sa force: travail, plaisirs,
sciences, amusement, société, maison même, tout était commun entre
l'amie et l'ami. Trop distraits à Paris, tantôt par les salons, tantôt
par la gloire, tantôt par les menaces de persécution qui planaient sur
le nom de Voltaire, ils résolurent de prévenir le bannissement par un
exil doux et volontaire dans la solitude des champs.
X
La marquise du Châtelet possédait à l'extrémité de la Champagne le
château de Cirey. Le nom illustre de son mari et les agréments de la
société faisaient de cette magnifique résidence la capitale rurale des
deux provinces. C'est là que Voltaire, dans la plénitude de son génie,
passa plusieurs années, les plus douces et les plus fécondes de sa
vie, dans le sein de l'amitié qui double les forces de l'âme. Il y
étudia la physique, la chimie, la géométrie transcendante, et il
entremêla ces études des inspirations les plus variées de
l'imagination. Il y nourrit sa poésie de l'histoire, de la
philosophie, de la science; ses vers ne furent que la forme de ses
connaissances et de ses idées. De temps en temps, il s'échappait de sa
retraite pour aller à Paris apporter un nouveau chef-d'oeuvre au
théâtre. Le plus éloquent de ces chefs-d'oeuvre fut sa tragédie de
_Mahomet_. Le drame en est terrible, le style inspiré, le vers
oriental comme le site et le soleil d'Arabie. Malheureusement,
l'allusion perpétuelle qu'il voulait faire comme philosophe au
fanatisme persécuteur des premiers temps du christianisme fit dévier
le poëte du véritable caractère de Mahomet. Il en fit un Machiavel, un
hypocrite ambitieux, un Tartufe armé du glaive exterminateur.
Historiquement, cela est faux, poétiquement cela est banal: Mahomet,
apôtre et martyr très-sincère du dogme de l'unité de Dieu, n'était que
le seïde du Dieu unique contre les superstitions de cette partie alors
barbare de l'Arabie. Il eût été mille fois plus beau de représenter ce
grand caractère du martyr inspiré, persécuté et triomphant que de
représenter dans Mahomet un incrédule de sa propre religion qui se
moque de Dieu et des hommes. La tragédie de _Mahomet_, ainsi conçue,
n'aurait rien perdu en intérêt, elle aurait gagné en vérité, en
héroïsme et en enthousiasme. Celui qui concevra la tragédie de
_Mahomet_ comme l'histoire, reproduira un des plus beaux phénomènes de
l'esprit humain, une foi sincère dans une âme héroïque, bravant le
martyre et s'élevant par le martyre à l'empire d'un continent entier.
Mais, malgré la fausse conception du _Mahomet_ de Voltaire, cette
tragédie arabe est peut-être la page du théâtre où le talent s'est le
plus rapproché du génie. Les accents sont prophétiques, seulement
c'est le prophète des ambitieux au lieu du prophète des vrais
croyants.